The Love Butcher (De Sang Froid)

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The Love Butcher (ou De Sang Froid chez nous, 1975) : selon la tagline, il transforme vos quartiers calmes en autant d’abattoirs. Tout ça parce qu’il déteste se prendre un râteau de la part des jolies femmes mariées du patelin, et que c’est donc en guise de vengeance qu’il leur en enfonce un vrai dans le front. Du sponsorisé Bosch, et l’un de ces psychokiller movies dont découlera peu après le slasher flick, genre que les co-réalisateur Don Jones et Mike Angel parodieraient presque avant l’heure ici.

 

 

Ah, la banlieue américaine… Ses maisons toutes identiques et parfaitement alignées, dont ne dépasse jamais la moindre brique. Son gazon taillé au coupe-ongle pour s’assurer qu’aucune brindille n’ait l’audace de se dresser dans une fierté rebelle. Ses piscines où les femmes mariées attendent, le cocktail Tequila Sunrise entre les ongles limés, que Monsieur rentre de leur intérim. Et son insaisissable assassin, coupable de plusieurs meurtres et venant d’encastrer une fourche dans un nouveau torse féminin. De quoi affoler les mères de famille et épouses aimantes, et faire hurler à l’incompétence policière le journaliste Russ (Jeremiah Beecher), sidéré que la maréchaussée ne soit toujours pas parvenue à mettre la main sur ce fou dangereux. « Le coupable ne se ballade pas avec une pancarte le mettant en cause sur le dos » répond avec énervement le flic chargé de l’enquête. « Il ressemble probablement à vous et moi, à un Monsieur Tout-Le-Monde. » Taquin et comme pour faire mentir l’enquêteur, le montage coupe sur Caleb (James Lemp), attardé mental à la main difforme, payé une misère par les gens du quartier pour qu’il arrose leurs géraniums, taille leurs rosiers et se glisse de la terre sous les ongles à leur place. Miro, dégarni et pas tout à fait une gravure de mode, Caleb ne trouve le respect dans aucun foyer ; si ce n’est, justement, chez celui de Russ, sa petite-amie Flo (Kay Neer) proposant toujours au disgracieux une pause à l’abri du soleil et un en-cas. Pour toutes les autres, celles qui l’invitent à disparaître parce qu’elles ne veulent plus « de quelqu’un de bizarre dans le coin lorsque rentrera leur mari » ou l’engueulent en le traitant d’incapable, Caleb a des plans. Comme un enfant maltraité, il file tout raconter à Lester, grand frère décédé, perruque placée sur un mannequin d’ébène, dont il fait la voix dans des dialogues imaginatifs mais pas forcément à son avantage. Comme s’il était toujours des vivants, Lester rabaisse Caleb, et très sûr de son charme, lui assure que non seulement ces housewives ne lui parleraient pas de la même façon, mais qu’en plus elles mourraient d’envie de découvrir sa virilité. Pour le prouver, la seconde personnalité de Caleb prend le dessus sur la première, enfile le postiche et devient soudainement un véritable casanova, dénué de tout problème de vue et la main jadis tordue désormais prête à l’emploi. Planquez-vous mesdames, Lester est de sortie, et s’il aime séduire, il peut à l’occasion se laisser aller au meurtre…

 

 

Un monstre à deux visages pour une Série B à la personnalité double, The Love Butcher, anciennement nommé The Gardener, étant au moins aussi schizophrène que le duo Caleb/Lester. Côté pile, le film fut écrit et réalisé par Mike Angel, dont ce sera l’unique réalisation (il quittera le projet en cours de route) mais qui aura participé à d’autres productions en tant que scénariste et comédien. Côté face, parce que le boulot abattu par Angel est insortable en l’état, le chef opérateur Don Jones (dont nous avions parlé au détour de son médiocre slasher coupé à la ghost story The Forest) repart au front, engageant un nouveau cameraman et tentant de rattraper ce qui peut l’être. A l’entendre, son apport se limite en bonne partie aux scènes avec les policiers, incapables de trouver le moindre point commun entre les tueries… alors que chaque lieu du crime était le jour même arrosé par un Caleb bien connu du coin, puisque engagé par à peu près tout le pâté de maisons. Des séquences ajoutées pour normaliser un brin ce petit film d’exploitation, que Mike Angel centrait peut-être un peu trop sur Caleb/Lester et leur relation d’amour/haine avec les femmes au foyer auxquelles il/ils rend(ent) visite ? Possible, et l’on peut comprendre les réserves ressenties par les producteurs et distributeurs devant un film d’horreur dont le point d’orgue ne sont jamais les carnages à la cisaille, quelques fois esquivés et laissés au secret du hors-champ, mais bien ces joutes imaginaires entre un Caleb torturé et le beau frangin qui le hante. Angel venait du théâtre et cela se ressent en ces instants, simples et composés de champs/contre-champs passant des pleurs et craintes de Caleb à l’assurance d’une simple touffe de cheveux, posée sur une tête de mannequin sans visage. Un travail presque délicat, que Don Jones piétine avec ses passages inspirés des B-Movies procéduriers, où des flics bedonnant hurlent dans tous les sens en se promettant d’arrêter le malfrat du jour. Pas le choix le plus judicieux, d’une part parce que les acteurs des séquences en question ne tiennent pas la route (Jeremiah Beecher est particulièrement mauvais), d’une autre parce qu’étendre le microcosme de The Love Butcher à autre-chose que les jardinets et les salons sans poussière de ces petites bourgeoises le font dégringoler dans la banale pelloche de serial killer.

