La Vierge de Nuremberg

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Grand seigneur du fantastique rital, auquel il offrit quelques droites briseuses de mâchoire (Danse Macabre, Pulsions Cannibales, La Sorcière Sanglante) mais aussi de trop douces tapes (l’emmerdant Contronatura et le lent La Planète des Hommes Perdus), Antonio Margheriti eut également le mérite de faire du bourreau, d’ordinaire une banale guirlande accrochée au fin fond des fresques inquisitrices, la star d’une bisserie pur jus. La Vierge de Nuremberg (1963), malgré son âge avancé, ne manque donc jamais de sadisme, d’action, d’aventure et d’ombres menaçantes. Bienvenue à la maison.

 

 

On le sait, les grosses fiches techniques ne font pas nécessairement les grands films, mais tout de même, la vierge de fer du père Margheriti ne manquait pas beau monde pour la lustrer. Des gens venus des quatre coins du globe ou presque, qui plus est. Voyez vous-mêmes : outre l’italien réalisateur et les légions romaines à son service (coucou Ruggero Deodato!), impossible de ne pas s’apercevoir de l’imposante présence du sir anglais Christopher Lee, de la belle de Lybie Rossana Podestà, et de quelques petits français devant et derrière la caméra. Devant, Georges Rivière joue les beaux maris, et derrière Bertrand Blier assiste Antonio, masqué derrière un pseudo américanisant, histoire de camoufler encore un peu plus les racines transalpines de cette iron maiden. Et histoire d’ajouter un drapeau à la collection de La Vierge de Nuremberg, le scénariste Ernesto Gastaldi (Le Corps et le Fouet, Torso, L’Effroyable Secret du Dr. Hichcock) situe l’intrigue sous le granit cadavéreux d’un château allemand. Celui dont a hérité Max Hunter (Rivière), fraîchement uni à la belle Mary (Podestà), qu’il invite pour la première fois dans son luxueux domaine. Et ce pour une première nuit agitée, Mary se réveillant pour suivre un bruit étrange et une silhouette menaçante, son errance la conduisant dans le musée des Hunter, tout entier dédié au Justicier, ancêtre rendu illustre par sa maîtrise des instruments de torture. Et dans la vierge de fer, sanguinaire sarcophage aux pointes de fer, Mary retrouve une jeune femme aux yeux crevés… Mais lorsque Max et le médecin de famille inspectent les lieux, ils ne trouvent aucun cadavre malmené, dont la seule trace se trouve être une mèche de cheveux abandonnée sur le sol écarlate de ce conservatoire de la cruauté. Le Justicier remontant à plusieurs centaines d’années auparavant, qui Mary a-t-elle aperçu, la cagoule de bourreau sur la tête ? Serait-ce son Max, dont les vas-et-viens cachottiers sont autant de mauvais augures ? Ou bien Erich (Lee), servant de peu de mots au visage lacéré par la deuxième guerre mondiale, que Mary retrouve en train de nettoyer des lames chirurgiennes ?

 

 

Gastaldi ne compte dans les tous les cas pas laisser le temps à l’audience d’y songer plus que nécessaire, son script sautant le premier acte et les présentations d’usage pour débuter dans les draps, bientôt retournés, d’une Mary inquiète et enquêtrice de nuit. Le vif du sujet sinon rien, et l’efficacité plutôt qu’un récit trop explicatif, le background des différents personnages étant le plus souvent expédié en quelques lignes de dialogue, respirations nécessaires mais tout sauf étirées entre les longs actes de bravoure de La Vierge de Nuremberg. Pour ainsi dire constitué de deux ou trois énormes scènes, le film n’arrête jamais vraiment de courir, Mary ne cessant de buter dans de nouveaux personnages lugubres ou menaçant (la maîtresse de maison, dans la grande tradition du genre, prend son air le plus austère), et mêle les explications sur les crimes de ce fameux Justicier aux crimes eux-mêmes. Ainsi (et attention, cela va spoiler un brin), c’est alors que l’exécuteur fond sur la jeune épouse que Erich, à plusieurs kilomètres de là, ressasse la terrible destinée de celui qu’il appelle son maître, père de Max jadis sous les ordres d’un Hitler qu’il désirait trahir. Des vœux d’infidélité chers payés puisque Adolf le fou fit du père Hunter le prisonnier d’une caste de chirurgiens déments, qui retirèrent des lambeaux de peau entiers de sa face pour en faire un crâne vivant. De quoi justifier l’aliénation d’un soldat se prenant pour son médiéval parent, et se cramponnant à son tour à l’acier et aux bistouris pour malmener la chair de demoiselles de peu de vertu. Dense sur le papier, mais expédié à l’écran, Gastaldi ne proposant à son comparse metteur en scène que des ébauches de personnages (tout au plus pouvons-nous considérer que Mary, lorsqu’elle n’est pas rendue alitée par la terreur, se comporte comme un petit tyran avec ses domestiques).

