Let’s Scare Jessica to Death

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Tout culte soit-il pour une poignée de cinéphiles bien informés, Let’s Scare Jessica to Death (1971) n’en reste pas moins l’un des secrets les plus jalousement gardés de l’épouvante, malgré des rumeurs fréquentes de remake. Peu étonnant que cette frousse psychologique attire les chantres de l’elevated horror : le film de John D. Hancock – un temps engagé pour shooter Les Dents de la Mer 2, dont il finira viré – ne manque pas de méninges et soigne autant son atmosphère que sa pesanteur. Attention, chef d’oeuvre en approche.

 

 

Même le moins bien ciselé des cours de scénarisation vous le dira : le plus important dans un script, c’est que les cinq premières pages harponnent le spectateur et ne le lâchent plus. L’accroche est indispensable, et si la très large partie des productions vous passant sous le nez allongent dès le départ leurs scènes d’action les plus explosives ou les plus sanglantes, ce n’est pas pour rien. Le but est évidemment de signer le crime, de rassurer l’audience quant au caractère des quelques 90 minutes prêtes à se dérouler sous ses beaux yeux. Let’s Scare Jessica to Death, frondeur par nature, part dans la direction opposée et évite les éclats de voix et de violence. Allongée dans une barque, le personnage principal Jessica (Zohra Lampert, L’Exorciste III) se laisse flotter sous un soleil couchant, sa chair fatiguée vaguant autant que ses pensées, épuisées et confuses. Mélancolique et doucereux, le film de John Hancock, s’il se refuse à cette fameuse règle de l’accroche, donne néanmoins le ton. Et confirme le tir lorsque l’histoire débute réellement, se refusant à nous présenter sa Jessica au détour de ces habituels dialogues trop forcés. A la place, on la découvre petit à petit, sourire à sourire, cette trentenaire installée à l’arrière du corbillard conduit par son compagnon Duncan (Barton Heyman, L’Exorciste, L’Esprit de Caïn) et le meilleur ami de ce dernier, Woody (Kevin O’Connor, le Special Effects de Larry Cohen). Des hippies sur le retour, en route vers une fermette isolée pour laquelle Duncan a vidé ses économies, espérant y vivre d’amour, d’eau fraîche et de la vente du fruit des nombreux pommiers de la résidence. Trop inquiet pour sa belle, le beatnik dégarni trahit le manque de confiance qu’il a en Jessica, que l’on comprend tout juste sortie d’un hôpital psychiatrique et pas toujours très certaine que ce qu’elle voit existe bel et bien. Un premier test survient dès l’arrivée dans la ferme : leurs valises pas encore posées, elle aperçoit une ombre à l’étage de la maison, que Duncan et Woody aperçoivent également. Il s’agit d’Emily (Mariclare Costello, Des gens comme les autres), squatteuse qui profitait de ces lieux inhabités pour flâner au vent et se laisser flotter dans le lac voisin. Séduits par le caractère jovial de leur rencontre, le trio lui propose de rester sur place et vivre à leurs côtés.

 

 

Pour ainsi dire le début des problèmes, Emily séduisant aussi bien Woody – cela lui est permis, celui-ci est célibataire – que Duncan – c’est tout de suite plus problématique – ce que ne manque pas de remarquer Jessica. En vendant de vieilles breloques appartenant aux précédents habitants, les Bishop, celle-ci apprend d’un antiquaire que ceux-ci connurent une vie mouvementée, leur fille Abigail se noyant dans le lac juste avant son mariage. Serait-ce elle que Jessica aurait aperçue au fond de la crique, dans sa robe de noce ? Et cette étrange ressemblance entre la défunte Abigail et la bien vivante Emily découle-t-elle de l’imagination tordue d’une Jessica perdant pied ? De même, pourquoi les quelques habitants de la petite ville voisine ont-ils tous de longues cicatrices sur la nuque ou le visage ? Et comme le titre le suggère, est-ce que les compagnons de la schizophrène malheureuse ne font-ils pas tout ce qui est en leur pouvoir pour la faire sombrer toujours un peu plus profondément dans la folie ? Pour cette ultime question, on peut répondre tout de go un franc et fier Non, le patronyme Let’s Scare Jessica to Death étant une idée de Paramount, géant se proposant à la distribution de cette œuvre indépendante et peu onéreuse que Hancock avait plus sobrement intitulée Jessica. La major devait probablement penser qu’il était important de souligner l’aspect horrifique du métrage, qu’un simple prénom ne pouvait sous-entendre. Et puis la mode était aux thrillers se courbant en autant d’interrogations comme What Ever Happened to Aunt Alice? (1969), What’s the Matter with Helen? (1971) ou encore Whoever Slew Auntie Roo? (1972), et il aurait été dommage de la rater, même si aucun complot ne flotte au-dessus de la triste Jessica. Et l’un dans l’autre, cela vaut toujours mieux que le titre original, It Drinks Hippie Blood, pensé par le scénariste original Lee Kalcheim, alors parti pour tourner un monster movie parodique et envoyant des fumeurs de joints dans la gueule d’une créature aquatique. Pas particulièrement du goût du plus raffné Hancock, qui accepte la casquette de réalisateur à condition de pouvoir s’emparer du script, qu’il vide de tout trait humoristique et dans lequel il inocule des expériences personnelles. Emily et Duncan sont ainsi musiciens comme son propre père l’était, et l’instrument de Dunc’ est gardé dans un énorme étui à la forme de cercueil semblable à celui que sa propre famille possédait, Hancock vécut dans une ferme proche d’un cimetière et devait, comme Woody le fera tout le long du film, monter un vieux tracteur pour pulvériser de l’insecticide sur les pommiers.

