The Sandman

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Du misérabilisme des frères Dardenne aux lardages de la pizza face hantant vos nuits de Freddy Krueger, n’y aurait-il qu’un pas ? C’est ce qu’est parti vérifier J.R. Bookwalter, producteur jadis très actif et un temps associé à la Full Moon (Horrorvision, Killjoy 2, Hell Asylum), et réalisateur que nous avions croisé au détour de son très chouette Robot Ninja (1989), vigilante certes cheap mais aussi noirâtre et pessimiste s’il en était. Avec The Sandman (du shooté en 94 et sorti en VHS un an plus tard) le coco s’attaque au mythe du marchand de sable en espérant que celui-ci lui servira de ticket vers le succès. Spoiler Alert : ça ne sera pas pour cette fois…

 

 

C’est dans la nature même du producteur que de courir au moins onéreux. Fidèle à son rang, J.R. Bookwalter, après des débuts que l’on considérera comme fauchés mais néanmoins traditionnels puisque shootés en 35mm, abandonne la pellicule dès son Zombie Cop (1991) pour empoigner le camcorder de Monsieur et Madame Tout-Le-Monde. La production value se casse évidemment la gueule, mais la rentabilité troue le plafond, le shot-on-video coûtant bien moins qu’une Série B « traditionnelle » sans pour autant priver son auteur de revenus. Peu juteux en général, mais suffisants pour faire scintiller sa petite étoile dans la constellation B-Movies, voire même pour créer sa petite société de distribution. Tempe Entertainment dans le cas présent, qui secondera Charles Band pour quelques Puppet Masters, et aidera plus généralement à la confection de pelloches dirigées par David DeCoteau, mais pas que. Belle âme aidant ses confrères, Bookwalter ne s’en oublie pas pour autant et ressortait donc en DVD The Sandman, titre autrement moins populaire que ses cultes The Dead Next Door et Robot Ninja, mais profitant encore d’une certaine tendresse de la part des acquis à la cause du SOV miséreux. Il faut dire que sans aller jusqu’à parler de all star cast de la méthode, quelques noms sonnant joliment aux oreilles des amateurs font acte de présence. Comme Ron Bonk, fondateur de SRS Cinema, producteur de quelques cinquante micro-budgets, ici réquisitionné comme directeur de la photographie en dépit du voile noir qui avalait sa première réalisation City of the Vampire (1993). Ou bien sûr l’homme couteau-suisse Matthew Jason Walsh – le keum est scénariste, compositeur, réalisateur, producteur, comédien, se charge parfois des effets visuels et passe probablement un coup de balais à la fin de la journée – dont le gros de la carrière fut dédiée à rédiger des scripts pour le père David DeCoteau (Final Stab, The Brotherhood et ses suites, les Witchouse, Speed Demon, The Killer Eye…). La multiplicité de son talent aide bien The Sandman puisqu’il y incarne un second rôle, en a imaginé l’histoire et s’occupe également de la musique, qui oscille entre le John Carpenter de chez Lidl, l’ironie enfantine digne de l’OST de Banjo et Kazooie sur Nintendo 64 et des airs tellement typés SOV qu’ils en rappellent Video Violence. Une description que l’on pourrait presque coller au film tout entier, tant celui-ci hésite quant au ton à adopter.

 

 

Ca débute donc en se prenant pour le Big John de La Nuit des Masques, Bookwalter cadrant le froid automne au son d’une pesante mélopée, remplaçant juste la banlieue proprette des Desperate Housewives par deux rangées de caravanes miteuses. C’est là que vit Gary (A.J. Richards, jamais vu avant et jamais revu depuis), écrivaillon à la petite semaine gagnant péniblement sa croûte en imaginant des romances vaguement sexy sur lesquelles se jetteront les ménagères à la culotte trop sèche. Pour résumer, le Gary écrira un jour 50 Nuances de Grey. Mais pas ce soir, car alors qu’il cherche un synonyme pour le mot « Pénis » (ça ne s’invente pas, et ce n’est pas le genre de problème d’inspiration qu’on rencontre sur Toxic Crypt : queue, bite, zgeg, zob, chibre, nœud, nouille, Quentin Tarantino…) son PC se coupe tout seul. Sortant au dehors pour voir d’où vient le problème, Gary croise le regard rouge et lumineux d’un être caché dans une bure de moine, sorte de version XL de ces petits personnages de Star Wars (Google, dieu du savoir et du porno en deux clics, me souffle que ces trucs s’appellent des Jawas). Plus fâcheux peut-être que cette étrange rencontre, Gary retrouve son cousin Ozzy (Walsh), dont il ne se souvenait que très vaguement parce que celui-ci avait accidentellement avalé sa propre collection de mouches. Comme son nom le suppose, Ozzy est un hardos pur jus et branleur sur les bords. En conséquence, il s’est disputé avec son père, coupable de l’avoir sommé de se trouver un job alors que le chevelu préfère rester calé au fond du sofa à regarder des films X. C’est bien légitime. En quête d’un nouveau divan à squatter, le glandeur pro s’incruste donc chez Gary, décidément pas en veine. Et ce n’est pas fini puisqu’il s’engueule dès le lendemain avec sa copine, qui songe à rompre et lui reproche de se contenter d’une vie misérable d’auteur de romans sans fond, alors qu’elle est elle-même une simple serveuse dans un resto pourri. De quoi refiler une migraine à un mal de tête, surtout lorsque leur petit havre de paix – à l’écran seulement, les lieux étant en vérité un repaire de gangs armés où même les flics n’osaient patrouiller – étant touché par une vague de décès inhabituels, le bon peuple mourant dans son sommeil.

