Goth

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Si le film favori de tous les temps de Phoebe Dollar est Autant en emporte le Vent, la comédienne ajoute sans se faire prier que sur sa table de chevet gisent surtout des The Devil’s Rejects, Evil Dead et autres Tueurs Nés. Des préférences qui la dirigèrent comme de juste vers tout ce que l’industrie de la pelloche visqueuse compte de petits artisans à la scie facile, comme Joe Castro (pour Butchered) ou son éternel copain Jeff Leroy (sur Hell’s Highway, Charlie’s Death Wish, Creepies et on en passe). En 2003, c’était pour le très dépourvu Brad Sykes (Camp Blood et sa suite directe, Death Factory : des fonds de verre plutôt que des cruches bien pleines) et son Goth que la sympathique Phoebe se trémoussait, devenant la star d’un Goth ne pouvant exister que dans une fenêtre temporelle très étroite. Soit entre 1998 et 2003 (ouf, quelques mois de plus et le coche était loupé), période dorée pour un Marilyn Manson encore branché et celle voyant des hordes d’ados tout de noir vêtus envahir les rues. Un temps que les moins de 15 ans ne peuvent connaître, et que tous les autres ont largement oublié. Goth et sa piqûre de rappel tombent donc à point nommé.

 

Attention, quelques spoilers in da chro.

 

Il y a des jours où, la tête dans les nuages, perdus dans nos cogitations quant à l’avenir incertain qui est le nôtre, on se demande pourquoi diable David Sterling tient-il tant à produire dix films misérables à 500 dollars à l’année alors qu’il pourrait en mitonner un avec un budget certes toujours minime, mais toujours un peu plus décent et permettant donc de ficeler quelque-chose de plus présentable. Pas bien grave dans le cas de bidules comme les Camp Blood, dont l’ambition est de toute façon clouée au sol. Plus dommageable dans le cadre d’un Goth, que quelques billets verts en plus auraient probablement fait passer du stade de « belle promesse » à celui de « vrai bonne Série B». Mais David restant Sterling, le pauvre Brad Sykes, l’un de ses légionnaires les plus fidèles à l’époque, devra faire avec de la petite mitraille et ne pourra donc pas élever bien haut son affaire. Triste puisque, pour une fois, un soupçon de pensée fut infusé dans notre petit Z, centré sur la rencontre entre Goth (Phoebe Dollar) et deux jeunes gothiques en couple, Chrissy et Boone. La première considérant que les seconds n’embrassent pas réellement le côté dark de la life, il est décidé qu’elle les embarquera pour une virée nocturne où elle repoussera leurs limites, quitte à faire couler du fluide vital. Quand la demoiselle destroy (elle se balade avec une drôle de dague, a son propre nom tatoué sur la poitrine et sniffe une drogue qui donne à son utilisateur l’impression de mourir) invite un mâle aviné dans ses quartiers privés, c’est donc pour le violer, menaçant de lui couper le chibre si d’aventure il ne parvient pas à le durcir. Et lorsqu’elle amène ses nouveaux amis dans un salon de massage situé dans une ruelle malfamée, c’est pour menacer tout le monde d’égorgement et forcer Boone à culbuter une prostituée devant sa promise Chrissy. Enfin, la nuitée sera saupoudrée de meurtres et humiliations diverses, à la terreur d’un Boone pressé de fuir avec le filet de pêche qui lui sert de gilet (c’est ça aussi, la mode gothique), mais ne pouvant partir sans sa Chrissy, étrangement aimantée par Goth.

 

 

