Vivarium

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Une maison, c’est pour la vie. Imogen Poots (Green Room) et Jesse Eisenberg (The Social Network, Batman v Superman) en font la douloureuse expérience dans Vivarium (2019), où la banlieue vous avale tout cru et ne se presse pas de vous recracher. Heureusement qu’il n’est pas déplaisant de se laisser mâcher par le film de Lorcan Finnegan…

 

Attention, risques de spoiler.

 

Vivarium, comme Cube en son temps ou The Platform cette année, fait partie de cette catégorie de films dont vient vous parler avec agitation un proche ami, vous assurant « que tu dois absolument voir ça, mon pote ! » et vous racontant la fin dans la foulée. Et comme ses frères d’armes précités, cette hydre à quatre têtes, co-production entre l’Irlande, la Belgique, le Danemark et le Canada tient de la pelloche concept, fondée sur une idée simple mais à laquelle fallait-il encore penser. De quoi aimanter les amoureux d’une science-fiction sans brouhaha, où aucun vaisseau ne s’écrase au ralenti dans une métropole bientôt en ruine et où on ne nous assomme pas de charabia spatio-temporel. Finnegan subit plutôt l’influence de la bonne vieille série La Quatrième Dimension, épousant le principe du point de départ rudimentaire (un couple prisonnier d’une banlieue dite typique, vide de toute vie) sauf qu’il l’étire ici sur un film de 97 minutes, balançant toutes ses idées étranges en vue de faire monter pression et suspense. Ainsi, attiré par un étrange agent immobilier qu’ils n’ont pas su envoyer sur les roses, le jeune couple Poots/Eisenberg se retrouve piégé dans un pâté de maison labyrinthique dont il ne pourront sortir. Le lendemain de leur deuxième nuit, et après avoir tenté en vain de brûler la maison, ils découvrent sur le trottoir une caisse contenant un poupin. « Elevez-le et vous pourrez partir », signale une brève notice, écrite à même le carton et oubliant de préciser que l’enfant, un « creepy mutant » comme l’appellera sans affection Eisenberg, trahit les lois de la Nature en grandissant si vite qu’il atteint ses huit ans en quelques jours à peine. La vie rêvée est donc désormais lointaine : seuls au monde avec un garçonnet hurlant pour un rien et principalement occupé à les imiter, les amoureux frôlent la crise de nerfs, s’engueulent, et ne savent plus comment échapper à ce purgatoire. Si Madame tente de faire avec ce que cette vie lui laisse, prenant peu à peu à coeur son rôle de mère de substitution pour le petit monstre, Monsieur puise dans l’énergie de son désespoir en creusant un trou dans leur jardin. Ou plutôt une tranchée entre lui et celle qu’il aime, leurs rapports se détériorant plus encore…

 

 

Il y a quelques années encore, Vivarium aurait probablement écopé de l’appellation, vaguement méprisante, de « film de petit malin » (en opposition aux « bandes de grands crétins » ?), couperet auquel il échappe depuis que la norme est du côté métaphorique de la force. Finnegan, comme tous les Jordan Peele et autres Jennifer Kent qui hantent désormais Los Angeles, a quelque-chose à dire et compte bien se faire entendre, sa petite épouvante domestique portant évidemment un regard acéré sur ces banlieues américaines où toutes les maisons sont identiques, où leurs occupants sortent et rentrent du travail aux mêmes heures et où le gazon est coupé à la cisaille. Des petites baraques en plastique vert de Monopoly alignées jusqu’à l’infini, surplombées par un ciel factice où tous les nuages sembles tirés du même moule, où le vent ne souffle jamais et où aucune odeur, bonne comme mauvaise, ne s’échappe : Vivarium vise au croche-pied de la American Way of Life, inodore, fade et désormais horrifiante. Si la caractérisation des deux héros se fait en vitesse, Finnegan semblant trop pressé d’en venir à son idée principale, elle suffit néanmoins à nous présenter efficacement les amoureux. Poots, institutrice en école primaire, apprend ainsi à ses petits à se laisser porter par le vent, alors que le sensible Eisenberg enterre un oiseau tombé du nid lors d’une scène prophétique. Tous deux sont au carrefour de leur vie de couple et ne savent quel tournant prendre, et ce sera à Martin, robotique agent immobilier, de leur forcer la main et les pousser à visiter une habitation pourtant peu à leur goût, car vide de tout caractère. Et le piège se referme en même temps que se susurre le discours, tout du moins supposé, de Finnegan : aussi loin que vous fuguerez, aussi fort que vous essaierez, la norme vous rattrapera toujours. Et vous broiera.

 

 

Très bon réalisateur – qu’ils sont beaux, ces plans de patelin tentaculaire – le bonhomme travaille la monotonie de la vie en ces lieux, chaque journée entraînant ses séquences obligées (brossage des dents, repas « en famille ») et bien sûr toujours filmées sous les mêmes angles, sauf lorsque vient le moment de souligner la déliquescence progressive de la situation et du moral. Bonne idée par ailleurs que celle de faire des périls des entités soit invisibles (une rue sans fin, et des êtres dont on entend quelques fois les murmures, semblables à des rires étouffés), soit physiquement calme et posée. Le garçon à élever n’a donc rien du marmot assassin ordinaire, sont but n’étant à aucun moment de meurtrir ses « parents d’adoption ». Il tente au contraire d’apprendre le maximum d’eux, pour des résultats d’ailleurs dérangeants, ses imitations maladroites du chien contrastant diaboliquement avec celles, parfaites, d’Imogen Poots et Jesse Eisenberg, transformation vocale à l’appui. Le petit n’est pas une réelle menace, mais sa seule présence suffit à dresser le malaise, à rendre plus préfabriquée encore l’existence que doivent supporter les protagonistes. Bien dans ses charentaises, Finnegan se refuse aux grands éclats ou à une fin chaotique (tout juste envoie-t-il Poots courser son grand fiston pour un résultat bizarroïde), gardant le cap d’un quotidien morne et vide, quitte à s’aliéner une audience cherchant les gros effets à la Blumhouse. Vrai qu’une ou deux scènes un peu plus fortes n’auraient probablement pas fait grand mal à Vivarium, mais pour une fois qu’un film suit un plan de route précis et a à coeur de ne jamais s’en détourner, autant s’en réjouir.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Lorcan Finnegan
  • Scénario : Lorcan Finnegan, Garret Shanley
  • Production : John McDonnell, Brendan McCarthy
  • Pays : Irlande, Canada, Belgique, Danemark
  • Acteurs : Imogen Poots, Jesse Eisenberg, Senan Jennings, Jonathan Aris
  • Année : 2019

2 comments to Vivarium

  • Roggy  says:

    Comme toi, j’aime bien ce film original qui fonctionne notamment grâce à la symbiose du duo de comédiens. Peut-être légèrement redondant sur la longueur, Vivarium est effectivement une bonne alternative au cinéma actuel préformaté. Avec une fin très sympa à mes yeux. Et c’est vrai que le gosse est flippant :).

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