The Corpse Grinders

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Malgré son beau château à Las Vegas, sa collection d’armes moyenâgeuses et sa moustache de roi de dessin-animé, Ted V. Mikels n’est jamais devenu le grand empereur de la Série B. A la place, il a gardé jusqu’à sa mort en 2016 un petit statut de bateleur de l’exploitation, que l’on passe toujours voir, une barbe-à-papa en main lorsque sa kermesse passe en ville, avec la conscience que ses nouveaux tours sont budgétés à pas grand-chose pour les meilleurs, et à trois fois rien pour les pires. Sans surprise, The Corpse Grinders (1971), culte dans les milieux autorisés (c’est-à-dire les caves mal éclairées où des cyclopes en bermuda s’étranglent à coup de bandes magnétiques), n’a pas un sou en poche. Une misère qu’il compense par son sens de l’atmosphère putride, un pitch pour le moins osé et une galerie de cas sociaux dont on se souviendra.

 

 

Ah les seventies, en voilà une décennie jamais à court de réalisateurs et producteurs loufoques, souvent échappés du monde de la foire ou de la magie, et quittant donc les chapiteaux pour des séances de minuit où les docteurs prêtent le serment d’hypocrite et débitent de la bimbo parfaitement épilée, où les yétis sortent du bois pour gâcher les vacances bien méritées de Monsieur et Madame Tout-Le-Monde, et où des nains sadiques jouent aux fléchettes en visant le troufion de leurs esclaves blondes. Pas de carnet d’adresse bien rempli, pas de compte en banques à six zéros, pas de stars dans la caravane ; mais de l’audace, des idées et une noble envie d’en découdre. Ted V. Mikels, malheureusement emporté par un cancer voilà quelques années, c’était un peu tout ça, mais aussi la victoire de la ténacité sur le manque de talent. Car tenace, le bonhomme à l’impeccable moustache l’était plutôt deux fois qu’une, lui qui n’arrêta jamais vraiment de revenir pour de nouveaux tours de piste, et ce malgré une évolution du septième art de moins en moins propices aux petites zéderies auxquelles il habituait son audience. A la manière d’un Bruno Mattei jamais en reste lorsqu’il s’agissait de faire gigoter à nouveau les zombies ou de remplir les bols d’argile de ses cannibales de steaks humains, Mikels revint en effet dans les années 2000 avec ses deux sagas les plus cultes, alors agrémentées de nouveaux épisodes : The Astro-Zombies et The Corpse Grinders. Dans ce dernier, deux entrepreneurs à la tête d’une petite boîte spécialisée dans la bouffe pour chats décident d’aller piocher leur matière première dans les cimetières, les morgues et les ruelles sombres, balançant dans leur broyeuse macchabées plus ou moins frais. Ici on fait miroiter quelques billets à un fossoyeur crado, là-bas on échange quelques vannes avec le coroner pour qu’il accepte de fermer les yeux sur l’emprunt d’un cadavre, et à côté on refile une liasse à des malfrats pour qu’ils liquident du clochard et rapportent leurs carcasses. Et tout ça pour que Minouche puisse finir la journée avec le ventre bien tendu. L’ennui c’est qu’une fois qu’ils ont goûté à la chair humaine, les félins semblent ne plus pouvoir s’en priver et sautent à la gorge de leurs maîtres. Ayant lui-même fait l’expérience d’un free hugs toutes griffes sorties, un docteur (Sean Kenney, habitué de Star Trek) et sa girlfriend infirmière suivent leur instinct et mènent l’enquête…

 

 