 

 

Evidemment, le genre le demande, tous ces éléments s’unissent pour forger une symbolique mortuaire. Le trio conduit un corbillard, la fibre artistique de Jessica éclot auprès des pierres tombales, qu’elle recrée avec du papier, l’obligation d’empoisonner les fruits pour pouvoir les protéger des parasites et les consommer, l’épais brouillard enveloppant comme un linceul la fermette ou encore les gros plans sur des repas alors résumés aux tissus encore sanglants d’une viande morte. Pas très gai, mais en adéquation avec le malaise progressif qui transperce Jessica, prise dans la cacophonie de murmures internes. Les siens, mais aussi les pensées qu’elle prête aux autres, et en particulier à cette Emily de plus en plus sinistre, pour ne pas dire menaçante. Belle bande-son si l’on peut dire, car mélange parfait entre doux refrains et bruitages stridents et électroniques, venus rompre l’harmonie des lieux. Très exactement la symphonie que l’on imagine raisonner dans le crâne de Jessica, incarnée par une Lampert parfaite dans le rôle, car crédible dans ces risettes factices, lancées à ses amis pour qu’ils ne repèrent pas sa paranoïa grandissante – quand bien même celle-ci se trouve quelquefois justifiée – comme dans cette joie sincère de découvrir qu’une menace bien réelle pourrait ramper dans leur nouvelle maison. Dangereux, peut-être, mais surtout tangible et donc plus que le fruit de sa maladie mentale. Belle prestation également de Costello en Emily, vaporeuse jeune femme que Jessica trouve fascinante de par la liberté qui la caractérise. Une liberté que l’on retrouve dans le film et le dessin qu’il fait des figures fantastiques, le simili-vampirisme étant ici attaqué sous un angle poétique et vaporeux proche de l’image qu’en avait Jean Rollin, alors que le mythe du revenant n’a rien à voir avec celui du zombie décharné à la Romero, sa tombe avoisinant plutôt celles des merveilleux Messiah of Evil ou Dead and Buried. Un fantastique personnel, beau et froid comme l’automne rural dans lequel il prend place.

 

 

Et telle une averse subite, la terreur surgit (la terrible séquence dans le lac entre Jessica et Emily, le final dans la chambre, la course derrière le tracteur de Woody) sans que Hancock ne daigne nous tenir par la main et nous susurrer si, oui ou non, tout cela est bien réel. Le doute restera, et enfermés comme Jessica dans les méandres de son esprit, nous sommes privés d’appui et sombrons à notre tour dans les abysses. Une sensation rendue possible par une mise en scène aux petits oignons et une photographie superbe, oui, mais aussi par l’identité unique d’une œuvre qui parvient à ne jamais être rabaissée par les ordonnances de ses producteurs (ajout d’une scène de séance de spiritisme et d’une fille fantomatique errant dans les environs : pas bien utiles et parfois en désaccord avec le script, mais peu gênants). Un tour de force, ni plus ni moins, et l’un des plus beaux diamants des années 70… et du cinéma tout entier.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : John Hancock
  • Scénario : John Hancock, Lee Kalcheim
  • Production : Charles B. Moss Jr., William Badalato
  • Pays : USA
  • Acteurs : Zohra Lampert, Barton Heyman, Kevin O’Connor, Mariclare Costello
  • Année : 1971
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4 comments to Let’s Scare Jessica to Death

  • Grreg  says:

    Un métrage culte et pratiquement invisible ,auquel ta chronique rend justice et donne envie de se lancer à la recherche de ce diamant brut des 70’s; Manque plus qu’a le voir pour ma part!!

  • Pascal G.  says:

    Je ne serais pas aussi dithyrambique que quoi (tu sais que ce genre d’oeuvres est moins ma came) mais que voici un joli film en effet. On se laisse envoûter par son atmosphère diaphane et c’est franchement réussi. Et, en passant, superbe critique qui vient du coeur, ça se sent…

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