Erotisme aux Philippines : starring… Yvette Yzon, directed by… Bruno Mattei !

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C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup. Et même plus que cela en réalité. N’ayons pas peur des mots : c’est une épiphanie, et la quête presque terminée du Saint-Graal… Graal en carton peut-être, mais graal quand même. Explications. Un ami de mon terroir – vigile vigilant des sorties improbables, et boss averti de La Cinémathèque du Bis – m’indiquait il y a peu l’édition de trois films jusque-là invisibles : trois Pierre Le Blanc mon ami, trois Pierre Le Blanc… que tu n’as pas vus ! Pierre Le Blanc ? Oui, feu Bruno Mattei, camouflé derrière l’un de ses nombreux cache-noms. Un pseudo bien de chez nous pour le coup, car on sait que les français sont des coquins, et ça tombe bien : les trois films en question sont des historiettes érotiques. CQFD.

 

 

Qu’en est-il ? Millésimées 2005, lesdites bobines étaient devenues mon Arlésienne, jusqu’à ce qu’on m’envoie le bon lien : putain mais oui, le diptyque Segreti di Donna et Un Brivido sulla Pelle sont bien dispos sur galette, et ce depuis 2018. Deux ans après la sortie de mon bouquin… Fuck. L’éditeur ? Italien en l’espèce : 30 Holding, qui dut racheter une partie du catalogue La Perla Nera puisqu’on peut aussi chopper L’Île des Morts-vivants et The Jail à leur magasin. OK, on ne trouvera ni VOSTF, ni bonus (la bande annonce, point barre) ni 4Kchepaquoi… Juste le DVD, juste le film, rien que le film… Version italienne ou anglaise. Mais tel est (encore ?) l’essentiel. Gloire à 30 Holding donc : ne leur reste plus qu’à éditer Fuga orientale (2005), et notre bonheur sera total. Si l’on veut situer, nous sommes donc dans le dernier décile de l’épopée Mattei, entre La Tombe (2004) et l’incroyable The Jail (2006). Comme un retour aux sources, l’ami Bruno filmait alors aux Philippines, cornaqué par son ami producteur Gianni Paolucci. Au milieu de bandes sacrément horrifiques, il y tourna quatre petits érotiques à la suite, destinés au marché étranger de la vidéo, filmés dans les mêmes décors et dialogués directement en anglais. Des chiquenaudes sans intérêt ? Des détails d’anecdotes ? Un peu plus que cela, car au-delà des apparences ces films sont relativement importants dans l’histoire du bonhomme… De toute manière, Bruno Mattei n’aura jamais lâché la fesse au cours de sa carrière, encore moins que les zombies et les cannibales. Il fallait donc s’y intéresser.

 

 

D’abord, Un Brivido sulla Pelle (un frisson sur la peau donc, ou A Shudder on the Skin pour une hypothétique vente à l’étranger) marque la première rencontre entre l’actrice Yvette Yzon – alias Maria Yvette Dimao – et le réalisateur : un joli brin d’actrice philippine qui suivra Bruno Mattei jusque dans ses ultimes délires zombiesques (L’Île des Morts-vivants et La Création). Elle interprète ici une stripteaseuse (en plus de faire les figurantes en d’autres plans) mais n’est pas encore tête d’affiche, la place revenant à une certaine Margarita Milan : ne cherchez pas, cette charmante demoiselle est inconnue au bataillon, du moins par chez nous… Et elle le restera après cela. N’empêche, la prestation d’Yvette fut sûrement déterminante pour la suite, gogo-dancer hyper bandante quand elle se frotte à son client. Fabriqué dans le moule d’un érotisme très upper class, Un Brivido sulla Pelle suit l’ordinaire initiation d’un occidental en Orient : le Docteur George Bennet est en congrès à Manille et rencontre l’étrange Arianna – jolie jeune femme du cru. Libertine et très gourmande, celle-ci fait un gringue incroyable au beau médecin et entraîne le bonhomme dans un monde de stupre et de fantaisies, façon philip-pine (!) : massages olé olé, hôtels de vices et de luxe, strip-shows, club à partouzes…

 

 