Bien que sorti à l’orée des années 70 et misant sur un aspect gruesome, son affiche parlant tout de même de bone crushing terror et nous montrant une cocotte balancée dans le concasseur de crânes, The Corpse Grinder évoque moins les vilains tours de H.G. Lewis que les B-Movies décolorés des années 40 et 50. Ceux de la Monogram par exemple, où Lugosi ne ratait jamais une occasion de monter une affaire malhonnête, récupérant les corps des défunts pour ses expériences diverses et variées, tandis que journalistes, mères au foyer et autres curieux – soit à peu près tout le monde si ce n’est une maréchaussée constamment dépassée par les évènements – se posaient les bonnes questions et ramenaient leurs loupes de détective amateur là où les attendaient les pires dangers. Avec son bel et jeune médecin, épris d’une garde-malade portant fort bien la blouse blanche, qui se demande pourquoi les minets du quartier finissent toujours par tenter de bouffer mémère, et que l’on retrouve donc à farfouiner autour de l’entrepôt dégueulasse d’un duo malhonnête, on en revient clairement au Poverty Row. Même thématiques (les profanateurs de tombes étaient monnaie courante à la grande époque), même sentiment que des acteurs souvent à la masse sont coincés dans des cagibis à réciter leurs dialogues dans une diction d’un autre âge, même décorum globalement cheap et évitant autant que faire se peut les extérieurs, et même volonté de ne jamais montrer la violence de manière trop directe. The Corpse Grinder aurait perdu ses couleurs que l’on aurait juré qu’il avait été fomenté entre 45 et 52, la mise-en-scène de Mikels sentant, en outre, fortement le renfermé. La différence avec ses ancêtres plus ou moins glorieux, on la trouvera dans le climat général, doucement fou, et gentiment tordu. L’idée, déjà, que les restes de votre petite famille puisse servir de repas de midi à des chatons, aurait sans doute été trop crue pour les années 40.

 

 

Si Mikels ne parie jamais sur le gore, se contentant d’un plan de mélasse brune sortant de la machine une fois les corps réduits en bouillie, ou plus tard d’un bac de membres arrachés… et en mousse, le principe garde cette aura d’interdit bienvenu. Fallait oser chambouler ainsi la chaîne alimentaire, les braves hommes ne passant plus par la case funérarium, pour se retrouver à la place tout habillé sur un tapis roulant, en route pour une mâchoire d’acier claquant ses dents de fer à l’idée de mastiquer de la barbaque froide. On rentre entier d’un côté, on ressort de l’autre en charpie, prêts à trôner sur les étals de la grande distribution, avec pour ultime destination une litière auprès de laquelle aucune veuve éplorée ne viendra éponger ses larmes. Dommage de préférer les assauts animaliers à cette machinerie infernale, mais on peut supposer que cela demandait plus d’efforts, et surtout de flouze, que d’envoyer des chats câlins dans les bras de soi-disant victimes, badigeonnées de ketchup pour faire illusion… Et de toute façon, The Corpse Grinder, c’est quasiment de l’horreur sociale, où des freaks tous plus incroyables que les autres forment une file indienne, le tout dans une grisaille à faire passer les plus antiques épisodes de Strip-Tease, ceux tournés dans les quartiers les plus défavorisés de Charleroi, pour du Pixar. Sourde à laquelle il manque une jambe (et probablement quelques neurones), homme d’entretien demeuré, enterreur (et déterreur) hillbilly comme pas deux, son épouse se baladant constamment avec une poupée dans les bras, mafieux gagnant leur croûte en surinant de pauvres SDF, bonne femme vivant dans un capharnaüm et bientôt dévorée par son lynx de compagnie… Certes, les héros présentent bien, et on n’échappe pas à la secrétaire de charme, elle aussi griffée et mordue à mort alors qu’elle traînait en petite culotte dans son salon. Mais ce que l’on retient, c’est les bureaux vétustes et plongés dans la pénombre de l’entreprise, ce champ de tombes brumeux, ces éclairages rouges et verts lorsque l’on passe à la salle où sont vrillés les cartillages… En bref, cette impression de saleté et de détresse sociale et économique, où les uns et les autres sont forcés de marchander du macchabée pour espérer finir le mois. Strip-Tease on vous dit ! Mais à la mode Grindhouse, avec cette petite distance et ce second degré palpable, qui n’effacent néanmoins jamais le caractère vil et méchant d’une œuvre pourtant nettement moins carnassière que ce qu’elle veut bien faire croire. Peut-être pas de l’or en barre, et sans doute pas un classique fait pour truster les tables de chevet, mais une petite chiquenaude pestilentielle comme il faut.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation: Ted V. Mikels
  • Scénarisation: Joe Cranston, Arch Hall, Ted V. Mikels
  • Production: Ted V. Mikels
  • Pays: USA
  • Acteurs: Sean Kenney, Monika Kelly, Sanford Mitchell, Warren Ball
  • Année: 1971

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