The Strangeness

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Sous-genre trop souvent résumé à The Descent (2005), le film d’horreur caverneux n’a pourtant pas attendu que Neil Marshall balance ses petites Anglaises au fond du trou pour exister. Nous avions déjà parlé du méconnu et très bon The Boogens (1981), délicieuse attaque de vermisseaux préhistoriques, nous creusons aujourd’hui encore un peu plus profond avec The Strangeness, sorti sur le tard en 1985 mais dont le tournage remonte à 1979.

 

 

Le couplet a certes été trop entendu mais il n’en reste pas moins d’actualité : pour maîtriser les arcanes du septième art, rien ne vaut l’expérience sur le terrain. Puisqu’ils pensaient pareil à la fin des années 70, les amis David Michael Hillman, Mark Sawicki et Chris Huntley, après quelques devoirs sous forme de courts-métrages rendus à leur université, décident d’abandonner les manuels scolaires et de produire un petit budget de A à Z. Et quoi de plus adapté aux premiers pas qu’un bon horror movie, genre réputé peu onéreux s’il en est ? Avec quelques autres copains touchés par la fibre artistique, le trio imagine The Strangeness, monster flick situé dans une mine qu’ils mettront une année à tourner. Après quelques faux départs liés à la difficulté de trouver le lieu de tournage adéquat, toujours trop éloigné ou trop cher à louer, la troupe décide d’avoir recours à des miniatures et à la recréation d’une grotte en studio, tandis que leur créature sera pour sa part animée à la mode stop-motion. Une bestiole d’abord pensée comme un énorme escargot, qui perdra sa coquille pour des questions pratiques et deviendra un gros limaçon ressemblant surtout au croisement entre un pénis et un vagin ! Un look accidentel, selon son créateur Chris Huntley. « Je n’avais pas conscience du rendu de la chose lorsque je me suis chargé du design du monstre. Mais tout les autres avaient vu la ressemblance immédiatement, et le monstre a très vite été nommé le « Weegenay Monster », d’après le surnom que l’un des membres de l’équipe donnait au sexe féminin. C’est assez embarrassant pour moi car j’ai l’impression que cela sonne cliché de dire que je l’ai créé sans avoir conscience de ce que je réalisais véritablement. Vous savez, j’étais assez fermé à l’époque et je n’étais pas sûr de moi au niveau sexuel. Le seul que je trompais, c’était moi-même, et j’ai découvert quelques années plus tard que j’étais gay. » Autre « détail » ajoutant du crédit à l’incertaine optique sexuelle de The Strangeness : le changement de sexe opéré par le réalisateur David Michael Hillman bien plus tard, puisqu’il faut désormais parler de Melanie Anne Phillips.

 

 

Qu’il rappelle l’équipement génital ou non, ce gros limaçon muni de tentacules n’est certainement pas de la partie pour multiplier les douces étreintes et les câlins amoureux, son but premier restant de se nourrir d’une expédition descendue six pieds sous terre pour vérifier qu’une caverne, rendue légendaires par les contes indiens, mérite des fouilles plus approfondies. Inutile de le dire, mais plus que l’or, ils trouveront la mort. Un pitch simple, et donc efficace ? Malheureusement non. Incapable de décider clairement de qui fait quoi, échangeant les tâches au gré des humeurs et des possibilités de chacun, la troupe se désorganise plus qu’elle ne se structure, et passe plus de temps à disserter sur la psychologie des personnages – qu’ils incarnent pour d’évidentes raisons pécuniaires – qu’à échafauder un scénario aux bases solides. En cela, malgré ses cartes d’identités numériques assurant qu’il date de 85, The Strangeness rappelle qu’il est avant tout un produit des seventies, période dorée pour les cinéastes versant dans l’exploitation puisque celle-ci coupa le cordon avec l’épouvante dite classique, sans pour autant déjà épouser les codes, plus modernes, à venir dans les années 80. Peut-être un entre-deux, mais aussi la liberté de faire un peu ce que l’on veut, de ne se référer à aucune table de la loi, thématiquement comme visuellement. Si ce vent de liberté profita à bien des Séries B, il pénalise Hillman/Phillips et ses comparses, tant la première heure de leur journée spéléo manque franchement de corps et ennuie gentiment. Les personnages ne comptent pas leurs mots, malheureusement pour ne rien dire, sans que naisse entre eux la moindre alchimie, et plus que dans les caves rocailleuses, c’est dans les tunnels de dialogues qu’ils s’engouffrent. On peine dans les deux cas à en voir le bout, et force est de constater que la léthargie dont fait preuve The Strangeness risque de venir à bout de biens des patiences.

