Hobo with a Shotgun

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Avec le recul, il paraît clair que la petite vague Grindhouse lancée dans la deuxième moitié des années 2000 par le diptyque Boulevard de la Mort/Planète Terreur enfanta plus de Séries B au mieux passables que de franches tueries. En la matière, ce fut encore au Canada de marquer le plus beau point avec le Hobo with a Shotgun (2011) de Jason Eisener, associé au projet de Rodriguez et Tarantino (il participa au concours de bandes-annonces lancé par ces Messieurs) mais faisant avant tout la nique à ces derniers. Et pas qu’un peu.

 

 

S’il est un talent que l’on aurait aimé voir se développer plus rapidement, c’est bien Jason Eisener, dont nous attendons toujours avec une certaine impatience le plat principal et le dessert. Certes, son entrée Hobo With a Shotgun tient de la grosse marmite de cassoulet capable de vous occuper la panse pour un bon moment. Mais c’est connu, l’appétit vient en mangeant, et plus on enchaîne les visions de cette jolie fable voyant le regretté Rutger Hauer savonner les quartiers malfamés au fusil à pompe, plus on en redemande. De quoi pleurer le drame que fut la fausse couche du spin-off The Plague un temps promis – cela semble désormais un peu tard pour ressortir les machettes, malheureusement… Et le fait que le brave Eisener, personnage sympathique et pour le coup véritable fanatique du cinoche d’exploitation (on ne visera personne, mais quelques poseurs opportunistes poussèrent ça et là durant la décennie écoulée), ne revint nous voir en tant que réalisateur qu’au détour de compilations de sketchs rarement motivantes (The ABCs of Death, V/H/S 2). Peut-être trop occupé comme producteur (Turbokid) ou monteur (Southbound), et probablement dans l’incapacité de trouver les financements nécessaires à ses propres projets, Eisener laissa donc aux Machete perpétuer l’esprit Grindhouse, avec le résultat que l’on sait. Comprendre que les aventures de Danny Trejo se reluquent mais ne sont pas fabuleuses non plus, quoi… Des coups d’un soir que l’on chasse d’un coup de pied au derche une fois le petit matin arrivé, alors que l’on a toujours une paire de draps propres en réserve pour accueillir notre clodo favori.

 

 

On ne lui fera par contre couler aucun bain moussant : on l’aime trop lorsqu’il débarque des croûtes verdâtres plein les yeux, les dents jaunies par un brossage de dents au cornet de frites mayo, les cheveux gras et la barbe rasée à la rappe à fromage, et le slip plus nucléaire qu’un pet de cafard sur le site de Tchernobyl. Hobo with a Shotgun, c’est la finesse jetée au hachoir à viande, la subtilité tronçonnée de la tête aux pieds et balancée au tout-à-l’égout d’un rire dément. Celui de Drake (Brian Downey), méchant cartoonesque, sorte de Sam le Pirate s’il avait navigué dans les rigoles de vomi de Street Trash, magnat du crime de Fuck Town, trou à rats où giboulent cocaïne, agressions gratuites et vidéos amateurs entre SDF se foutant sur la gueule pour dix dollars à peine. Pas tout à fait un petit coin de paradis, mais ça n’en est pas moins sur place que descend Hobo (Hauer, of course), sans abris cherchant à collecter 50 billets verts pour pouvoir s’offrir une tondeuse à gazon et lancer sa petite affaire en taillant de la pelouse. Il va surtout arracher des mauvaises herbes à la force du poing et du shotgun : témoin de la tentative de rapt de la prostituée Abby (Molly Dunsworth) par Slick (Gregory Smith), l’un des deux fils branchés ultra-violence de Drake, Hobo intervient en explosant des caboches avec sa pétoire. Hobo, c’est le brave gars que l’on a poussé un jour beaucoup trop loin, et qui a décidé de laver son linge sale en public, « une bastos à la fois » nous précise l’accroche. Pas de quoi réjouir un Drake se complaisant dans la brutalité, apeuré à l’idée que le clochard donne des idées au reste de la population, qu’il serait malheureux de voir se rebiffer. Et lorsque Hobo réduit les burnes de l’un des fils à papa en purée de poivrons, il est décidé de sortir le grand jeu et de faire appel à The Plague, deux démons Lovecraftiens portant l’armure, coupables d’avoir assassiné Jésus et Lincoln (rien que ça!) et pas tout à fait disposés à faire dans le détail.

