La Chair du Diable (The Creeping Flesh)

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Communément relégué au rang d’ornement enchaîné aux parois rocailleuses ou condamné à prendre la poussière dans un coin de donjon, le squelette prend sa revanche dans La Chair du Diable (aka The Creeping Flesh, 1972) en faisant tourner la tête aux stars anglaises Peter Cushing et Christopher Lee. De la Hammer pleine de mousse tombale ? De la Amicus plongée dans le raisiné humain ? Ni l’un ni l’autre : c’est aujourd’hui la Tigon (La Nuit des Maléfices, Le Grand Inquisiteur, La Maison Ensorcelée) qui régale.

 

 

« More frightening than Frankenstein ! More dreader than Dracula ! » Tel un boxeur assis à ces conférences de presse devançant l’échange de volées sur le ring, la Tigon, en s’attaquant aux deux mythes sur lesquels la Hammer fonda succès et respect, tente de déstabiliser son adversaire numéro un au détour d’une provocation bien tournée. Audacieux tant la cette petite structure ne frappe pas dans la même catégorie que sa rivale, autrement plus prestigieuse bien qu’elle aussi considérée comme une barque des horreurs sillonnant principalement les mers écarlates de la Série B. Bon publiciste et producteur malin, Tony Tenser (Frightmare selon Pete Walker, Repulsion par Polanski) entoure son poulain The Creeping Flesh du parfait équipement et se fait l’entraîneur adéquat en étudiant les tactiques de la maison du marteau, qu’il reprend sans honte. Pour distribuer les directs, on envoie donc Freddie Francis, petit prince de l’épouvante british connu pour ses Dracula et les Femmes, L’Empreinte de Frankenstein et autres Histoires d’Outre-Tombe décrocheurs de mâchoires. En guise de gants pas si neufs mais toujours solides, Peter Cushing à sa gauche et Christopher Lee à sa droite, indispensables vedettes de la frousse à l’anglaise. Pour éponger les fronts en sueur et refermer les plaies, Roy Ashton, connu pour avoir maquillé les pires créatures de la Perfide Albion. Et pour encourager l’athlète Francis, on ne manque pas de convier dans les tribunes quelques visages reconnaissables, comme ces Michael Ripper et Duncan Lamont, figurants coutumiers des productions de l’usine à peur concurrente. La Chair du Diable, ce n’est peut-être pas de la Hammer, mais ça en a le goût, l’odeur et ça craque sous la canine de la même manière. Et de vous à moi, c’est peut-être même encore meilleur…

 

 

Fin des années 1800, le chercheur en anthropologie Emmanuel Hildern (Peter Cushing) revient de Nouvelle Guinée avec dans ses cartons un squelette de plus de trois mètres, au crâne proéminent et aux interminables mains et phalanges. Une découverte plus que bienvenue, promesse de prix scientifiques et d’importantes rentrées d’argent, bien nécessaires pour maintenir à flot la grandeur de cette petite famille vivant dans un manoir isolé. Pas tout à fait la grande vie pour Penelope (Lorna Heilbron), fille d’Emmanuel forcée de restée seule dans cette bâtisse trop grande pour elle lorsque son père creuse des trous à l’autre bout du monde. Une adolescente persuadée que sa pauvre mère décéda à sa naissance alors que celle-ci est en vérité enfermée à l’asile tenu par James Hildern (Christopher Lee), frère d’Emmanuel qui convoque ce dernier pour lui annoncer le décès, véritable cette fois, de son épouse. Froid et sévère, il en profite pour glisser à son parent secoué par la nouvelle qu’il ne financera plus ses expéditions, fort coûteuses pour de trop maigres résultats, et qu’il se présentera lui aussi au concours scientifique à venir. Point de squelette précédant les ères les plus préhistoriques pour James, mais des études sur la folie, l’insensible docteur torturant dans le secret de son établissement ses patients en leur électrocutant les méninges ou en les découpant. Pressé par la promesse que lui fit James de ne plus lui prêter le moindre sou, Emmanuel compte donc sur son étrange dépouille pour réveiller carrière et réputation. C’est bien parti pour : en lavant les ossements, il découvre que le squelette retrouve sa chair au simple contact de l’eau, et que ses cellules contiennent le Mal à l’état pur. Et si, à l’aide d’un sérum, Emmanuel parvenait à créer une protection totale contre la folie et la violence ?