 

 

Ce qui serait d’ailleurs fort dommageable, tant le gastéropode mi-zob mi-vulve est un triomphe. Un triomphe technique, son animation image par image étant étonnamment impressionnante pour un low budget, mais aussi le triomphe du « less is more ». Si l’équipe regrette désormais leur souhait initial de ne pas trop montrer leur star gluante, de peur que celle-ci passe mal à l’écran et que ses aspects rudimentaires y soient trop exposés, et si elle assure encore que tout ce beau monde aurait dû opter pour un full monster rampage, The Strangeness finit pourtant par récolter les fruits de sa patience. Tout rare puisse-t-il se montrer, le limaçon profite à chaque intrusion d’un plan savamment pensé, voire d’idées visuelles qui mettent en valeur sa répugnance (sa sortie d’un couloir sombre, dévoilée par les flashs répétés d’un appareil photo). Car dégueulasse est véritablement ce chibre visqueux, dont la grande lèvre située en son sommet ne cesse de faire dégouliner un liquide blanchâtre, dans lequel seront fait prisonniers les aventuriers malheureux, qui cracheront à leur tour une écume laiteuse. Difficile à ce stade de considérer que le sous-texte libidinal fut purement fortuit, tant chaque séquence horrifique ramène à une agression sexuelle et à une vision cannibalesque du sexe. Réfléchie ou non, cette dernière demi-heure fait en tout cas des merveilles et mériterait d’entrer au panthéon du creature feature, aidée qu’elle est par des décors crédibles (on ne dirait pas que la mine est factice) et des éclairages certes très sombres, mais raccords avec le sujet et la gestion du suspense ici faite. En outre, la bande-son très Carpenterienne dans ses meilleurs instants souligne parfaitement l’installation de l’angoisse parmi les personnages.

 

 

Quel dommage que la première heure soit si peu engageante, car sans elle The Strangeness aurait pu mériter le statut de perle bien enfouie de l’exploitation américaine. En l’état, on se retrouve avec un effort valeureux et aimable, qui gagne ses points là où on l’imaginait en perdre. De toute évidence, l’équipe a tant bossé sur les questions les plus difficiles et casse-gueule de l’examen (la bestiole, le décorum, la mise-en-scène) qu’ils en ont oublié de répondre aux plus simples… Pas de quoi entraver la destinée de tout ce beau monde : si Melanie Ann Phillips ne tourna qu’à deux autres reprises, Sawicki devint un spécialiste des effets d’optique et du matte painting, se retrouvant au générique de Terminator, Star Trek V : The Final Frontier, The Gate et X-Men. Quant à Huntley, il tira une leçon de la pauvreté du script de The Strangeness pour développer plusieurs logiciels aidant à la création et au formatage de scénarios. Comme quoi, cet épisode du limaçon hermaphrodite fut riche en enseignements.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : David Michael Hillman (Melanie Anne Phillips)
  • Scénario : David Michael Hillman (Melanie Anne Phillips), Chris Huntley
  • Production : David Michael Hillman, Chris Huntley, Mark Sawicki
  • Pays: USA
  • Acteurs: Dan Lunham, Terri Berland, Mark Sawicki, Chris Huntley
  • Année: 1979 – 1985
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