 

 

Les inspecteurs et le scribouillard qui les aide apportent un troisième point de vue, plus neutre, atténuant le paradoxe entre la vie sociale, ensoleillée et proprette de ces épouses grimaçant à la simple idée que l’inélégant Caleb vienne ternir leur vie de carte postale par sa seule présence, et bien sûr la pénible existence de celui-ci, qui après avoir subit moqueries et remontrances retrouve un clapier seulement meublé d’un lit et d’un évier, où il sera désormais raillé par le souvenir d’un frère parfait. On s’en serait volontiers tenu à cela, le plus intéressant de The Love Butcher. Et on aurait donc laissé sur le banc de montage ces ordinaires questionnements de flics au nez bouché, pauses malvenues dans l’odyssée de Lester le magnifique. Car plus que de Caleb, c’est de lui dont il s’agit ici, personnalité persuadée d’être le mâle ultime, en profonde détestation de la femme, à ses yeux une créature venue sur Terre pour drainer l’énergie masculine, qu’il se plaît à insulter dans une absurde poésie avant de tuer au râteau ou au sécateur. « Vous émasculez les hommes avec vos puits sans fond. Vous l’abandonner vide et insatisfait. Vous le drainez comme un égout dans un puisard. Je suis le Grand Mâle Adonis de l’univers. Je suis amour ! » Un peu ridicule, surtout lorsque le bourreau, pour approcher ses proies, prend l’accent hispanique et porte la petite moustache, se présentant comme Lester Hernandez, vendeur de vinyles. Mais aussi passionnant de par ce lyrisme, que l’on retrouve dans la confrontation finale avec Caleb, lassé de voir son autre lui poinçonner de la femme respectable (cela ira de mal en pis lorsque celles-ci le repousseront, certaines comme Flo préférant même la compagnie de Caleb à la sienne). Avec rage, Caleb s’acharne sur le mannequin assis dans son fauteuil, le poignardant encore et encore jusqu’à ce que virevolte la frigolite, chair blanche de cet être seulement présent dans son esprit dérangé. « Tu es mort. Tu n’es rien. Tu n’existes plus. Tu n’es qu’un ‘rien’ rampant et visqueux. Tu es le mauvais souvenir de quelque-chose qui ne fut jamais et ne sera plus jamais. » Pas mal tout de même, même si tous les personnages ne bénéficient pas de dialogues parfaitement tournés. Et dans le registre du foiré, on se souviendra un moment des pleurs de cette demoiselle en détresse, traquée dans sa cuisine par un Lester avec lequel elle venait de réviser la pratique de la bête à deux dos : « Je ne veux pas mourir ! Je veux vivre ! Je veux aimer ! » Le niveau zéro de la complainte n’est pas loin.

 

 

Parfois trop campy (Caleb enchaîne les bourdes et trempe ses employeuses à l’arrosoir, Russ demande Flo en mariage et la Marche Nuptiale retentit alors dans les baffles, Lester et ses déguisements improbables), quelquefois sincèrement creepy (on craint véritablement pour la vie de Flo, brave fille et final girl toute désignée de l’affaire), The Love Butcher est au moins aussi multiple que son sujet d’étude. Comme lui, il passe du bon au raté, tricote son second degré avec son sérieux absolu, et crée une pelote difficilement descriptible qui nous fait passer du rire gêné à l’effroi sincère (la virulence de certains meurtres fait effet). Pour un proto-slasher, c’en est donc plutôt un beau, surtout lorsque sonne le twist final, pour une fois sacrément bien pensé et troublant. N’insistez pas, je ne révélerai rien.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Don Jones, Mikel Angel
  • Scénario : Mikel Angel, James M. Tanenbaum
  • Production : Micky Belski, Gary Williams
  • Pays: USA
  • Acteurs: James Lemp, Kay Neer, Jeremiah Beecher, Robin Sherwood
  • Année: 1975

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