 

 

Un coup du Sandman en titre bien sûr, occupé à venir répandre de la poudre de perlinpin sur les bonnes âmes en sommeil, pour qu’elles fassent de beaux rêves au départ, avant qu’il ne sorte une sangsue mutante de sa manche et les terrifie avec des cauchemars. Il se dit dans le coin que c’est ainsi que le marchand de sable se nourrit, vos oreillers lui servant pour ainsi dire de drive-in. En découvrant le pot aux roses, Gary voit rouge et réplique, enquêtant avec l’aide des dingos des alentours, à savoir son meilleur ami d’ordinaire chargé de faire des photos vaguement sexy dans son bungalow et un vétéran du Vietnam, constamment rabroué par son hippie de femme parce que ses récits de guerre dégueulasses empêchent les mômes de finir leur côtelette de porc. Ironiquement, le pépé n’aura jamais été au front puisqu’il était un simple cuistot faisant la popotte pour les vrais guerriers aux mâchoires serrées. Si The Sandman se distingue du tout-venant du SOV, où les protagonistes sont le plus souvent des quidams si banals qu’ils en font passer les pelloches pour des micro-trottoirs, c’est bien grâce à son univers unique, où des héros presque sortis de Vol au-dessus d’un Nid de Coucous s’entassent dans leurs tristes remorques faites maisonnées, faisant mine de tondre un gazon inexistant avec une tondeuse à bulles. Plus que des séquences horrifiques en berne car trop sobres – Bookwalter mettant un frein au gore et à la nudité dans l’espoir de retombées commerciales plus importantes, ce qui nous laisse avec un monstre jouant de la serpe sans que le résultat de ses charcutages nous soit dévoilé – ou des effets spéciaux ratés (ces effets de morphing dégueulasses quand les victimes s’endorment, et plus globalement les scènes de rêve sont nazes au possible), c’est bien l’humanité suintant de ce tout petit film de rien du tout qui lui permet de s’extirper du puits aux VHS sacrifiées à la déesse Magnéto.

 

 

On ne peut pourtant pas dire que The Sandman profite d’une interprétation de haut niveau : A.J. Richards aurait plus sa place dans le gros burger sauce andalouse Troll 2 que dans le filet mignon Le Nom de la Rose, et on comprend que sa carrière débute et se termine ici tant il tient plus du chippendale impassible que du magicien des mots que l’on tente de nous vendre. Quant aux autres, ils sont vos ordinaires spécialistes du surjeu sortis d’un épisode des Animaniacs, des parodies d’êtres humains pensées pour dérider un brin votre horror movie du samedi soir. Dès lors Ozzy, pour ainsi dire inutile à l’intrigue, rameute ses potes pour commenter des films de boule (« Taisez-vous, ce passage est important pour l’histoire ! ») tandis que le prétendu soldat d’à côté cuit ses spare ribs avec sa baïonnette et que le pornographe dort avec sa poupée gonflable à côté de lui. De la pure connerie, mais qui fonctionne et parvient à ne pas trop empiéter sur les aspects plus moroses d’un script étonnamment bien formé pour une si petite production (on parle d’un budget de seulement 20 000 dollars, tout de même). Respectant une structure en trois actes, avec son début servant à présenter le beau monde, son milieu concentré sur une montée graduelle de la tension et sa fin où Gary va distribuer des mandales au Sandman (ce qui est évidemment involontairement drôle). Et en guise de fil rouge, la relation entre le Gaga et sa nana, faite d’incompréhensions et d’insomnies, tous deux ne trouvant plus le sommeil (et pour cause…) et se sautant à la gorge à la moindre occasion. De quoi développer une atmosphère tendue, et faire du gang de demi-fous agglutinés sur le terrain aux caravanes autre chose que des secondes rôles rigolos de Série B. Par la grâce de ce ton maussade – la photo est grise comme un nuage de mauvais augure – ces persos mal interprétés deviennent presque des figures tragiques, tombées dans un purgatoire qu’ils essaient de faire vivre de leurs excentricités. Tout timide et mal branlé soit-il (le preneur de son ne peut s’empêcher de signaler sa présence lors d’un ou deux plans), The Sandman échappe à la médiocrité parce qu’il a sous sa cage thoracique ce qui manque à un bon paquet de B-Movies : un petit coeur vrombissant.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : J.R. Bookwalter
  • Scénario : Matthew Jason Walsh, J.R. Bookwalter
  • Production : J.R. Bookwalter, Linda Weaver, James L. Edwards
  • Pays : USA
  • Acteurs : A.J. Richards, Rita Gutowski, James Viront, Terry Lipko
  • Année : 1994

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