The Dead Don’t Die

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Jim Jarmusch, coqueluche des bobos et auteur toujours accueillis par de solennelles courbettes sur le sable Cannois, marchant sur les plates bandes de Saint Romero et donc à la tête d’un escadron de zombies ? Autant dire que l’idée n’avait pas de quoi enjôler les habitués des cimetières radioactifs et que bien des barbus dont le mot « Fulci » se trouve marqué au fer rouge sur la poitrine regardaient avec suspicion l’arrivée sur nos pierres tombales de l’auteur punk (mais du punk aux bulles Moët & Chandon, pas celui qui pue la bière bon marché). Alors, faut-il se méfier de The Dead Don’t Die (2019), fausse zom-com mais véritable coup d’oeil désabusé à une humanité trop idiote pour voir sa fin arriver ?

 

 

S’il est un film mal vendu en 2019, c’est bien The Dead Don’t Die, coupable d’avoir trompé sur la marchandise dans une tentative désespérée de rallier à sa cause un public nourri aux revenants de séries télé et au cinéma de genre mainstream, désormais symbolisé par une Uma Thurman en combinaison jaunâtre et usant du katana pour se tailler une vengeance. Difficile en effet de ne pas penser à l’échoppe Tarantino lorsque les premiers trailers de la dernière Jarmuscherie, avec sa Tilda Swinton sabrant du living dead sur une bande-son endiablée et rétro tout à la fois. Autant dire que sur Toxic Crypt, coin de terre fangeux particulièrement réfractaire au « style » Tarantino, ces bandes-annonces avaient plutôt tendance à nous conseiller de fermer nos collections à ces morts qui ne veulent pas mourir. Seulement voilà, comme le dit si bien l’affiche de The Dead Don’t Die, très au fait du son propre point fort, notre affaire profite d’un casting varié et bourré ras-le-gosier de vedettes que l’on peinait, avant cela, à imaginer dans un zombie flick. Adam Driver, Danny Glover, Selena Gomez, la déjà citée Tilda Swinton, Steve Buscemi, RZA, Iggy Pop, Chloë Sevigny, Tom Waits… Et surtout Bill Murray, que l’on suivrait jusqu’à Wuhan en slip s’il nous le demandait. Certes, là encore ce défilé de gros blases du septième art fait craindre un film d’échappés de la morgue « pour les nuls », pensé comme un manuel scolaire, comme une compilation à destination d’une audience goûtant d’ordinaire assez peu les festins d’entrailles dont Bruno Mattei, Lucio Fulci, George Romero et Umberto Lenzi se faisaient les meilleurs traiteurs. Mais au risque de se répéter : Bill Murray les gars, donc on tente le coup, sans oublier de déménager notre caleçon au niveau du menton en cas de rencontre avec une vilaine bête infectée.

 

 

Trêve de suspense inutile, d’autant que The Dead Don’t Die ne consent, lui non plus, à aucun effort en la matière : Jarmusch n’a ni donné dans le grindhouse branchouille, ni dans la zombedy tentant comme le reste des troupes putréfiées de voler sa couronne à Shaun of the Dead. A la place, il fait, et c’est pas une surprise, du pur Jarmusch. Comprendre que ça sera pas du gros rock’n’roll mal rasé, mais du blues prostré et avec une larmichette coincée au bord de l’oeil. Une invasion à la cool, la fin du monde en prenant le café, sans que celui-ci énerve particulièrement le casting. Sevigny donne d’ailleurs le ton en avouant qu’un pur arabica ne l’a jamais empêché de dormir, comme si elle voulait prévenir que le rythme général sera celui d’un limaçon obligé de se lever à 4h du mat’ pour partir à pied à l’usine. Pas la peine de chercher du trifouillage d’intestin grêle dans cette fosse commune, ce n’est pas le propos malgré quelques coups de dents que le vieux Iggy ne manquera pas d’offrir aux serveuses d’un resto-route… avant de se rabattre sur, justement, une cafetière bien chaude. Chez Jarmusch, les défunts ne cherchent point à vous léchouiller l’hémisphère gauche d’un coup de langue bubonneuse, ils veulent un cappuccino ou le fruit d’un bon cépage (« Chardonnayyyy » gueule une vieille zombiette dès sa sortie de l’autre-monde), réminiscences d’une vie antérieure résumée à des consommations. Plus que de grossir leurs rangs en mordant du vivant, les morts, dans un esprit Romerien qu’assume pleinement l’auteur, veulent retrouver leurs biens : guitares, raquettes de tennis, outillages, bonbons préférés, breuvages alcoolisés… Une morale à peine masquée, Jimmy pointant du doigt une humanité si concentrée sur sa petite routine, si occupée à se fixer le nombril, qu’elle n’en remarque que trop tardivement des désastres écologiques accompagnés d’une auto-exhumation des corps. Et lorsque les yeux s’ouvrent et que les regards se posent sur l’impossible, il est déjà trop tard.