 

 

Un manque de personnalité peu dommageable tant Margheriti cherche la belle image avant la bonne histoire, et préfère courir d’une pierre à l’autre de son castel où goutte le sang plutôt que de prendre le thé près de la cheminée. Grosse démo technique du gothique du pays, La Vierge de Nuremberg prend le meilleur du genre, l’attache sur le chevalet et l’écartèle pour qu’il devienne le film tout entier. Peu de répit pour Mary dès lors, dont l’unique véritable plage de repos, offerte entre deux virées dans une crypte éclairée à la torche, se voit interrompue par l’arrivée du Justicier, qui tente de briser la porte les séparant pour lui dévoiler l’étendue de sa brutalité. On court, on se cache, on se débat, on escalade et on assiste aux pires sévices – dont celui d’une ribaude au visage de laquelle on attache une cage contenant un rat si affamé qu’il en grignotera le nez de la suppliciée – et perce déjà l’amour du rythme enlevé avec lequel Margheriti finira par convoler au détour de ses Séries B guerrières comme Nom de Code : Oies Sauvages (1984). D’ailleurs, alors qu’il lui aurait été facile de commander au musicien bientôt spécialisé dans la bande-son bisseuse Riz Ortolani (Cannibal Holocaust, Zeder, La Longue Nuit de l’Exorcisme) les habituels hurlements de piano et les plaintes des contre-basses, il laisse le maestro offrir à sa vierge un thème principale où rient les trompettes les plus jazzy. Etonnant pour le genre, moins pour l’Italie. Et toujours dans cette volonté de verser dans l’aventure gothique plutôt que dans l’épouvante poussiéreuse (même si le fameux Justicier n’est pas sans évoquer un certain aliéné qui hantait l’opéra parisien dans les années 20…), Max finit comme un Bob Morane prisonnier d’une grotte bientôt engloutie, dans le plus pur style pulp. Une séquence qui vous demandera de piétiner votre incrédulité, d’abord parce que le petit bassin s’écoulant dans la grotte ne saurait en aucun cas la submerger, d’une autre parce que c’est tel un G.I. Joe passant sous le pommeau de douche que le bellâtre parviendra à échapper à son sort humide. Mais qu’importe, l’esprit est plus fort que le résultat, d’autant que Margheriti jongle intelligemment entre les vagabondages de ses personnages, le montage mêlant leurs activités de manière à ne jamais laisser la tension retomber : lorsque l’on s’attarde un peu trop sur Mary, on prend des nouvelles du bouillon dont souffre Max, et lorsque le point sur sa situation est fait on suit les pas d’un Erich affolé au dehors du château. Du beau remuement, encore élevé par les belles diapositives prises par un Margheriti au sommet de son art et en pleine osmose avec les attentes de son public.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Antonio Margheriti
  • Scénario : Edmond T. Gréville, Antonio Margheriti, Ernesto Gastaldi
  • Titre original : La vergine di Norimberga
  • Pays : Italie
  • Acteurs : Rossana Podestà, George Rivière, Christopher Lee, Laura Nucci
  • Année : 1963

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