The Dungeon of Harrow

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On connaissait bien évidemment le gothique à l’américaine façon Universal et sa descendance Cormanienne logée chez Poe, tout comme nous avions arpenté les citadelles hantées de la perfide Albion dont les visites guidées étaient assurées par une certaine Hammer Films, et nous avions, à plus d’une reprise, planté nos hamacs dans les cryptes aqueuses que peinturluraient gaiement Mario Bava et ses confrères italiens. Par contre, on l’avoue la queue entre les jambes, nous étions passés totalement à côté du gothique texan, mouvance à priori de courte durée et principalement incarnée par The Dungeon of Harrow (1962).

 

 

Oh my goth ! Un défilé de fantomatiques baronnes dans des couloirs attaqués par le givre et les toiles d’araignée au Texas, pays des cactus et des grillades au soleil, est-ce bien possible ? Oui, ça l’est. Mais contrairement aux fréquentes descentes dans les cimetières brumeux à l’italienne ou aux régulières joutes entre chasseurs de monstres et vampires aristocratiques dans les halls caillouteux d’Angleterre, l’État de l’étoile solidaire ne fit pas du tapissage de donjons une habitude, ni du frisson apporté par de décédées promises une discipline. Probablement parce que l’un des rares à s’y être essayé s’en tint à trois réalisations avant de partir pour d’autres cieux créatifs, sans avoir le temps de prouver au public que le Texas, ce n’est pas que de la tronçonneuse et du redneck édenté. Ce brave homme se nomme Pat Boyette, plus connu pour ses magnifiques peintures et son implication dans le monde de la bande-dessinée (il a par exemple prêté de son encre aux comics Flash Gordon) que pour sa mince expérience cinématographique. Si son escapade comico-fantastique contre des aliens (The Weird Ones) et sa romance sur fond de guerre (No Man’s Land) ne semblent pas avoir imprimé les mémoires, The Dungeon of Harrow, film du milieu sur son CV, profite au moins de son petit bouche-à-oreille. Pas toujours des plus positifs, puisque sont reprochés au long-métrage sa mollesse et son budget serré, donnant au film de Boyette des airs de sous-La Chute de la Maison Usher. Un constat sévère, bien que pas totalement immérité.

 

 

Alors qu’il arpente les mers, le riche et prestigieux Aaron Fallon (Russ Harvey, dont la carrière ciné se résume aux essais de Boyette) et son capitaine (Lee Morgan, comédien récurrent des vieux westerns de Série B, décédé cinq ans plus tard) voient leur embarcation prendre l’eau. Seuls survivants du drame, ils échouent sur la plage d’une île à priori déserte, au sommet de laquelle trône le château du Comte Lorente de Sade (William McNulty), noble aussi sadique que lunatique, jamais contraire à une séance de torture lorsque ses subordonnés fautent ou se montrent désobéissants. Capturés par Mantis (Maurice Harris), Nubien à la solde de Lorente, Fallon et son marin deviennent malgré eux les invités du dément seigneur. Si le pauvre capitaine, blessé par Mantis, doit garder le lit, Fallon peut faire la connaissance de la froide Cassandra (Helen Hogan) et de la muette Ann (Michele Buquor), toutes deux terrifiées par les sautes d’humeur de leur noblaillon. A raison : fou au point d’imaginer des fantômes moqueurs qui lui envoient chauve-souris et mygales géantes au visage, il se persuade que Fallon et son ami sont de dangereux corsaires, et décide d’envoyer le capitaine au donjon, où il pourra le défigurer à la torche enflammée. Pourquoi tant de haine, d’ailleurs ? Cassandra apporte la réponse : jadis marié à une belle jeune femme qui attrapa la lèpre peu après leur union, de Sade fut si peiné pour son épouse de la voir condamnée à l’exile qu’il décida de la suivre sur cette île maudite. Le temps passa et la maladie gagna du terrain chez la comtesse, devenue folle au point de revivre, jour après jour, son si beau mariage. Préférant ne plus voir cette déchéance, de Sade jugea bon d’enfermer dans les sous-sols les plus secrets du castel celle qu’il aima au point de jeter sa propre existence aux orties…

 

 