Ouais, comprendre surtout scénario néant, et enfilade pure et simple de saynètes cochonnes… mais cuisinées Mattei. Inoubliable dans Land of Death et Cannibal World (2003), le très mauvais Claudio Morales montre donc ses fesses poilues (et les nanas leur abricot glabre), mais ça ne rédime pas un jeu plus qu’approximatif : comme l’ensemble du casting d’ailleurs – troisièmes couteaux inclus. Pas de doute, nous sommes bien dans un Mattei, et nous sommes bien dans cette naïveté maladroite du clinquant et du clip, à force de musique gonflante, de ralentis systématiques et de fondus baveux. C’est évidemment risible, et l’on n’est pas à une ringardise près : mention spéciale à cette séquence sise chez un ami D.J., où Arianna et George se dépoilent en poussant une chansonnette soul au micro du studio… Le grotesque n’est jamais loin dans un film de Bruno, qui s’étire en longueur de surcroît et force pourtant le sourire en certains passages : dans une séquence très Basic Instinct, George perd le fil de son discours devant un parterre bien mis, alors qu’Arianna écarte les cuisses pour l’exciter… Sans compter cette scène où Arianna oblige le beau George à se travestir – histoire de l’humilier un peu pour se marrer. Tout cela n’est pas bien méchant, voire trop gentil, même si quelques plans aux limites du hard (sur la fin) font passer la pilule d’un film globalement ennuyeux. Qui aime bien châtie bien.

 

 

Bien meilleur en l’espèce, le diptyque Segreti di Donna : Segreti di Donna (Secrets of Women) et Segreti di Donna 2 (The Dark Side of a Woman). Deux films tournés en même temps et presque essentiels à mes mirettes. Pourquoi donc ? Parce que c’est Antonio Tentori qui tient la plume (alias Anthony Trenton au générique), et parce que c’est encore lui qui assiste Bruno Mattei à la réalisation. Ajouter un cameo bien rigolo – dans la peau d’un voyeur fétichiste, accro aux linges souillés de belles nanas – et c’est la totale. Un homme fidèle toujours est-il, puisqu’il accompagnera son ami sur ses six derniers films : de Fuga orientale à La Création, signant à chaque fois le scénario de ces œuvrettes incroyables. Un homme sympathique qui plus est, avec qui j’eus le plaisir de m’entretenir à propos de Bruno Mattei justement. Et puis un homme savant, spécialiste émérite du cinéma populaire italien, qui publia un camion de livres sur les genres et les réalisateurs les plus divers : le film d’horreur, l’érotisme, le mondo, le giallo, le polar, le western, Joe D’Amato, Dario Argento, Lucio Fulci, Tinto Brass, et j’en passe. Avec pareil adjoint, comment faire mauvais ?

 

 

Alors, de quoi les Segreti di Donna sont-ils le nom ? D’une tradition érotique bon enfant dira-t-on, films sans prétention aucune et complètement absents de nos mémoires (même bisseuses). Dommage, car ils comptent aussi leur pesant de moments décalés et de séquences purement « matteiennes »… Les deux films explorent donc les désirs et les rêves érotiques de la gent féminine, au travers des confessions que quelques jeunes femmes font à une psycho-sexologue et à sa secrétaire. Mais c’est surtout Yvette Yzon que l’on veut célébrer ici, absolument craquante dans la peau de Jane Dimao (!). La sœurette de Sharon Dimao, dame chasseresse des zombies dans L’Île des morts-vivants et dans La Création ? Peut-être, car tout est possible dans l’univers improbable de Bruno Mattei. L’héroïne du premier segment s’appelle Nicole Wilson, sexologue qui débarque en Extrême-Orient avec ladite Jane. Les deux nanas recueillent donc quelques témoignages très chauds, qui viendront nourrir le livre qu’écrit Nicole. Mais avant cela, les coquines ont quand même envie d’en profiter un peu, et Mattei d’exploiter alors les potentialités interraciales du duo : la blonde occidentale (Kathy Novak, qu’on ne vit nulle part ailleurs, et c’est bien dommage) mélangée à la petite Asiatique brunette (Yvette Yzon donc). Le mixe fait bien sûr des étincelles, et les combinaisons sont infinies : entre deux séquences carte postale, les plaisirs de Sapho en baignoire, le bonheur à trois (avec un jeune garçon), les petites excitations de la salle de sport… Les témoignages des patientes nous valent aussi deux ou trois passages bellement épicés, repiqués trop souvent chez un collègue (il faudrait chercher, mais c’est long), ou originaux tout de même : parmi les plus salées, une petite séance de sadomasochisme en donjon, et un viol « pour le plaisir ». A propos du film, Bruno Mattei parlait d' »un monde de dépravation et de perversions particulièrement inquiétant. » Calmons-nous quand même. Segreti di Donna reste prude dans son rayon, si l’on excepte peut-être cette séquence de prostitution volontaire (le fantasme de l’une des « malades ») – relativement brutale et sublimée par des accents Heavy Metal. Tout pour plaire quoi.

