La Nuit des Damnés (Les Nuits Sexuelles)

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C’est clair, Filippo Walter Ratti n’est pas de la Champions League en cinéma bis, réalisateur méconnu souvent planqué derrière le pseudo de Peter Rush. Mais ce n’est sûrement pas une raison pour snober le bonhomme, auteur – entre autres – d’un sympathique Mondo erotico (1973) : un docu menteur et sexy sur les caprices d’Eros around the World. On connaît cette musique. Mieux encore, Filippo commit le très décadent I Vizi morbosi di una Governante en fin de carrière, ou Crazy Desires of a Murderer à l’export (1977) : ambiance lascive au programme, plantée par une intrigue sise dans un castel mystérieux avec de jolies donzelles qui se dénudent à tout-va… avant d’être énucléées par le maniaque de service. C’est un peu bavard (l’enquête policière), même si le film réserve son lot de beaux moments pour qui sait apprécier le giallo fin de série.

 

 

Mais si le bonhomme dit encore quelque chose aux bisseux, c’est surtout grâce à La Notte dei Dannati (1971) : une œuvrette inscrite dans ce rayon du gothique tardif (comme le très chouette Les Vierges de la pleine lune), exemplaire des libertés nouvellement acquises à l’orée des seventies. En gros, les nanas se dépoilent toujours plus vite et les coups de canif font un peu plus de taches à l’écran. Du moins si vous avez chopé la bonne version, car il en va du ciné bis comme de la roulette russe. En d’autres mots, malheur au novice qui tombe sur la « mauvaise » copie : la française fait plus volontiers dans la fesse que l’italienne, mais l’italienne ménage de ces morceaux explicatifs absents de la française. Choisis ton camp camarade, ou procure-toi les deux… si tu peux. La Notte dei Dannati donc, ou Les Nuits sexuelles par chez nous (!), film sorti en 1975 dans nos contrées : ceci explique sûrement cela. Une fois n’est pas coutume, c’est la titraille VHS qui rend justice à la substance de l’œuvre, puisque le film fut distribué sous le titre La Nuit des damnés (chez American Video), puis sous celui de Femmes vampires – déjà plus équivoque – chez nos amis belges (Eagle Video Production). Il n’y est certes pas question de vampires (au sens propre), mais bon…

 

 

L’histoire, plutôt banale, est moulée dans les archétypes du genre : Jean Duprey est journaliste et détective parisien, qui vit avec sa jolie jeune femme, Danielle. Un jour pas comme les autres, Jean est invité chez un vieil ami aristo, Guillaume de Saint-Lambert : celui-ci demeure dans le château familial, en compagnie de sa très belle épouse, Rita Lernod. Ni une ni deux, voici notre petit couple parti pour le castel. L’ambiance est lourde dans la bâtisse, car Guillaume meurt d’une étrange maladie peu après l’arrivée de nos héros. Et puis une donzelle est retrouvée morte dans les bois alentours, affreusement griffée aux seins… Sans compter que Danielle n’est pas très à l’aise dans le château, en proie à d’étranges cauchemars. Jean Duprey enquête, alors qu’une autre fille est massacrée chez elle. L’inquiétante Rita serait-elle coupable de ces crimes ? L’action est donc située en France – pays de la littérature comme chacun sait. Et de littérature, il en est question dans La Nuit des damnés, pour le meilleur et pour le pire. Le pire ? Quelques dialogues logorrhéiques qui font traîner l’action malgré un film relativement court (un peu plus de 83 minutes dans la version italienne), et quelques looooongues séquences épousant avec conscience le rythme languide du cinéma gothique (la procession funèbre après la mort de Guillaume, les déambulations nocturnes de Jean dans les galeries et les souterrains de la demeure). Ouais, atmosphérique et « littéraire » comme on dit, mais légèrement chiant aussi, pour être honnête… Le meilleur ? L’empreinte romantique et poétique de l’intrigue, fabriquée d’après des motifs chers à Baudelaire (on cite Les Fleurs du mal à l’envi), Jean-Jacques Rousseau (!) et Edgar Poe : le prince Guillaume souffre d’un mal étrange, et l’on dit qu' »every emotion worsens his condition« . Il y a du Roderick Usher dans le personnage, incontestablement. Comme il y a du Sherlock Holmes dans celui de Jean Duprey (pipe incluse), détective privé qui aide la police. Dans la peau du héros, Pierre Brice n’est pas plus concerné que cela – un fantôme de personnage si l’on ose -, mais le plaisir est immense à retrouver notre Winnetou national au milieu des sorcières. Et de la littérature à l’art, il n’y a qu’un pas bien sûr, que franchit l’intrigue en plusieurs endroits : dans sa chambre, Danielle est terrifiée par une gravure de Jan Luyken (le supplice de la sorcière Anneken Hendriks au XVIè siècle), et Jean Duprey découvre une reproduction du Triomphe de la Mort dans la bibliothèque du château (toile signée Pieter Brueghel).