Malheureusement pour The Dungeon of Harrow, si devait se faire une proximité avec l’âge d’or de Roger Corman, alors occupé à rebondir de Poe à Lovecraft, ce serait du bric-à-brac The Terror (ou L’Halluciné chez nous) avec Boris Karlof et Jack Nicholson, bourbier gothique en large partie improvisé et donc difficile à suivre sans ennui. On y songe forcément à l’entrée du puits d’horreur construit brique par brique par Boyette, de par ces éclairages voulus colorés mais incapables de se départir de leur blafard, ces décors certes tout sauf ratés mais qu’un manque de billets verts prive de profondeur et, plus terrible encore, de par cette tendance à s’abandonner au verbeux le plus total. Cela cause beaucoup dans The Dungeon of Harrow, un peu trop même : tête-à-tête sans intérêt réel entre de Sade et un spectre tiré de son imagination dépravée, causeries sous la lune entre Fallon et son bras droit des mers, joutes verbales entre notre héros et son hôte lugubre, confidences sous la toile pour la très contenue Cassandra… Ce n’est pas qu’on s’emmerde, mais pas loin tout de même, d’autant qu’avec ses interprètes corrects mais dont la carrière débute et se termine à la fois ici, Boyette ne peut compter sur des monstres de charisme à la Karloff, sur lequel le personnage de Lorente de Sade semble calqué. Même cheveux gris tirant vers l’immaculé, grands yeux, carcasse longue et fine… Mais McNuty n’est pas Boris, et Boyette n’étant pas non plus très assuré derrière sa caméra, inutile d’espérer déterrer des trouvailles visuelles ou le plan qui tue pour rehausser les conciliabules. Mais comme un bon livre exigeant, dans lequel on peine à rentrer avant de ne plus pouvoir le lâcher une fois arrivé au troisième chapitre, The Dungeon of Harrow ressert son emprise autour de nous petit à petit. Et ne lâche plus.

 

 

De la torpeur initiale finit par naître une réelle atmosphère de malédiction, et la lenteur générale parvient peu à peu à installer un certain malaise. Au point que ces scènes plus exploitation dans l’esprit dans le donjon, où l’on tourmente les âmes en peine dans la crasse, cassent le rythme appesanti et sont presque regrettables tant elles auraient mérité d’être réservées au dernier acte, telle une ultime surprise macabre. Car entre-temps, Boyette a développé son plus bel atout : un véritable sens du dialogue, très écrit, extrêmement romancé, souligné par les pensées profondes de Fallon, qu’une voix off partage. Un lyrisme de tous les instants, tranchant avec les attentes que l’on pouvait avoir d’un dessinateur que l’on aurait imaginé plus à son aise sur son graphismes que son verbe. On nous prend donc en traître, et ce n’est pas forcément un mal. Et puis, bien que si la réalisation soit un peu trop statique, elle n’en empêche pas moins de beaux instants de terreur. Un en particulier : jeté dans la crypte situé sous une chapelle, Fallon découvre avec horreur que la comtesse lépreuse rôde toujours et se rapproche de lui, prête à vivre une nouvelle nuit d’amour avec ce qu’elle pense être son promis. A la fois terrifiant et répugnant, et on n’ose imaginer ce qu’aurait fait un Bava ou un Fulci de pareille séquence…

 

 

En somme, The Dungeon of Harrow gagne ses galons sur la durée et n’autorise ses délices qu’aux plus patients. Les autres seront probablement partis en hurlant qu’au fond, cette œuvre du début des sixties n’est jamais qu’une version colorée des old dark house d’antan. Difficile à contredire, surtout avec ces vaillantes trompettes, très américaines et typiques du cinéma des années 30, que l’on nous sert en guise de bande-son. De même, en faisant de son dernier acte une chasse à l’homme dans la nature, Boyette cite Les Chasses du Comte Zaroff et rappelle qu’il reste sous haute influence. Mais avec sa conclusion noire au possible, l’auteur balaie les quelques réserves que nous gardions en stock, et nous fait même regretter que sa carrière de faiseurs d’épouvante ne soit pas allée plus loin. Tant mieux pour les lecteurs de comics, et tant pis pour nous.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Pat Boyette
  • Scénario : Pat Boyette, Henry Garcia
  • Production : Russ Harvey, Don Russel
  • Pays: USA
  • Acteurs: Russ Harvey, William McNulty, Helen Hogan, Lee Morgan
  • Année: 1962
Tags:  , ,

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