Black Vampire (Ganja and Hess)

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A la question « Mais qu’a donc fait le rare Duane Jones, premier bad mofo à avoir bousillé du revenant, après La Nuit des Morts-Vivants ? », la réponse est « Il se la jouait blood sucker dans Black Vampire (1988), croisement improbable entre la blaxploitation et le cinéma d’auteur. » Black Vampire, ou plutôt une ressortie VHS sacrément cut (de 110 minutes on passe à 88, autant dire qu’on a lâché du lest) de Ganja and Hess (1973), amputé dans tous les sens pour faire passer sa drôle de love story pour un concentré 100 % black de suçons sanglants.

 

 

Un rapide tour sur la toile suffit à se rendre compte que question presse, Black Vampire l’a plutôt mauvaise, et que sa cassette a plus souvent terminé sa course au rayon des encombrants que sur les étagères des grands classiques. A l’inverse, lorsque l’on tapote « Ganja and Hess » dans nos moteurs de recherche, il ne faut généralement pas attendre bien longtemps pour tomber sur des commentaires énamourés à l’égard du film de Bill Gunn, perçu comme une œuvre méconnue mais majeure, et sans doute l’une des œuvres les plus profondes sur la condition des gens de couleur aux USA. Ganja and Hess, c’est de l’arty pur sang, du présenté à Cannes (où il reçut, dit-on, une standing ovation), du pensé pour le tapis rouge et du réflexif où sont passés en revue le colonialisme, l’histoire des afro-américains, la sexualité, la spiritualité, le rapport à la vieillesse et même le capitalisme. Un regard à la loupe sur les Noirs d’Amérique à l’orée des seventies et quasiment un ancêtres des Get Out, Us et du remake de Candyman à venir, si ce n’est que contrairement aux réalisations et productions Jordan Peele, Ganja and Hess ne se présente jamais comme un film d’épouvante. Le genre horrifique, Bill Gunn tenta au contraire de l’éviter autant que faire se peut, acceptant les 350 000 dollars offerts par Kelly/Jordan Entreprise, et leurs espoirs d’avoir une pure bande d’exploitation à la Blacula avec, pour finalement trahir ses patrons en leur livrant une peinture surréaliste dont le siège est plus volontiers réservé dans les musées que dans les salles de quartier. « Si je dois écrire un film sur le sang, je le fais, mais je ne peux pas écrire juste sur ce sujet. » Dont acte : Gunn limite au maximum l’aspect bloody de son vampire flick, et tourne carrément le dos à la blaxploitation de l’époque, sa pelloche n’étant ni funky, ni groovy, ni sexy. De quoi faire grimacer sérieusement les gars de Kelly/Jodan Entreprise, certes désormais avec de la pellicule oscarisable entre les mains, mais dont les velléités commerciales frôlent le zéro. Que font-il alors ? Ben ce que fait tout producteur donnant dans la Série B visqueuse : ils renomment le film encore et encore, et le ressortent tous les trois ou quatre ans jusqu’à ce qu’il finisse par rembourser sa mise initiale. Ganja and Hess perdra donc de la bobine et deviendra, au fil des ans, Blood Couple, Vampires of Harlem, Blackout : The Moment of Terror, Black Evil, Double Possession, et donc Black Vampire au bout des eighties pour une sortie sous forme de K7, version qui nous est passée entre les mains.

 

 

Sans surprise ni étonnement, le résultat final succombe à ses coupes, perdant à la fois en intérêt et en clarté. Duane Jones incarne le docteur Hess Green, spécialiste en de nombreuses choses, et anthropologue particulièrement intéressé par l’Afrique. Il invite dans sa vaste et luxueuse demeure son confrère Meda (Bill Gunn lui-même), les deux hommes inspectant un bout de bois africain entre deux verres de vin. Un breuvage réussissant peu à Meda, qu’un mental fragile pousse à une tentative de suicide dans le jardin de Hess, qui parvient à arrêter son compagnon et le fait revenir à la raison. Pour un temps seulement : la nuit tombée, Meda s’empare de la branche qu’ils étudiaient et l’utilise pour poignarder Hess dans son sommeil, avant d’aller se tirer une balle dans le coeur dans la salle de bain. Hess, pourtant décédé, se réveille, comprenant que la griffe de baobab, on le devine ensorcelée par une tribu menée par une grosse dame (la Queen of Myrthia comme elle est créditée), l’a transformé en vampire. La preuve, en découvrant le corps ensanglanté de Meda, Hess ne trouve rien de mieux à faire que de lécher le sol tâché par le liquide écarlate. Après quelques temps passés dans les rues malfamées à assassiner et se nourrir des globules rouges de ceux que personne ne regrettera (des putes et leur pimp, principalement) tel un junkie incapable de se priver de sa came rougeaude, Hess fait la rencontre de Ganja, épouse de Meda à sa recherche depuis six semaines. Ayant appris que le manoir Hess reste le dernier lieu où son mari fut croisé vivant, elle décide de s’y installer et entame une idylle avec le maître des lieux, qui songe sérieusement à la transformer en vampirette à son tour, histoire de la garder auprès de lui jusqu’à ce que leur éternité s’essouffle.