 

 

Peu de rayons de soleil perce les épais nuages noirs de The Creeping Flesh, désespéré conte gothique rendu particulièrement épique de par la profusion de sous-intrigues, pas toujours indispensables à l’intrigue mais permettant systématiquement de tracer les calamiteuses existences de protagonistes aux bonheurs de façade. Emmanuel, malgré son intelligence et le poids dont il jouit dans son domaine de prédilection, semble parcourir d’autres terres pour éviter les siennes, vides d’argent, d’épouse, de respect et de lien avec sa fille. Celle-ci, recluse malgré elle dans un manoir livide, rêve de ce que devait être une mère dont elle ignore tout, interdite qu’elle est de se rendre dans la chambre de la défunte, danseuse des folies bergères devenue démente lors d’une soirée arrosée. Et si cette folie était héréditaire et touchait Penelope ? Mieux vaut donc l’empêcher d’en savoir trop sur la danseuse qui ne riait pas sur scène, de peur de déclencher les égarements de l’esprit… Quant à James, sous la réussite de son institut rampe la frustration d’une jeunesse passée dans l’ombre d’un frère qui lui était préféré car plus prometteur, et c’est de cette tenace rancune que naquit une soif de triomphe pour laquelle tous les sacrifices sont bons. Même dénué d’élément fantastique, La Chair du Diable aurait eu tous les éléments nécessaires pour finir en drame, cachotteries et non-dits pesant de plus en plus sur les grises existences des pantins qui s’y agitent, pendus à un fil prêt à casser à tout instant. Placez au centre de ce ballet des secrets un squelette malsain, dont semble s’échapper de terribles murmures, et la situation passe de mal en pis. Allongé durant tout le film ou presque, planté sur une table d’opération à ne rien faire, le monstre se distingue par son immobilisme, là où les créatures de Frankenstein traversaient les champs, où les vampires fendaient la nuit de leurs ailes et où les loups-garous galopaient d’un bosquet à l’autre. Francis, s’il se repose sur l’évasion d’un siphonné des cachots de James et sur l’attendu trouble de Penelope pour apporter un peu d’action, tout deux partant pour les rues mouillées de Londres en vue d’y faire monter le taux de criminalité, mise avant tout sur une peur lente et progressive, née du malaise apporté par ce cadavre ancestral autour duquel s’agitent les éprouvés, persuadés qu’il sera la clé de bonheurs futurs. Inutile de dire que lorsque le squelette redeviendra retrouvera chair et se dressera, ce ne sera jamais pour leur rendre service…

 

 

Fabuleux dernier acte d’ailleurs que celui de The Creeping Flesh, fidèle à son nom puisque l’horreur s’y fait rampante, lente, parcourant sous une capuche d’ébène les nuits froides de Grande-Bretagne, et forçant les scientifiques les plus courageux à s’enfermer à double tour dans leurs chambres. Premier arrivé, premier servi comme on dit, et apparu après Terence Fisher, Freddie Francis ne put prétendre à la même influence que le réalisateur du Cauchemar de Dracula, toujours plus estimé de nos jours. Cruel à la vue du tour de force que représentent les ultimes minutes de La Chair du Diable, à même de renvoyer les trois-quart des productions Hammer à leurs études. Victoire par K.O. et l’opposant assommé dans les cordes ? N’allons pas trop loin, mais avec ses belles idées visuelles (le plan à l’intérieur du crâne, alors que ruisselle une chair liquide devant un Cushing sidéré), son casting comme toujours à sa place (Cushing reste impérial, et Lee trouve un magnifique rôle de salaud intégral) et son final particulièrement trouble, The Creeping Flesh prouve en tout cas qu’il mérite cent fois d’entrer dans la catégorie des poids lourds du genre. Proprement indispensable.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Freddie Francis
  • Scénario : Peter Spenceley, Jonathan Rumbold
  • Production : Michael P. Redbourne
  • Pays : Grande-Bretagne
  • Acteurs : Peter Cushing, Christopher Lee, Lorna Heilbron, George Benson
  • Année : 1973

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