 

 

Suite directe au premier opus, The Dark Side of a Woman (quel titre !) change légèrement la donne puisque cette fois, c’est Jane Dimao elle-même qui prend les choses en main et se fait découvreuse des secrets féminins : le bonheur dans l’échangisme, le fétichisme olfactif et tactile de la sueur mâle (oui oui !), le massage thaï inversé, la gourmandise de la femme cougar, la tentation exhibitionniste, le fantasme de la prostituée ou le désir de soumission (séquence pompée au premier épisode)… N’en jetez plus, on se croirait presque dans un délire de Renato Polselli. Toujours impeccable dans son tailleur, la jolie Jane pioche sa science du conseil érotique dans le livre terminé de Nicole – Secrets of Women. Mais le mieux est encore d’expérimenter soi-même, et voilà donc notre petite Dimao partie pour quelques galipettes dans les endroits les moins recommandables… Ca frétille sévère dans les culottes mine de rien : les nanas sont toutes jolies et enthousiastes (mention spéciale à Yvette Yzon, qui se donne sans compter), et l’érotisme a belle gueule cuisinée à cette sauce asiatique. Le plat rappellera même quelques souvenirs so 70’s, quand Emanuelle allait faire mumuse en Orient. Jane Dimao ne se refuse jamais d’ailleurs, ouverte à toutes les polissonneries comme son illustre ancêtre. Et puis on ne tarit pas de froufrous dans les Segreti di Donna, et l’image rutile de couleurs chatoyantes (Luigi Ciccarese), comme les décors – tape à l’œil, moelleux et exotiques. Bref, de l’érotisme confortable et bourgeois, bien filmé pour le coup et plutôt excitant pour qui a l’humeur salace… De l' »appropriation culturelle » comme ça, j’en veux encore – la musique en moins peut-être, casse-burnes au possible et dispatchée sur toute la longueur du film…

 

 

Mais attention, la frontière est ténue entre cette joyeuse liberté sexuelle et l’assouvissement féroce des instincts, et comme dans les Black Emanuelle de la grande période, l’héroïne est victime d’un viol collectif… Ca jette soudain un froid dans ce beau continuum du plaisir, mais Bruno Mattei aimait aussi la glauquerie, et Pierre Le Blanc ne déroge pas aux habitudes… Comme il nous rappelle ce goût insatiable de Vincent Dawn pour le stock-shot ou la séquence chipée ailleurs : ici encore, tout un passage extrait d’un film érotique que je n’ai (encore) pas identifié (spectacle coquin dans un rade interlope et baisouille contre un grillage), sans compter les larges portions du premier Segreti di Donna, distribuées au gré des souvenirs humides de l’héroïne. Toute la séquence finale – un bal masqué se terminant sur la moquette – provient ainsi du premier film ! En réalité, un bon tiers de ce deuxième chapitre est emprunté à l’original… Mais ne le dites pas trop fort, c’est un secret d’initiés. On ne se refait pas, et Mattei encore moins que les autres.

 

 

N’empêche, cette troisième salve de films érotiques tient largement le choc comparée aux deux premières dans la carrière du réalisateur : entendre celle des seventies (période mondo et compagnie), et puis celle des années 90 et du début des années 2000 (à la mode Capriccio veneziano). Peut-être mieux ficelée, plus excitante aussi, et puis… Yvette Yzon. Vivement Fuga orientale donc, et nous aurons exploré tout le rayon fesses dans la maison Vincent Dawn. Dans mon livre Bruno Mattei – Itinéraires Bis, je me demandais si nous verrions un jour ces films : eh bien voilà, c’est (presque) fait ! Oh, ça ne méritera ni digibook ni médaille d’or, et aucun éditeur du cru ne pensera un jour à acheter ces films… Mais on s’en fout : c’est du Bruno Mattei, et c’est très bien ainsi.

David Didelot

3 comments to Erotisme aux Philippines : starring… Yvette Yzon, directed by… Bruno Mattei !

  • Don  says:

    Vénérable Riggs je suis toujours abasourdi (mais charmé) par ta fascination zélée (mais ésotérique) de cet infâme Bruno. Lorsque ce ragazzo montera au paradis, il te réservera une place à son côté droit, mais s’il te plait, n’y va pas.

  • Don  says:

    Au temps pour moi, j’ai survolé ce « détail » ! Une méprise que n’aurait pas renié sire Mattei.

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