Le Diable, tout le temps

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Noir c’est noir cette année sur Netflix, le géant du streaming ayant à l’approche de l’automne déposé sur sa plate-forme un onyx du nom de Le Diable, tout le temps (2020), réalisation d’un Antonio Campos abonné aux drames pelliculés et adaptation du premier roman de Donald Ray Pollock, « jeune » auteur 65 ans occupé à décharger les espoirs brisés au pied de la croix du mensonge.

 

Attention spoilers : mieux vaut faire l’expérience du film avant de repasser par ici.

 

Les voies du Seigneur sont impénétrables. A Knockemstiff peut-être plus qu’ailleurs. Tourmenté par l’image d’un soldat calciné et crucifié qu’il a ramenée de la Guerre du Pacifique, Willard Russel tente de chasser ses démons internes en recréant la croix de bois dans le petit bosquet bordant son modeste domaine et sa maison décrépie, forçant son fils Arvin à glapir après la bonté du Bon Dieu dans l’espoir qu’il soulagera leur mère et épouse Charlotte de la maladie qui la ronge. En vain, celle-ci rendant son dernier souffle quelques heures à peine après que Willard, équitablement poussé par l’énergie du désespoir et un équilibre mental de plus en plus fuyant, ait abattu Jack, le chien de son fils, et déposa sur son énorme crucifix sa carcasse habitée par la larve et au-dessus duquel dansotent désormais les mouches. Meurtri par la perte de son épouse, qu’il rencontra dans un bar et qui parvint à le séduire en donnant un maigre sou à un mendiant, Willard se tranche les veines sous sa croix de fortune, laissant orphelin un Arvin retrouvé par le vieux tenancier d’une petite boutique et Lee Bodecker, shérif quitté par toute compassion qui lui annonce que certaines personnes ne naissent que pour être enterrées. Recueilli par sa grand-mère Emma et l’oncle de Willard, Arvin grandit avec Lenora, fillette que les ancêtres élèvent depuis la mort d’Helen, mère religieuse que Emma voulait jadis confier à son fils, qui ne daigna même pas la regarder tant il était déjà envoûté par cette Charlotte qu’il rencontra derrière le comptoir d’un petit restaurant.

 

 

Helen ne le regarda pas non plus, trop fixée qu’elle était sur Roy, prédicateur effréné dont les sermons accompagnent sa lutte contre ses peurs internes, ce Seigneur avec lequel il fait union en ces instants l’aidant à chasser les dizaines d’araignées qu’il se verse sur le visage. Piqué par l’une d’elle, il restera enfermé dans un cagibi quatorze jours durant, refusant de montrer à sa propre femme et à leur nouvelle-née Lenora son visage qui, nous dit-on, prit alors les dimensions d’une citrouille. Un recueillement forcé dans la pénombre dont ressortit une entrevue avec Dieu, ou tout du moins ce que la folie de Roy faisait passer comme telle, celui-ci étant désormais persuadé qu’il a la capacité de ressusciter les morts. Lors d’une balade avec Helen, il lui transperce la gorge d’un coup de tournevis, hurlant après les cieux que ceux-ci obéissent à ses ordres de retour à la vie, alors que la mère de la chair de sa chair se vide de son sang à quelques centimètres de lui. Découvrant que ses pouvoirs n’étaient qu’un mirage issu des vagabondages de son esprit, Roy prend la fuite avec son frère handicapé avant de changer d’avis et faire demi-tour, seul, pour revoir sa Lenora. Il sera pris en auto-stop par Carl et Sandy, jeune couple sillonnant les états voisins à la recherche de jeunes vagabonds, auxquels Carl propose de coucher avec sa femme alors qu’il prendra des photos pour sa collection personnelle. Une fois cette première série prise, il se met à torturer et tuer ses modèles, prenant de nouveaux clichés sur lesquels Sandy pose, tout sourire, à côté de la viande froide récemment malmenée par son mari artiste. Refusant de toucher la femme d’un autre de ses mains, Roy choisit la mort, que Carl lui offre d’une détente. Quelques années plus tard, Arvin vit toujours avec Lenora, qu’il protège des indélicats de leur âge à la force du poing serré, tandis qu’arrive en ville un jeune prêtre, Preston Teagardin, hautain et aux prêches hystériques, qui repère Lenora et la séduit. Elle ne sera qu’une parmi les nombreuses enfants dont cet envoyé de Dieu profitera, entre deux séances d’esclavagisme sexuel auquel il s’adonne avec son épouse soumise. Au même moment, le shériff Bodecker, qui brigue une élection locale, s’inquiète de la réputation que lui apporte sa sœur Sandy, dont il se dit qu’elle s’adonne à la prostitution à l’arrière d’un bar tenu par des mafieux avec lesquels Lee fait justement affaire.