 

 

Moins que du cinéma de genre, The Dead Don’t Die est du cinéma de conscience. Mais, une fois encore, à la cool, sans grands tremblements ni hurlements (il faut attendre le dernier acte pour que quelqu’un angoisse réellement face à l’armée des morts), Bill Murray et Adam Driver, flics d’une petite bourgade prise d’assaut, ne cessant de répéter que tout cela va mal finir sans pour autant tenter d’améliorer la situation. « Que faire maintenant ? » demandent la plupart des protagonistes à un Murray à moitié endormi. « Je ne sais pas » répond-il, Jarmusch profitant de la placidité ambiante pour faire passer son message : au fond, la vie nous a déjà quittés, écrasés que nous sommes par nos petites personnes et nos petites ambitions. Moralisateur sans trop l’être, car on ressent un amour véritable pour ces losers magnifiques et leur hameau mollement secoué. Et c’est avec joie que le réalisateur semble oublier son objectif devant gargote, motel modeste et pompe à essence changée en antre de geek fana de cinoche horrifique, théâtre de quelques festins de revenants, mais surtout de pas grand-chose. Voir cette séquence d’échange de monnaie, plus longue qu’elle le devrait. Et c’est fait exprès. The Dead Don’t Die, plus que le reste, se vit – et naquit – comme un plaisir simple, fier de bâcler ses contours (son aspect méta est volontairement raté, tout comme ce changement de thématique soudain, des extra-terrestre entrant dans la danse… pour en ressortir automatiquement) et finalement gratuit. Enfin façon de parler, il vous en coûtera tout de même entre 15 et 20 euros pour le DVD. Le juste prix ? Peut-être pas et il serait plus sage d’attendre les soldes avant de se laisser embarquer dans cette vraie/fausse comédie, plus décalée que véritablement humoristique, aucun réel gag ne sortant des tombes avec nos goules. Si vous espérez vous tapez la cuisse frénétiquement, mieux vaut aller déterrer votre dose de vannes plus loin. Inutile et n’apportant strictement rien au genre, si ce n’est le plaisir évident de voir Bill Murray arracher des têtes poussiéreuses au fusil à pompe ? Assurément. Tout naze et méritant de finir sa course au four avec tous les prétentieux qui n’ont jamais posé un cil sur Dawn of the Dead, mais vous assurent que l’on ne saurait faire mieux que Jarmusch en matière de cannibales rongés par les verres ? Nope, l’entreprise, en plus de ne jamais être déplaisante, semble plus honnête que sa triste devanture. Mais personne ne vous en voudra si vous balancez aux fourneaux quelques satisfaits d’eux-mêmes, alors faites-vous plaisir.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation: Jim Jarmusch
  • Scénarisation: Jim Jarmusch
  • Production: Joshua Astrachan et Carter Logan
  • Pays: USA
  • Acteurs: Bill Murray, Adam Driver, Chloë Sevigny, Tilda Swinton
  • Année: 2019

2 comments to The Dead Don’t Die

  • Cancereugène  says:

    J’avoue être passé à côté de ce film à la première vision. La deuxième ne m’a pas convaincu. La troisième, bon, je commençais un peu à comprendre.
    Pour le moment, je me suis arrêté là, mais peut-être qu’à la 253 vision, j’y verrais des choses vraiment profondes.
    Mon avis actuel est qu’il s’agit d’une comédie pantouflarde, dont la plupart des gags tombent à plat.

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