Ne Coupez Pas! (One Cut of the Dead)

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Levons notre saké à Ne Coupez Pas ! (2017), titre francophone cachant le japonais Kamera wo tomeruna!, mondialement reconnu en tant que One Cut of the Dead. Un petit film de rien du tout à la base (son budget équivaut plus ou moins a 25 000 euros chez nous, ce qui fait moins cher que la BMW de votre patron), sorti en catimini chez lui avant de profiter des standing ovations offertes lors des festivals du monde entier. Des applaudissements résonnant si forts que le micro-budget de Shin’ichirô Ueda, basé sur une pièce de théâtre, eut les honneurs d’une ressortie dans son pays d’origine. Mérités les honneurs, tant cette gentille farce fait chaud au coeur et parvient même à nous faire réviser notre intérêt, auparavant très en berne, pour la comédie morte-vivante. Le fait que One Cut of the Dead n’en soit pas vraiment une joue probablement beaucoup…

 

 

 

C’était à prévoir : à force de déterrer tout et n’importe quoi, quelquefois pour nous tirer une larmichette au pied de biche, souvent pour forcer le rire facile, mais rarement pour nous lever les poils de l’avant-bras, le film de zombie est devenu moins excitant qu’une sextape de Guy Montagné. C’est que depuis qu’Edgar Wright et Danny Boyle ont abandonné leurs mouchures malades sur les trottoirs de Londres, tous les prétexte pour secouer le cimetière et remettre une pièce dans la machine étaient bons. Quitte à surcharger un marché ne nécessitant probablement pas autant de cadavres ambulants, qu’ils rampent pour la rigolade ou sprintent pour le drame. Dans un cas comme dans l’autre, on a fini par n’en avoir plus rien à foutre, comme anesthésiés par ces trop nombreuses vagues nécrosées dont nous ne connaissons que trop bien les lambeaux de chair grise. Le zombie flick serait-il pareil à ses silhouettes titubantes et en serait-il au stade de la putréfaction ? Heureusement que l’Est lui redonne des couleurs, la Corée du Sud nous prouvant que l’on peut encore la jouer sérieuse avec l’excellent Dernier Train pour Busan (2016), qu’il ne fallait pas rater. Quant au Japon, il échappait déjà à ses bonnes manières pour le dingue et pétomane Zombie Ass : The Toilet of the Dead (2011), festin coprophage mémorable puisque des lycéennes se projetaient dans le ciel par la force de la prout sacrée tandis que les revenants avaient droit à des ténias géants sortis de leur anus. Le coussin péteur du genre, et vous savez ce qu’on dit : il ne faut pas être très malin pour se réjouir d’un pet, mais il faut l’être encore moins pour ne pas en rire. Les samouraïs de la frayeur remettent dans tous les cas le couvert avec One Cut of the Dead, célébré pour son originalité et sa fraîcheur.

 

 

Ca débute pourtant en se roulant dans une banalité certaine, voire en frôlant l’insignifiance, puisqu’il est d’abord question d’une équipe de cinéma tournant un film de zombies dans une usine désaffectée, et qui renfermerait de véritables cannibales morts-vivants. Les figurants peinturlurés comme s’ils s’apprêtaient à danser sur le Thriller de Michael Jackson, les techniciens fatigués et la jolie final girl toute désignée galopent donc d’un bout à l’autre des lieux lors d’un found footage trouvant sa petite audace dans un long plan séquence de plus de 30 minutes. Impressionnant de par la coordination que cela ne manque pas de demander, mais on ne peut plus classique à l’écran : ça hurle, ça fuit, ça se plante des haches dans le front et ça s’étonne de retrouver ses copains avec de la mousse rougeaude au coin de les lèvres. Pourtant, quelque-chose cloche dans ce premier acte. Un côté un peu « off », l’impression que l’ensemble n’est jamais crédible, la faute à des personnages assis au fond du cadre pendant que leurs compagnons se font mordiller l’oreille, à des dialogues parfois lancés à un cameraman que tous – goules inclues – semblent nier 95 % du temps et à ces plans ratant volontairement toute l’action. Des bizarreries très vite expliquées par la suite, alors que One Cut of the Dead fait un virage à 180 degrés. C’est d’ailleurs le moment de vous prévenir : parler du film de Ueda sans tout dévoiler étant aussi périlleux que sans intérêt, il vous est recommandé d’appuyer sur la touche « Play » de votre télécommande et visionner le film avant de poursuivre votre lecture. Parole d’honneur, vous ne regretterez pas l’expérience Ne Coupez Pas !, ou je ne m’appelle plus Rigs Mordo. Tout le monde est parti, puis revenu ici ? Bon… One Cut… revient lui aussi un petit mois en arrière, alors que nous est présenté Takayuki, réalisateur cantonné aux modules télévisés sans réels intérêts mais qu’il tourne avec passion et professionnalisme. A un point tel qu’un jeune producteur et sa patronne, désireux de lancer une chaîne entièrement consacrée aux zomblards lui proposent le tournage d’un film d’horreur live, diffusé en direct en ouverture de la chaîne et qui ne serait constitué que d’un seul plan ininterrompu. D’abord amusé par cette idée saugrenue qu’il pense irréalisable, Takayuki perd ses moyens face à l’enthousiasme de ceux qui désirent l’engager et accepte ce boulot compliqué. Et qui ira de mal en pis, puisque le jour J il devra faire face à bien des plaies frappant fréquemment les tournages en mode guérilla : comédiens qui ne se pointent pas, personnel aviné ou malade sur le plateau, équipement qui se pète la gueule et soucis techniques en pagaille.