 

 

On est chez nous quoi, dans ces espaces et ces couleurs de l’horreur classieuse, nourrie aux mamelles de la « grande culture » et de l’élégance formelle : le castel est gothique en diable (mention spéciale au décorateur, qui a chargé la barque en l’espèce !), et Rita Lernod est aussi belle qu’effrayante (interprétée par la méconnue Angela De Leo, dont les grands yeux et la crinière noire imitent la beauté fantastique d’une certaine Barbara Steele). En un mot, Ratti boit à toutes les sources qui firent la gloire de l’épouvante italienne dans les années 60 : la malédiction familiale, le château hanté, la femme duplice, l’inquiétante porosité entre le sommeil et l’état de veille, la poésie morbide des caveaux, le vieux grimoire, les corridors enténébrés et cette fascination pour la magie noire et ses cultes insanes… Plus encore, l’intrigue criminelle (ou son semblant) n’est pas sans rappeler les us et coutumes du giallo triomphant, jusque dans cette caméra subjective balayant le décor alentour, ou ces assassinats en série commis sur de jolies jeunes femmes. Y aurait-il un meurtrier dans les parages ? Ou pire encore ? Pire encore en vérité, puisqu’on découvre assez vite que Rita est la réincarnation moderne d’une antique sorcière, passée jadis sur le grill. Autant d’atouts qui réjouiront les amateurs de vieilles pierres, et de poitrines lacérées… Sauf que le film roule au diesel et met un temps infini à trouver son rythme : c’est à la vingt-sixième minute que l’histoire décolle enfin, par la séquence rétrospective d’une sorcière exécutée. Dans le cauchemar de Danielle, la « strega » est brûlée vive sur le parvis du château… C’est court oui, mais c’est bien quand même. Comme c’est bien de voir quelques fesses et quelques seins tout de même : quand une jolie nana est kidnappée dans sa salle de bains avant d’être sacrifiée sur l’autel des maléfices ; quand la sorcière célèbre son culte à la fin du film (le set est alors décoré de femelles en habit d’Eve), et quand la brunette Rita séduit la blondinette Danielle (saynète saphique du plus bel effet)… Danielle, ou feue Patrizia Viotti (disparue à l’âge de 44 ans), qu’on vit notamment dans Amuck (Silvio Amadio) et La Morte scende leggera (Leopoldo Savona). Toujours une histoire de giallo en réalité.

 

 

Bref, les parures du roman-photo sont à leur faîte dans La Nuit des damnés, entre racolage actif, rusticité des effets, formalisme ultra esthétisant et petites facilités de la production… à l’image du générique d’ailleurs, dont la musique – signée Carlo Savina – est empruntée à celle de Malenka la vampire (1969). Et c’est bien ce mariage entre littérarité des formes et vulgarité des motifs qui fait le sel d’un film comme celui-ci : dans le même pot, un éternel va-et-vient entre le bas de gamme, le haut de gamme et le suranné. Pour apprécier film pareil, il faut être gourmet et gourmand. Ca tombe bien, c’est ce que nous sommes ici.

David Didelot

 

 

  • Réalisation : Filippo Walter Ratti
  • Scénario : Aldo Marcovecchio
  • Production : Nicola Addario, Gianni Solitro, Lucio Carnemolla
  • Pays : Italie
  • Acteurs : Pierre Brice, Patrizia Viotti, Angela de Leo, Mario Carra
  • Année : 1971

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