On voit déjà venir les habituels réfractaires aux petits budgets – on peut même parler de no budget dans le cas présent -, de toute façon condamnés à ne pas aimer Goth : comment un film marqué du sceau de Sykes, production Sterling de surcroît, pourrait avoir un potentiel, fusse-t-il microscopique ? Il est pourtant bien là, le script, que l’on doit aussi au Brad, profitant d’une toile de fond intéressante sur base de la rencontre entre posers et true, et par extension de la lutte intellectuelle – puis physique – entre le duo Boone/Chrissy, pour qui la mode du gothique n’est qu’un dérivé de la culture hippie et une façon d’accepter l’autre dans tout ce qu’il a de différent, et une Goth jouant le vrai et embrassant la langue en avant sa part d’ombre. Une même façon de s’habiller, une même musique (la bande-son, qui oscille entre dark electro, rock mélancolique et nu-metal à la con, est judicieusement formée) et les mêmes lieux de réunion, mais pas la même vision du monde et de ceux qui le composent : là où Boone prône la tolérance et le respect, Goth tranche dans le lard, lacérant ou rabaissant à l’esclavagisme les âmes errantes égarées sur les sentiers qu’elle arpente. Au centre de ces deux tendances, une Chrissy tout sauf foncièrement mauvaise, mais de plus en plus en attirée par Goth, qui voit d’ailleurs en elle une potentielle recrue de choix, capable de laisser derrière elle l’apparat du gothique pour devenir ce que tous ces fans de Marilyn Manson et de Cradle of Filth prétendent être devant leur glace : une véritable démone. Goth, un thriller psychologique ? Pas loin, et mélangé à ces films de killing spree, où des maniaques de l’opinel ou à la gâchette facile enchaînent les crimes. Phoebe Dollar ressentant, on l’a dit, un amour sans fin pour Tueurs Nés, on imagine sa joie ressentie à l’idée d’incarner Goth, version enténébrée et sexy de Woody Harrelson. Un personnage fonctionnant d’ailleurs fort bien à l’écran, au point de faire oublier qu’il suffirait à Boone de la frapper par derrière pour en être quitte avec ses sévices : toute frêle soit-elle (et encore, elle entame le film en mettant la misère à deux voyous, dont le chauve Jed Rowen, autre grand habitué de Jeff Leroy), Goth profite d’une présence et d’une aura écrasant toute volonté chez l’adversaire. Merci Phoebe, peut-être pas la meilleure actrice qui soit (le mec qui joue Boone est bien plus naturel) mais une demoiselle au charisme certain, capable lorsqu’elle rentre dans le plan d’effacer tous ses partenaires.

 

 

Principe alléchant et bien géré, une star impliquée et bouffant l’écran (même si je le redis, la Dollar n’est pas, n’a jamais été et ne sera jamais nominable aux Oscars), une bande-son idoine, montées en puissance dans la véhémence crédibles… Qu’est-ce qui foire, au juste ? Le manque de fonte, encore une fois, car dans l’incapacité de s’entourer d’une véritable équipe technique, Brad Sykes livre un produit bancal, à la prise de son aléatoire et réalisé avec des moufles, le Sykes ne parvenant à maintenir sa caméra droite plus de quinze secondes. Pas trop grave lorsque Goth s’en tient à des causeries malsaines et tendues dans un van, plus problématique lorsque le tout s’emballe et que quatre à cinq personnes, agglutinées entre quatre murs trop rapprochés, commencent à échanger les coups de surin ou se tirent dessus avec un flingue en plastoc. Pas bien malin d’ailleurs d’avoir décidé de multiplier les échauffourées alors que le récit semblait si bien enroulé dans son confortable rythme de croisière, fait de séductions douteuses et de débats sur l’acceptation de ses instincts les plus inavouables. C’était lent, oui. Pas forcément mieux réalisée, en effet. Mais cela rendait toujours mieux qu’un carnage très forcé dans une fête d’anniversaire, où les gaillards présents (dont un ringard dont la coiffure rappelle celle de la Carrie Fisher dans La Guerre des Etoiles!) tentent de violer Chrissy avant de finalement attendre sans bouger que celle-ci les trucide l’un après l’autre. Forcée, la révélation sur le lien unissant Goth et Chrissy l’est aussi : d’un coup d’un seul, alors que rien ou pas grand-chose ne nous y préparait, on apprend que la sœur de Chrissy fut assassinée et tout laisse à penser que Goth serait la coupable du meurtre. Une idée qui aurait pu être acceptable si Brad Sykes avait embrassé le délire jusqu’au bout : lors du final, Chrissy tue Goth… et prend sa place, devenant elle-même Goth, comme si le personnage en lui-même était une entité passant de victimes en bourreaux, un credo ne se transmettant qu’à travers la mort que l’un inflige à l’autre. Pourquoi ne pas pousser le bouchon plus loin et faire de la soeurette décédée de Chrissy la Goth originale, qui aurait elle aussi kidnappée Phoebe Dollar et l’aurait transformée, en la poussant à l’homicide ? Un acte manqué, et le dernier clou dans le cercueil d’un final franchement raté (on ne sauvera que l’idée d’une Chrissy prenant la place de Goth), tirant vers le bas un Goth qui avait si bien commencé. Frustrant, car tout divertissant et agréable soit-elle, notre petite Série B avait sous son corset en cuir de quoi aspirer à mieux.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Brad Sykes
  • Scénario : Brad Sykes
  • Production : David Sterling
  • Pays : USA
  • Acteurs : Phoebe Dollar, Laura Reilly, Dave Stann
  • Année : 2003

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