 

 

C’est presque un lieu commun que de le dire, mais les films à petit budget forment généralement les équipes les plus soudées. Plus que de pousser au rire – ce qu’il fait néanmoins fort bien – Ueda veut partager sa lettre d’amour écrite aux petits budgets modelés à la main, par des troupes réduites mais soudées face à l’adversité. N’espérez donc pas croiser ici bas des effets plein de ventrailles triturées par des ongles rongés, Savini style, le propos étant plutôt dans la transmission, presque épidémique pour rester dans le ton, d’une passion. Celle de Takayuki et de sa famille, constituée d’une épouse se perdant si profondément dans ses rôles qu’elle en devient incontrôlable, et d’une fille si adepte de la perfection qu’elle en pousse souvent le bouchon trop loin. De petits losers – Takayuki vit de basses besognes télévisuelles, l’instabilité de sa femme l’a poussée à quitter les planches et le caractère trop trempé de leur gamine la prive de boulots durables – rendus magnifiques de par une volonté jamais démentie qui infectera effectivement une équipe réticente par nature. Vedette masculine prétentieuse cherchant de l’intellect là où il n’y en a pas et poussant à la réécriture constante, jeune beauté volontaire mais à laquelle son agent refuse jets de vomi et pluies sanguines, vieil acteur trop attaché à sa bibine, directeur de la photographie rejetant les idées visuelles de son assistante, scripte trop sévère, jeune maman débarquant aux répétitions avec sa marmaille… Autant de marches vers la réussite à fixer, de caractères parfois trop opposés à rallier sous la même bannière, par soif d’art et de divertir. Et lorsque éclate le plan de tournage, rigide et très étudié puisque ne pouvant supporter l’approximation, long plan continu oblige, l’improvisation s’impose et les forces enfouies en chacun émergent. La frêle petite comédienne prouve qu’elle peut baigner dans l’hémoglobine alors que les alcooliques notoires se reprennent, les suppliciés de la colique quittent leurs buissons souillés et les égos se dégonflent pour s’unir dans une pyramide humaine on ne peut plus symbolique. Jadis égoïstes et peu disposés à s’écouter les uns les autres, tous acceptent finalement de s’écorcher les genoux et se casser le dos pour servir de support à la vision de leur meneur, auparavant prêt à se coucher devant leurs moindres désideratas. Un vrai feel good movie, qui en fait peut-être un peu trop parfois (les « retrouvailles » entre le père et la fille, pas particulièrement nécessaires), mais qui voudrait faire un croche-pied à une petite Série B indé aussi souriante et aussi sincère ? Certainement pas moi, d’autant que les bons films branchés undead (même s’il n’en est pas véritablement question ici) sont trop rares pour qu’on pousse celui-ci dans sa tombe.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Shin’ichirō Ueda
  • Scénario : Shin’ichirō Ueda
  • Production : Koji Ichihashi
  • Titre original : Kamera wo Tomeruna!
  • Pays : Japon
  • Acteurs : Takayuki Hamatsu, Mao, Harumi Shuhama, Manabu Hosoi
  • Année : 2017

2 comments to Ne Coupez Pas! (One Cut of the Dead)

  • Roggy  says:

    Complètement d’accord avec ta très bonne chro. Ce tout petit film de fin d’études (!) est une excellente surprise à la fois rafraîchissant et qui donne encore foi dans le cinéma. Un hommage au cinéma qu’on aime doublé d’un humour irrésistible grâce à un comique de situation particulièrement inventif. Ca fait du bien quoi.

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