Le Corbeau

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Outre d’évidents talents lorsque vient l’heure de jongler avec des bourses à moitié vides, Roger Corman avait pour lui l’art de frayer avec du beau monde. Dans le cas présent les légendes Vincent Price, Boris Karloff, Peter Lorre, Hazel Court et un alors petit nouveau promis à une grande destinée, Jack Nicholson, tous réunis autour du funèbre plumage du Corbeau (1963). Mais si celui-ci claque du bec, c’est plus volontiers pour vous faire pouffer de rire que pour vous faire revivre la terreur ressentie par le grand Edgar Allan Poe lors de sa rencontre avec le petit rapace.

 

 

Quelle audace, tout de même, que celle de réunir le gratin de l’épouvante à papa pour un véritable cirque, avec tout ce que cela entraîne de tartes à la crème lancées à la face de ces Price, Karloff et Lorre faits clowns de luxe. Les monstres sacrés, c’est le cas de le dire, ridiculisés dans une vaste blague tournant complètement le dos à la série d’adaptations de Poe dont Corman et son scénariste Richard Matheson s’étaient alors fait les spécialistes ? Pas totalement, car tout séduits soient-ils par l’occasion de rire sous cape, idée venue au détour du plus décontracté et aviné sketch du Chat Noir dans le très bon L’Empire de la Terreur, The Raven ne propose néanmoins qu’un changement dans la continuité. Fidèle à son rôle de veuf malheureux, Vincent Price pleurera encore et toujours sur la tombe de la pauvre Lenore, disparue trop tôt et le laissant seul pour une toujours trop longue éternité. Et dans la belle tradition instaurée avec La Chute de la Maison Usher et La Chambre des Tortures, on ne s’éloigne jamais de ces châteaux à la pierre pâle, de ces vieilles cheminées ou de ces balcons où apparaissent le souvenir fantomatique des épouses passées. Il en faudrait d’ailleurs bien peu pour que les serres du Corbeau entraînent les mêmes frissons que les élégies désespérées de Roderick Usher : Karloff, ici dans le rôle d’un sorcier redouté pour son habile magie et sa cruauté, a la gueule de l’emploi, et sa citadelle faisant front à une mer déchaînée et constamment frappée par le crachin déploie les peintures lugubres dont Roger Corman s’était alors fait le chantre. Ponton englouti dans le brouillard et précédé d’arbres morts, gigantesque feu de joie orné de gargouilles bâti dans le hall d’entrée, donjon décoré de quelques vieux chevalets en bois… S’il l’avait voulu, le vil Dr. Scarabus, maître des lieux mais aussi de la confrérie magique du pays, aurait pu porter la toge d’un véritable méchant. Il n’en sera rien : Corman et Matheson ayant décidé de s’amuser, Boris Karloff tiendra plutôt de l’antagoniste de dessin-animé, voué à se planter à deux minutes du générique de fin, et dont les enfants se rient.

 

 