 

 

Si ce paragraphe semble – je l’espère – on ne peut plus clair lorsqu’il s’agit de dresser la trame principale de Black Vampire, il faut avouer que le remontage barbare encastré dans la VHS ne fait pas le même travail. Déjà singulier à la base car se refusant à toutes normes et formules cinématographiques, Ganja and Hess se transforme en une confuse histoire d’amour, hachée, sans ligne directrice véritable, aux transitions brutales et au caractère insaisissable. Privé de la plupart de ses considérations sociales – seuls quelques dialogues plus mûris que la moyenne ont su résister aux coups de tenaille – le boulot fait par Gunn tombe dans un entre-deux désagréable : trop court pour raconter tout ce qu’il à a dire, Black Vampire semblera néanmoins toujours trop long pour l’horror addict, que l’on surprendra forcément à désespérer devant un spectacle mollasson ressemblant par endroits à du Jess Franco ouateux. Il faut dire que, allongé ou raccourci, Ganja and Hess ne peut guère se faire passer pour un véritable film d’horreur, et évoque plutôt une version avant l’heure du dramatique Martin de Romero, mais dont les compteurs quitteraient encore un peu plus le rouge pour s’assurer que son message ne soit pas noyé dans l’hémoglobine. Mais retirez le message, et il ne vous rester pas forcément plus de contours fantastiques, l’épouvante telle que Gunn la visualise se résumant à des pots à confitures dans lesquels on aurait versé du liquide vital et à quelques corps retrouvés livides. Pas tout à fait le morceau de viande juteux qu’espérera un client tombé sur la VHS, dont la jaquette montre une silhouette bandant les muscles, comme si elle était prête à en découvre. La douche ne sera pas froide mais gelée, Black Vampire disposant d’autant d’action qu’un épisode de Derrick passé au ralenti.

 

 

Est-ce à dire que Black Vampire n’a aucune raison de vivre et que l’on ferait tout aussi bien de lui enfoncer un piquet de bois dans le coeur ? Peut-être pas, car pour un public désireux de goûter à Ganja and Hess mais effrayé par ses 110 minutes, cet extrait de 80’ permet de donner une certaine idée du spleen caché au tournant. Si vous espériez un équivalent aux sympathiques Blacula, vous comprendrez en cinq minutes à peine que Gunn n’a rien à vous offrir et qu’il est toujours temps d’aller voir ailleurs si les crocs y sont mieux limés. Mais si cette expérience – car c’est bien d’une expérience plutôt unique dont on parle ici – vous goûte, que ces longs plans fixes, que ces décors assombris, cette poésie lugubre (ils sont beaux, ces cadavres abandonnés dans des sacs au milieu de la nature) et cette atmosphère mélancolique ne vous rebutent pas, la version longue vous tend les bras et est disponible en Blu-Ray au pays de l’Oncle Sam.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation: Bill Gunn
  • Scénarisation: Bill Gunn
  • Production: Jack Jordan, Quentin Kelly, Chiz Schultz
  • Pays: USA
  • Acteurs: Duane Jones, Marlene Clark, Bill Gunn, Leonard Jackson
  • Année: 1973 (1988 en VHS)

2 comments to Black Vampire (Ganja and Hess)

  • Grreg  says:

    Un film un peu mythique,à la lisière de la blaxpoitation.
    Mais ta chronique m’incite à passer mon tour,vu que je ne l’ai jamais vu.
    Parfois,mieux vaut en rester là!

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