Double Assassinats dans la Rue Morgue

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Nouvelle légendaire s’il en est, le Murders in the Rue Morgue d’Edgar Allan Poe fut comme de juste un premier choix pour tous les producteurs désireux de taper dans l’effroi, ainsi qu’une valeur sûre pour un public effrayé à l’idée de se retrouver face à un singe muni d’un rasoir et prêt à encastrer vos restes dans une cheminée. Rien de tout cela dans la version 1971 d’AIP pilotée par Gordon Hessler (The Oblong Box, Scream and Scream Again, Cry of the Banshee), plus proche du sombre romantisme et de la haine masquée du Fantôme de l’Opéra que du terrible assaut simiesque.

 

 

L’attachement d’AIP à Poe (pour rappel, la firme sortit tous les Roger Corman sur le sujet : La Chute de la Maison Usher, Le Masque de la Mort Rouge, La Tombe de Ligeia, La Chambre des Tortures et j’en saute) n’a d’égal que son entêtement à ne jamais respecter ses écrits, la quasi-totalité des films sortis de leurs usines prenant des libertés aux largeurs variées avec les écrits d’origine. Cela peut néanmoins se comprendre, les poèmes morbido-romantiques du maître n’étant, à leur état naturel, pas du genre à dérouler des kilomètres de pellicule, ce qui favorisa de nombreuses retouches et réinterprétations. Dans le cas du Murders in the Rue Morgue lancé au début des seventies, la volonté de s’écarter du matériau d’origine fit néanmoins partie intégrante des projets de Gordon Hessler et de son scénariste alors attitré Christopher Wicking (outre les films précités de Hessler, on lui doit aussi les scripts de La Momie Sanglante et Une Fille pour le Diable). Conscients que le public n’est plus étranger à la nouvelle de Poe depuis longtemps et qu’il est probablement passé par les précédentes adaptations comme Le Fantôme de la Rue Morgue (1954, Roy del Ruth) et la version classique de 1932 clamée par Bela Lugosi, les deux Anglais remodèlent l’histoire pour la rendre moins prévisible. Exit le macaque assassin, l’histoire se déroulera désormais dans un théâtre où une troupe interprète justement Double Assassinats dans la Rue Morgue. Des comédiens dirigés par un Cesar Charron (Jason Robards, que vous avez vu dans Les Hommes du Président) rattrapé par son passé trouble, son partenaire de scène René Marot (Herbert La Marque du Diable Lom), pourtant mort depuis une douzaine d’années, semblant de retour parmi les vivants pour réclamer vengeance. Car tout porte à croire que si le tragédien fut aspergé d’acide lors d’une représentation passée, et qui plus est par celle qu’il aimait (incarnée par Lilli Palmer), c’est avant tout la faute de ce jaloux de Charron. Pour le punir, Marot, masqué comme le fantôme d’un certain Gaston Leroux, verse du vitriol sur les pommettes des tragédiens à la solde de son rival en amour, coupables de l’avoir soutenu dans ses sinistres plans une décennie plus tôt…

 

 

Un script intéressant que Wicking voulait aussi trouble que possible, brisant les limites entre la réalité et la pièce que jouent les protagonistes, dont l’héroïne Madeleine (Cristine Kaufmann), fille de Lilli Palmer qu’épouse un Cesar Charron décidément opportuniste, se trouve embourbée dans des cauchemars dans lesquels un bourreau la poursuit, la hache aux mains. Trop ambitieux pour AIP tout cela, au même titre que ce final sur la Tour Eiffel, les producteurs Samuel Arkoff et James H. Nicholson préférant ne pas perdre leur public et le choyer dans un cocon plus classique, voire direct. Effacées, les idées les plus innovantes de Wicking. Et retravaillé, le montage de Hessler, réduisant la présence de Lilli Palmer à peau de chagrin. Une erreur, car si Murders in the Rue Morgue se repose sur un personnage, c’est bien le sien, clé d’un mystère dont songe Madeleine dans ses nuits les plus agitées, et belle femme pour laquelle se battirent Charon et Marot. En ne lui laissant que deux séquences sur les nombreuses tournées par Hessler, AIP fait un croche-pied à la bonne compréhension de leur production, qu’ils voulaient ironiquement comme plus aisée à empoigner. Trop expédiée seront donc ces explications sur les agissements criminels de Charron et la vengeance de Marot qui en résulte, sacrifiées pour ne pas encore allonger la durée d’un horror movie il est vrai déjà long (98 minutes au compteur, et il nous arrive de les sentir passer). Mais n’aurait-il pas été plus sage de rogner sur ces inutiles séquences de french cancan dans une maison close ? Et est-ce que ce personnage de nain, associé de Marot dans sa revanche acide, était-il véritablement indispensable à l’intrigue ?

 

 

Quelques mauvais choix qui empêchent l’ensemble de s’élever au-dessus du niveau de « la sympathique Série B vaguement gothique des seventies », et auront fait de Hessler et Wicking des hommes mécontents. Ce sera d’ailleurs la dernière fois qu’ils travailleront pour les Américains d’AIP, le Gordon n’avalant pas ce nouveau montage tandis que Wicking n’apprécia guère d’être remplacé par Henry Slesar, auteur de nouvelles fantastiques et SF et scénariste pour les séries pilotées par Alfred Hitchcock. Il y a pire remplaçant, tout de même. Et il y a pire film à laisser derrière soi que Double Assassinat dans la Rue Morgue, joliment mis en boîte par un Hessler ne manquant pas d’idées. On remarquera donc la mort de ce policier, qui bondit sur un manège la gorge encore entière mais réapparaît ensanglanté lorsque les chevaux de bois ont terminé leur tour. Et on appréciera les mauvais rêves de Madeleine, flottaisons sordides où elle finit poursuivie au ralenti par un assaillant mystérieux pour finir sa course dans le mausolée familial, où l’attend le fantôme de sa mère. Enfin, Lom fait effet en démon défiguré et justement rancunier, un rôle que désirait d’ailleurs Robards et qu’aurait aimé interpréter Vincent Price, écarté du projet suite à des bisbilles avec AIP. On n’aurait pas craché sur sa présence, mais soyons honnêtes : ce rôle, il l’a déjà tenu dans L’Abominable Docteur Phibes et L’Homme au Masque de Cire. Autant refiler ces marques de brûlure au bon Lom, dès lors. Certes, il y a moins de Poe que de Leroux là-dedans, surtout lorsque la silhouette de Marot apparaît au-dessus du théâtre, telle une gargouille juchée sur son opéra. Mais soucieux de rappeler que l’on reste bel et bien installés dans le salon de l’ami des corbeaux, on nous refourgue une sous-intrigue, un peu forcée, d’enterré vivant. On dira que c’est pour le clin d’oeil et que cela ne heurte guère le produit fini, agréable spooky movie à l’ancienne parsemé de quelques photographies gore (les faces rongés par le vitriol, une décapitation nette à la cognée), d’une belle bande-son et d’une très bonne distribution.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Gordon Hessler
  • Scénario : Christopher Wickling, Henry Slesar
  • Production : Louis M. Heyward, Samuel Z. Arkoff, James H. Nicholson
  • Pays: Grande-Bretagne
  • Acteurs: Herbert Lom, Jason Robarts, Christine Kaufmann, Lilli Palmer
  • Année: 1971

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