Fright

Category: Films Comments: 3 comments

Pas de mauvais esprit s’il vous plaît, mais on préfère volontiers le thriller à la gastronomie chez nos amis anglais. Le genre est l’objet d’une belle histoire en Albion – qu’on ne racontera pas ici, mais quand même : premier de cordée, Alfred Hitchcock bien sûr, qui tira toute une ribambelle de films derrière lui. La liste est longue, et l’on peut citer tous ces « mini-Hitchcock » de la Hammer justement, ou ces thrillers plus « modernes » du début des années 70, quand l’Angleterre plongeait dans les eaux noires de la psychopathie – comme l’Italie dans une autre manière : Meurtre à haute-tension de Sidney Hayers (et ses motifs quasiment giallesques), Die Screaming Marianne de Pete Walker (admirateur fanatique du grand Hitch’ : tiens donc), And Soon the Darkness de Robert Fuest (plus connu pour un célèbre Docteur Phibes) ou Straight on Till Morning de Peter Collinson – l’homme de notre film justement, qui commit aussi le fameux Open Season en 1974. L’inventaire dressé ici est (très) incomplet bien sûr, auquel on peut encore ajouter le frisson du jour : le dénommé Fright, sorti dans les mêmes eaux que toutes ces belles choses (1971). Par chez nous, le film n’aurait été diffusé qu’en province d’après le site Encyclo-ciné (sous le titre on ne peut plus clair de La Peur) : tant pis pour les Parisiens… Disons que ça change un peu des habitudes. Oui, pas de bol les Parigos, car Fright est de ces films sacrément marquants, et ce à plus d’un titre.

 

 

Hasard malheureux des calendriers, nous apprenions il y a peu le décès d’Honor Blackman : remember la Pussy Galore de Goldfinger (James Bond’s girl moins « pot de fleur » qu’à l’accoutumée), ou la Catherine Gale de Chapeau melon et Bottes de cuir… Mais la belle Anglaise avait un CV bien plus fourni que les photos Facebook de nos RIP numériques. En 1971, l’actrice tenait le haut de l’affiche dans Fright, film qui transpire l’âme british par tous les pores : Honor Blackman certes, mais aussi la mutine Susan George qui explosait cette année-là dans Les Chiens de paille et dans Die Screaming Marianne (intrigue familiale aux relents de giallo à machination). Le duo d’actrices fait merveille d’ailleurs, qui dessinent deux portraits de femmes antithétiques, et soulignent un contraste typiquement britannique et presque politique en ces années – du moins générationnel : l’élégance froide et apprêtée d’une bourgeoise perturbée (Blackman) Vs le naturel sexy et insolent d’une teenager à la moue provocante (Susan)… Et Dieu qu’elle était belle la petite Susan ! Ceux qui ont vu Larry le dingue, Mary la garce sauront de quoi on cause (John Hough, 1974)… Bref, autant d’oppositions qui rappellent un peu le cinéma de Pete Walker, quand l’Angleterre fourrageait dans ses propres contradictions et mettait à jour ses démons profonds. Parfum british encore, si l’on pense à Tudor Gates – scénariste de ce Fright : c’est au même bonhomme qu’on doit les scripts de The Vampire Lovers et des Sévices de Dracula pour la Hammer. Ajouter Harry Fine et Michael Style à la production (Lust for a Vampire notamment), et Harry Robinson à la baguette (musicien maison de la Hammer)… Fright est bien au croisement des talents anglais et à l’intersection des chemins, titre qui illustre ce passage entre les horreurs d’antan et des angoisses plus modernes : celles du voisin et de la famille, celles endogènes à sa petite sphère domestique et à sa zone de confort… L’horreur de proximité si l’on peut dire, l’horreur « de palier », loin des châteaux gothiques et des cryptes maudites.