Karloff le joue pourtant sérieusement, mettant tout son macabre naturel au service de ses œillades perfides et de sa fausse politesse envers son confrère magicien Erasmus Craven (Price), accouru dans ses sombres quartiers après avoir entendu du bec de l’alcoolique transformé en corbeau Dr. Bedlo (Peter Lorre) que Scarabus aurait épousé nulle autre que Lenore (Hazel Court), beauté qu’Erasmus pleura tant ces deux dernières années. Une vaste machination orchestrée par Scarabus, soucieux de récupérer les secrets de la magie d’Erasmus mais aussi de se débarrasser de cet éternel naïf, qui pourrait bien un jour siéger à sa place au sommet de la société des ensorceleurs. Et la Lenore ? Elle a tout simplement quitté un riche sorcier pour un autre plus en phase avec son mauvais esprit, et ricane désormais de voir son ancien époux remuer ciel et terre pour la retrouver. En ce sens, la place de Price ne change guère par rapport à bon nombre de ses films horrifiques : il est l’abandonné de l’amour, celui que la mort priva de promise, incapable de passer à autre-chose. Mais alors que le veuvage le rend d’ordinaire diabolique, ou à tout le moins sombre, le voilà ici plus pathétique qu’autre-chose, sa candeur et sa propension à sourire en toutes circonstances lui conférant des airs de faon ravi de se présenter devant son chasseur. Evidemment, Matheson redore son blason en fin de parcours, alors que ce bon Erasmus et le perfide Scarabus s’affrontent lors d’un duel de sorciers, spectacle de prestidigitateurs digne de Las Vegas où les boulets de canon explosent en confettis, où les gouttes de sang deviennent des poignards et où les chauves-souris se changent en éventail. Sérieux s’abstenir. Et allergiques aux effets spéciaux d’un autre âge s’exempter, les joutes fantastiques entre les deux rivaux tenant plus des effets de montages ou de l’usage de pétards et feux d’artifices qu’autre-chose. Logique, Le Corbeau restant une production Corman et AIP. Tout surannés soient-ils, ces quelques jeux de lumières et ces roussettes en caoutchouc gardent néanmoins un charme auquel les premiers films Harry Potter, pourtant au sommet du hi-tech à leur sortie, ne peuvent déjà plus prétendre, englués dans une bouillie numérique paraissant déjà vieillotte cinq ans après leur sortie. The Raven peut au moins profiter de la clémence promise aux artisans démunis.

 

 

Au milieu de ces lasers violets et verdâtres sortis des ongles des vétérans de l’épouvante, Lorre improvise, à moitié piloté par le verre en trop qu’il n’aura pas manqué de s’envoyer avant de rejoindre le plateau – malins, Corman et Matheson font de son personnage un petit peureux, lâche et surtout aviné du levé au coucher – et rejoint par un Jack Nicholson que l’on pourrait penser écrasé par le charisme des légendes qu’il a l’honneur de frôler. Erreur ! Car si ce rôle de jeune premier – figure obligatoire mais rarement la préférée des fans – ne vendrait du rêve à aucun acteur, le Jack surfe sur la vague d’impro de Lorre et crée un personnage soupirant continuellement face aux bourdes de son pauvre père changé en merle noir, et laisse imaginer le grand comédien (le plus grand?) qu’il sera plus tard. Ayons une pensée pour Olive Sturgess en Estelle, fille d’Erasmus, seulement présente pour se faire capturer et féminiser une ambiance du reste très masculine. Elle n’a pas grand-chose à faire si ce n’est se planter dans un coin du cadre et être aussi jolie que faire se peut, et son absence ne se noterait probablement pas, mais elle s’acquitte de sa tâche avec vaillance. On ne pouvait pas en dire autant de toutes les Hammer Girls, par exemple. Belle récréation en définitive que Le Corbeau, dont le ramage ne vaut pas celui d’un The Comedy of Terror, réunion plus aboutie du trio Price/Lorre/Karloff car contenant, elle, quelques séquences horrifiques efficaces. Et dans le prestigieux lignage Poe, on ne saurait asseoir cette jolie blague aux côtés de La Chute de la Maison Usher. N’empêche que Corman ne faisait pas mentir son excellente forme de l’époque et entérine l’adage voulant qu’un Price à l’écran, c’est un grand moment dans le divan !

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Roger Corman
  • Scénario : Richard Matheson
  • Production : Roger Corman, Samuel Z. Arkoff, James H. Nicholson
  • Pays : USA
  • Acteurs : Vincent Price, Peter Lorre, Boris Karloff, Jack Nicholson
  • Année : 1963

2 comments to Le Corbeau

  • princecranoir  says:

    De passage dans la caverne, je me rue sur ce « Raven » à la chronique joyeuse. Je ne peux qu’abonder quand on dit cet alliage Poe/Corman/Matheson vaut bien toute la saga du sorcier à lunettes ! Pas le premier « Price » de la magnifique suite macabre dédiée à Poe par Corman, mais une curiosité à découvrir quel que soit son plumage.
    Ce fut un plaisir que de relire ta splendide prose.

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