Le Poignard de Bambou (The Four Skulls of Jonathan Drake)

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Au fil de ses nombreuses incursions dans le fantastique, l’épouvante ou la science-fiction, Edward L. Cahn (Creature with the Atom Brain, The She-Creature, Voodoo Woman, Zombies of Mora Tau, Invasion of the Saucer Men, It ! The Terror from beyond Space : pas un poussin du jour question effroi donc) n’eut de cesse d’essayer de nous retourner les tripes. C’est désormais la nuque qu’il vise avec Le Poignard de Bambou (1959), certainement plus connu sous son nom d’origine The Four Skulls of Jonathan Drake, par lequel il tente de nous faire perdre la tête. Pari gagné, puisqu’il signe ici son meilleur effort, mais aussi l’une des plus jolies émeraudes de l’horreur 50’s.

 

 

Jonathan Drake (Eduard Franz, le The Thing original) est bien un notable de la Série B des années 50/60. Enfoncé dans l’un des caquetoires d’un bureau s’éclairant péniblement à la chandelle, une tête réduite et à la bouche cousue posée dans la paume de sa main, le nobliau tremble. Par peur de la malédiction que se traîne son illustre famille depuis 200 ans, récupérée par un ancêtre navigateur parti au secours de l’un de ses hommes, suisse d’origine et enlevé par une tribu d’Amérique du Sud. Il le retrouva, mais sans sa tête. Courroucé, le Drake guerrier d’alors fait tuer tous les mâles de la peuplade, enfants compris, ne laissant s’échapper que l’habituel witch doctor. Et celui-ci d’ensorceler la lignée Drake, arrière-grand père, grand-père et père de Jonathan mourant tous d’une crise cardiaque à l’âge de soixante ans. Plus étrange encore, tous sont enterrés sans leur tête, mystérieusement disparue et retrouvée, quelques jours après l’inhumation, dans le caveau familial. Légitimement inquiet à l’approche de la soixantaine, Jonathan angoisse d’autant plus lorsque sa fille Alison (Valerie French) lui annonce qu’elle vient d’avoir son oncle – et donc le propre frère de Jonathan – au téléphone, celui-ci lui assurant qu’il vient de retrouver un tsantzas accroché à sa fenêtre. Le tsantzas ou une shrunken head comme on dit, identique à celle que Jonathan bouscule de ses doigts lorsqu’il se perd en sinistres pensées, signe que le triste sort que le sorcier des temps passés réserva à ceux de son sang se rapproche dangereusement. En effet : le frère ainsi « marqué » est retrouvé mort dès le lendemain, et mis en bière décapité… Dépêché sur les lieux pour apporter un peu de lumière et de bon sens à cette histoire de fou, le flic sceptique Jeff Rowan (Grant Richards) se heurte à un mur de croyances ancestrales plus vraisemblables qu’il ne le croit.

 

 

Quelle belle surprise que The Four Skulls of Jonathan Drake, trop souvent passé sous silence au sein de la filmographie de son auteur au profit du plus rigolo (car très fauché) Invasion of the Saucer Men ou d’un It ! The Terror from beyond Space désormais reconnu comme précurseur d’Alien. Point d’invasion de choux verts griffus ou de huitième passager tueur de cosmonautes ici, et il en est aussi fini du B-Movie au regard tourné vers les nébuleuses : Le Poignard de Bambou s’en retourne aux saintes années 30 et 40, alors que le péril n’était pas encore atomique ou venu des astres, mais provenait d’un passé trop lourd à porter et de monstres inimaginables. Un peu gothique (visite du mausolée familial), un peu creature feature à l’ancienne – la menace vient du Dr. Zurich, anthropologue plus que centenaire, mais étrangement bien conservé, et de son bras droit Zutai, sauvageon à la bouche cousue – et beaucoup de mystery movie puisque le brave Rowan inspectera dans le détail crânes abandonnés et traces de sandalettes (en peau d’humain, c’est plus chic) laissées dans le sablon. Ce qui sonnerait vieillot si Cahn ne profitait pas de la tendance à l’audace en matière de gore en cette fin des fifties : H.G. Lewis et ses festivités de rednecks vengeurs ou de roi du buffet à l’égyptienne sont encore lointains, mais on sent aussi une extrémisation progressive du cinéma d’exploitation au fil de ces gros plans sur des dépouilles privées de leur sommet ou cette séquence voyant le lugubre Zurich préparer une tête rétrécie, retirant la peau du visage de sa dernière victime pour en faire un ornement à la mode vaudou. Encore une fois, aucune comparaison ne saurait être faite entre ces tripotages de peau morte et la taxidermie sordide façon Deranged ou Massacre à la Tronçonneuse, mais pour l’époque ce morbide étonne dans le bon sens du terme.

 

 

Appréciable aussi ce juste équilibre entre séquences dialoguées, bien sûr pensées pour engraisser un background intéressant (la révélation sur l’identité de Zurich, bien qu’attendue, fait son effet comme twist final), et scènes d’attaque de Zutai, qui s’immisce dans les luxueux manoirs une fois la nuit tombée pour piquer l’aristocrate à la nuque de son poignard de bambou (d’où le titre dans l’hexagone) et les empoisonner. On ne s’ennuie pas donc, et on profite de ce bon temps passé avec des personnages moins agaçants que d’ordinaire : le détective de service fait le taf’ tandis que l’obligatoire demoiselle en détresse à le bon goût de ne pas se montrer trop envahissante, ni de ralentir l’intrigue de mièvreries. Cahn et son scénariste Orville Hampton (The Alligator People) tienne leur cap et ne se détournent jamais de leur objectif, cramponnés qu’ils sont aux attributs purement horrifiques de The Four Skulls of Jonathan Drake. Peu de défauts à reprocher au film dès lors, auquel il manque juste une bande-son partant un peu plus dans les basses fréquences, celle de Paul Dunlap (Cyborg 2087) restant trop optimiste pour dresser le poil, et des comédiens plus magnétiques. Non pas que Franz et Henry Daniell (The Body Snatcher), qui incarne le vil Zurich, passent mal à l’écran, bien au contraire. Mais balancez un Vincent Price et un Boris Karloff dans l’équation et le résultat était tout autre. Mais faisons fi des « et si… » puisque se laisser poinçonner par Le Poignard de Bambou tel qu’il existe reste très recommandé.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Edward L. Cahn
  • Scénario : Orville H. Hampton
  • Production : Robert Kent
  • Pays : USA
  • Acteurs : Eduard Franz, Grant Richards, Valerie French, Henry Daniell
  • Année : 1959

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