 

 

Dire que Hobo with a Shotgun est un plaisir régressif serait en-dessous de la vérité : le vigilante flick de Jason Eisener peut se vanter d’être l’une des bouffées les plus primitives de son époque. Un carnage quasi-ininterrompu où les torses éclatent et les têtes virevoltent pour ne laisser derrière elles que des geysers de sang, dans lesquels viennent se trémousser des nénettes à moitié à oilpé. Un déluge cathartique, ravi comme tout de punir salement les vilains garnements, coupables d’avoir torturé et éviscéré, à la batte de base-ball décorée de lames de rasoir, les pauvres pères de familles. Heureux comme un gosse devant ses cadeaux de Noël de réduire à l’état de méchoui tremblotant un flic pervers, incapable de causer d’autre-chose que de gorge profonde qu’il se hâterait de remplir. Excité comme une puce sur une burne de chaton de pouvoir tailler un vagin avec un gun à l’un des pourris partis réchauffer un car scolaire au lance-flammes, alors que les petiots y chantonnaient gaiement. Hobo with a Shotgun est méchant, très méchant. Pas méchant comme une pelloche underground fière de choquer un public d’ados prépubères qui pensent qu’assister à l’enculage d’un gosse par son père fait automatiquement d’eux des guerriers spartiates dont les poils de nez sont durs comme du fil barbelé. Mais vilain comme une version sous acide, campy et sleazy d’un vieil épisode de Bugs Bunny, que l’on surprendrait à verser ses crottes de lapin dans ses céréales le matin. Eisener vise le rire gras, le plaisir tout enfantin de sauter sur le tube de ketchup pour que mamie se retrouve avec de la sauce tomate plein son Tampax. Sacrée mamie.

 

 

Et derrière la blagounette, un vide similaire à celui trouvable dans les crânes de ces jeunes réunis en bande, à échanger les coups de langue en pleine période de Coronavirus ? Bien sûr que non, Eisener n’étant pas de ces sauvageons se contentant d’un coup de masse sur la caboche, le Canadien y allant de ses scénettes montrant que derrière le barbare se cache un homme avec du coeur. Voir cette belle séquence mettant face à face un Hobo épuisé et pessimiste, et des nouveaux nés en lesquels il ne perçoit qu’un maigre espoir pour un futur meilleur, faisant automatiquement de Hobo with a Shotgun l’un des rares essais cinématographique à poser à la fois la question de l’avenir que nous réservent la génération à suivre, et celle de l’existence de croisés ancestraux planquant des poulpes géants dans leur cagibi. Heureusement qu’il est là, Jason. Et heureusement qu’il ne fait pas comme trop de ses petits copains de chambrée, c’est-à-dire penser que parce que l’on tape dans le grindhouse bas de plafond et tendu de la zigounette que c’est une raison pour torcher son merdier avec les doigts dans le nez, histoire de faire l’inventaire des stocks de morve. Eisener polit sa pierre précieuse, et n’hésite pas à faire du pied au bis du vieux continent, s’octroyant des éclairages pétants à la Argento des grands jours, le tout badigeonné de cette image cracra mais pas trop, aux couleurs très organiques. Elle est donc travaillée, cette ambiance 70’s, preuve que l’on peut dézinguer du punk comme un Bronson s’étant vidé une fiole de potion magique tout en prenant au sérieux sa petite Série B réactionnaire. Souvent absent des top mettant en avant les bijoux sortis entre 2010 et 2020, Hobo… mérite cent fois que l’on vienne déposer des mots d’amour devant son carton, même si l’on avoue, par chez nous, avoir une nette préférence pour les monstres de ferraille que sont les zigotos de The Plague, probablement les seconds rôles les plus badass des 2010’s. Rien que ça !

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation: Jason Eisener
  • Scénarisation: John Davies
  • Production: Frank Siracusa, Niv Fichman, Rob Cotterill
  • Pays: Canada
  • Acteurs: Rutger Hauer, Brian Downey, Molly Dunsworth, Gregory Smith
  • Année: 2011

2 comments to Hobo with a Shotgun

  • Nazku Nazku  says:

    J’ai eu la chance de voir ce film au cinéma quand il est sorti en salles au Québec. Une bonne surprise qui sans le vouloir m’a marqué à jamais: dès que j’entends la chanson « Disco Inferno » je pense à la scène de l’autobus. 😀
    Et puis Rutger Hauer y est magnifique. Mais c’est vrai que c’est vraiment dommage que Jason Eisener n’a pas fait plus de films (pour l’instant).

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