 

 

Rarement titre aura aussi bien collé avec le spectacle qui le suit. Oui, le Diable semble en effet rôder silencieusement tout le long du film de Campos, se substituant à un Dieu que tous prient du début à la fin de cette dense saga, sans jamais qu’il leur réponde. Ce qui ne les empêche jamais d’entendre ce qui les arrange, chacun profitant de ce dialogue de sourd quasi-constant (toute la première partie du film avec Willard semble faite de hurlements entre un père, son fils et celui qu’ils espèrent occupé à veiller sur eux) pour en retirer leurs pulsions les plus profondes, les prières virant aux excuses et autorisations de s’abandonner aux instincts les plus primaires. Carl tuerait effectivement pour capturer la mort dans son objectif et pouvoir se situer comme au plus proche du Dieu auquel il croit. Preston Teagardin (formidable Robert Pattinson), use de sa parole prétendument sacrée pour désinhiber les proies qu’il souhaite déshabiller, toutes pendues aux lèvres d’un homme saint ne pouvant, par définition, leur vouloir du mal. Mieux : suivre à la lettre ses indications, traduites par de peu chastes attouchements, pourraient leur ouvrir la grille d’un monde meilleur. Ironie du sort, Teagardin, une fois lassé puis épuisé de voir ces adolescentes stupides s’accrocher à lui et revenir le voir avec une nouvelle vie dans le ventre, les persuadera de leur propre folie et les invitera au suicide, considéré comme un péché dans la religion catholique. Enfin, Russel, à sa façon la source de tous les maux, le point de départ d’un Mal rampant, s’exorcise par une violence croissante et calquée sur la crucifixion vécue lors de ses batailles passées, frappant ces « bons à rien » lorgnant vers son épouse et sacrifiant des vies innocentes sur l’autel de branchages confectionné derrière son jardin. Dur regard que celui de Pollock sur les croyants, peints comme des êtres livides posés sur un tapis roulant avançant inexorablement vers un gigantesque hachoir, où les attendent des Teagardin profitant de leur dévotion et des Carl de leurs politesses et naïvetés. Pas un hasard si celui qui s’en sort le mieux est encore Arvin, car plus à l’écoute de ses sentiments et de ses faiblesses que disposés à les confier à une divinité illusoire. Méfiant, brutal mais droit, Arvin délie malgré lui le gigantesque sac de nœuds qu’est Knockemstiff, usant du Luger ramené de la guerre par son père pour nettoyer de ses bonimenteurs et corrompus ces terres perdues dans un perpétuel automne.

 

 

Un anti-héros mêlant la candeur profonde d’un éternel enfant (les traits de l’actuel Spider-Man Tom Holland vont à merveille au personnage) au soupçon de celui qui en a déjà trop vu de la nature humaine, capable de survivre dans cet enfer d’arbres morts (Campos a à coeur de filmer une forêt froide et seulement ornée de quelques cabanons peinant à se faire habitats) parce qu’il se refuse à avancer dans la même direction que ses pères, sœurs et grands-parents. L’individualisme comme rempart à l’obscurantisme en somme, qui ne mène au final qu’à la confrontation avec un autre électron libre, le shérif Lee Bodecker (Sebastian Stan, nouveau transfuge de chez Marvel), monstre d’égoïsme ne montrant à aucun instant le moindre intérêt pour le sacré, n’avançant que par intérêt et allégeant lui aussi la région de sa pourriture, au son du claquement de son barillet. Pour en reprendre la place plutôt que pour la laver, mais le parallèle avec un Arvin avançant en solitaire, arme au poing, semble évident. Bien sûr, les chemins de ces deux-là sont faits pour se croiser pour autre-chose qu’un aimable échange. Pas plus de répit que de joie dans Le Diable, tout le temps, concentré de malheur et mélasse noirâtre dont tentent de s’extirper, en vain, des insectes prisonniers de leurs croyances et sur la tête desquels un destin qu’ils se sont imposés eux-mêmes ne cessent de cogner. « Laissez toute espérance, vous qui entrez »… mais n’oubliez surtout pas d’entrer, car rarement l’enfer fut si cruel et triste, et paradoxalement si beau.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Antonio Campos
  • Scénario : Antonio et Paulo Campos
  • Production : Max Born, Jake Gyllenhaal, Riva Marker, Randall Poster
  • Titre Original : The Devil All The Time
  • Pays : USA
  • Acteurs : Tom Holland, Bill Skarsgård, Robert Pattinson, Sebastian Stan
  • Année : 2020

2 comments to Le Diable, tout le temps

  • FREUDSTEIN  says:

    Belle chronique,RIGS,qui donnerait presque envie de reévaluer ce film que j’ai trouvé plutôt moyen et aux personnages méritant un développement plus approfondie.Quelques fulgurances(les meurtres crados du couple),mais malgré tout décevant dans son approche…

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