 

 

Le film raconte ainsi la folle nuit d’Amanda (Susan George), jeune étudiante venue garder le rejeton de Mrs Lloyd (Honor Blackman) : celle-ci est en soirée bamboche avec Jim (son nouveau mari) et le docteur Cordell. Sauf que ce soir-là, l’ex-mari d’Helen Lloyd – et père de son enfant – s’échappe de l’établissement psychiatrique où il est enfermé : un dangereux psychopathe, qui tenta d’assassiner son épouse dans un passé proche. Brian (c’est son nom) assiège alors la maison dans laquelle est recluse Amanda, et une nuit de cauchemar commence pour la baby-sitter… « Baby-sitter », le mot est lâché. Ceux qui pensaient que la garde des marmots était un métier dangereux depuis Terreur sur la ligne ou Halloween en seront pour leurs frais : Fright ruait dans ces brancards dès 1971, bien avant que Michael Myers ne sorte la lame, et bien avant qu’un taré ne vienne faire chier Carol Kane. En réalité, Fright est peut-être l’un des premiers films – voire le premier – à exploiter le motif de la baby-sitter sous la menace d’un psycho-killer… Son titre de travail ne trompe pas d’ailleurs – The Baby Minder – mais l’on jugea probablement qu’il était moins vendeur que le plus parlant Fright. D’aucuns y virent même une manière de proto slasher – comme disent les gens biens : doucement les basses quand même… « Proto » plus que « slasher » alors, car pas de bodycount délirant ici (juste deux morts au final), ni de serial maniac ou de whodunit : juste l’atmosphère de l’horreur (la demeure isolée, la nuit forestière), un psychopathe qui rôde alentour, les enjeux du home invasion et la grammaire du genre esquissée dans la première moitié du film. On y retrouve en effet quelques invariants du cinéma de la découpe : l’inquiétante étrangeté de l’ordinaire (le silence brouillon d’une grande maison), le suspense qui va crescendo et puis cette focalisation interne du point de vue, comme si la caméra encerclait une souris prise au piège d’un lieu clos… En forçant un peu les choses, Fright pose aussi le jumpscare comme principe actif et la fausse alerte comme péripétie essentielle : le boy-friend d’Amanda, Chris, débarque ainsi dans la maison et se plaît à effrayer sa dulcinée… Las, il paiera cher ses facéties. A ce propos, Fright n’oublie pas d’être gentiment coquin (corsage débraillé de Susan, séance légère de touche-touche avec Chris) et se veut même référentiel par endroits : du méta-slasher avant l’heure ? Non Dieu merci ! Plus un instant souvenir, quand Susan se pose devant la télé qui diffuse L’Invasion des morts-vivants (Hammer film génial pour ceux qui ne l’auraient pas encore vu). Manière aussi de payer sa dette à un cinéma d’horreur plus classique, et de montrer que les temps ont bien changé : dans Fright, le danger ne vient plus d’un cimetière sous la lune mais d’une ombre domestique, ou d’un coup de téléphone imprévu…

 

 

Dans la deuxième partie du film, le récit prend un autre chemin, celui des âmes duplices et des manipulations (Brian se fait passer pour un voisin, leurrant un moment Amanda), et celui des esprits malades puisque le psycho croit revivre le bonheur familial avec son épouse et son enfant : la scène au cours de laquelle il pense étreindre son ex-femme alors qu’il caresse le corps d’Amanda est sûrement l’une des plus troublantes du film, et l’une des plus excitantes paradoxalement. Schizophrénie quand tu nous tiens… Et tentation du thriller anglais à la psychiatrisation des vices, comme un retour à la source hitchcockienne quelque part. Plus mouvementé, le dernier quart emprunte aux motifs assez classiques de la prise d’otages et de l’assaut policier : négociations, menaces et pourparlers, avant l’explosion de violence terminale. Mention spéciale à Susan George, qui joue merveilleusement bien la panique et ce sursaut de vengeance libératrice… En ces instants, on aurait presque pitié du pauvre fou tant son amour pour Helen est sincèrement passionné. On le savait déjà, mais ça fait du bien de le rappeler : les « méchants » sont toujours plus attachants que « les gentils » dans le cinéma de la peur. Fright, ou quand le thriller anglais avait vraiment de la gueule.

David Didelot

 

 

  • Réalisation: Peter Collinson
  • Scénarisation: Tudor Gates
  • Production: Harry Fine, Michael Style
  • Pays: Grande-Bretagne
  • Acteurs: Susan George, Honor Blackman, Ian Bannen, George Cole
  • Année: 1971

3 comments to Fright

  • Christian De Coninck  says:
  • Grreg  says:

    Une belle chronique qui m’as convaincu ;
    Je vais vite essayer de le chopé celui-la; singulier et british,je fonce!
    Et puis si le Sir Didelot à apprécié, y’a pas de raison que ce soit pas à mon goût !!

  • David DIDELOT  says:

    Ben écoute, chouette film oui, psycho et flippant ! Bon visionnage en tout cas !

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