Slithis

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Stephen Traxler est un brave gars. Comment pourrait-il en être autrement venant d’un producteur passé sur de véritables machines de guerre comme Waterworld ou Windtalkers, sur lesquels il put s’installer à la cantine sur les mêmes bancs que Kevin Costner, Mark Ruffalo et Nicolas Cage, mais considérant néanmoins que les films les plus amusants à faire restent ces petits low budget d’un autre âge, puisant leur inspiration dans la SF et les creature features des années 50 ? Son spermatique Slithis (shooté en 77, sorti en 78), ou Spawn of the Slithis pour le titre complet, ne saurait lui donner tort.

 

 

Les bonnes idées naissent quelquefois sur les terreaux les plus ennuyeux. Né en 1945, parti à la guerre du Vietnam alors qu’il venait à peine de souffler une vingtaine de bougies et dont il reviendra fièrement décoré, Stephen Traxler passe quelques mois à fixer les ponts de Venice Beach, constamment traversés par d’étranges bohémiens, clodos et hippies. La jambe dans le plâtre, l’ancien soldat n’a en effet rien de mieux à faire que de renifler l’ambiance très particulière du quartier balnéaire de Los Angeles… et de songer aux monstres de son enfance, qu’il verrait bien envahir le canal situé sous ses châssis. « The Monster from the Green Canal » comme il le dit lui-même dans un clin d’oeil appuyé à la belle et légendaire Creature from the Black Lagoon, point de départ d’une aventure humaine et d’une carrière complète, débutée sur un petit budget taillé au couteau de cuisine et terminée accoudé sur les bureaux en acajou de producteurs répandant la fumée de leurs cigares hors de prix sur de juteux contrats. Traxler est cependant encore loin de fricoter avec les riches entrepreneurs du cinéma en 77, alors que lui et l’un de ses amis décident de prendre leur destinée en main en vue de la secouer un bon coup via Slithis, qu’ils comptent bien produire et tourner en toute indépendance. Pas le choix : ni l’un ni l’autre n’a ses entrées dans les majors, Traxler manquant de ce satané carnet d’adresses, toujours utile pour faire tomber les rendez-vous décisifs. Du coup on se rabat sur le bon vieux Système D, dont la nature même s’acoquine généralement bien avec le principe de la Série B. On traque donc de potentiels investisseurs, le plus souvent les jeunes propriétaires des environs et disposant de quelques Benjamin Franklin a placer dans un projet sympathique. Des comme ça, Traxler en trouvera quatre, chacun apportant 10 000 dollars sur les 100 000 nécessaires à l’élaboration de Spawn of the Slithis. Un peu court, plus de la moitié restant manquante… C’est finalement en plaçant une annonce dans le journal Variety pour y dénicher les mécènes manquants – une technique rarement payante, mendier dans de pareils magazines marchant une fois sur cinquante. Cela fonctionnera néanmoins dans le cas présent, un certain Dick Davis de l’Iowa, gérant de salles de cinéma ayant déjà tenté sa chance dans la production via The Hazing (1977) se montrant intéressé par cette affaire de gloumoute nucléaire hantant les canaux de Venice Beach…

 

 

Les 60 000 dollars qui lui faisait jadis défaut enfin dans les caisses, Traxler peut se mettre au travail. Est-ce à dire que tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Evidemment que non, notre débutant devant composer avec les aléas habituels de l’exploitation miséreuse : des comédiens peu doués, un costume de monstre certes bien joli mais tout sauf pratique, un tournage expédié, une équipe technique majoritairement composée de bleus (seul le directeur de la photographie Robert Caramico, passé sur un similaire Octaman, Le Crododile de la Mort, Blackenstein et Lemora connaît véritablement son boulot) et des prises de vue se déroulant le plus souvent en extérieur, compliquant encore l’organisation générale. Pas le droit à l’erreur, car si on se loupe, les maigres finances réunies n’appuieront pas un second round… Pas plus gai le montage, étalé sur de longs mois parce que le jeune homme qui s’en charge travaille de jour chez les majors et n’a qu’une heure ou deux le soir pour triturer Slithis dans tous les sens, avant de s’évanouir de fatigue. On tricote avec des moitiés de pelotes en somme, sans que cela empêche Traxler de s’amuser, son premier effort à la réalisation (sur seulement deux, le deuxième, le téléfilm Sam Churchill: Search for a Homeless Man ne sortant que 22 ans plus tard) flirtant volontiers avec l’hommage parodique. Sans aller jusqu’à prétendre que Spawn of the Slithis est un monstre d’humour, il n’est pas non plus un monstre de sérieux, et quelques dialogues soulignent le second degré avec lequel l’auteur, également scénariste de cette sortie des eaux d’une abomination atomique, agrippe son sujet. Le principe retourne néanmoins vingt piges en arrière, là où que le bon peuple tremblait à l’idée que les avancées scientifiques fassent plus de mal que de bien, et que plutôt que de guérir cancer et hémorroïdes de la taille d’une boule de flipper, nos amis les savants nous forcent à cohabiter avec des cerveaux rampants dotés du don de transparence et des fourmis géantes.

 

 

La centrale nucléaire située non loin de la marina où se situe l’action a donc eu une petite fuite quelques années avant les faits, pissant dans le canal et y créant une boue d’un genre nouveau, le slithis, capable d’absorber les formes de vie des alentours pour prendre leur forme. On résume, car Slithis ne compte pas ses minutes lorsqu’il s’agit de déballer un jargon de laborantin, constamment compensé par de gentilles moqueries d’un héros volontiers rieur face aux explications des grosses têtes qu’il questionne. Car lassé de sa condition de professeur en journalisme, Alan Blanchard (Wayne Connors, dont la carrière fut aussi brève que celle des One Direction) compte bien découvrir le secret derrière ces meurtres qui ensanglantent Venice Beach, des chiens étant retrouvés dépiautés non loin des cours d’eau tandis qu’un couple fut étripé la nuit dernière. Bref, Alan, en découvrant qu’il s’agit bien sûr d’une forme évoluée et humanoïde du slithis, désormais mi-poiscaille mi-lézard, estime qu’il tient là le scoop de sa vie et une chance à ne pas louper de s’extirper de sa triste routine, faite de cours enseignés à des étudiants qu’il méprise sans se cacher. La routine, c’est surtout à celle du film de bestiole en quête de tripes à la mode de Caen que l’on assiste, avec des autorités pas pressées de gober la version d’Alan, persuadées que les meurtres ont un lien avec une secte pratiquant des rituels à mille lieues du repas fait d’hosties et de signes de croix. Et dans son dernier acte, Traxler n’oublie pas que l’un des plus gros casses de la décennie vint d’un certain Steven Spielberg et de son ami Bruce, rangées de dents plaquées sous un aileron, star d’un tout petit truc appelé Les Dents de la Mer. Les ultimes minutes se dérouleront donc sur le bateau d’un Jamaïcain, embarcation changée en ring de boxe puisque le marin et Alan combattront l’indescriptible phénomène de foire sur les eaux, au détour d’une rixe aussi sanglante que nerveuse. Pas mal, même si ça a lorgné sur la feuille du premier de la classe.

 

 

Et il est pas mal le bestiau, dont les apparitions sont rares mais plutôt généreuses, Traxler gardant conscience que le costume est assez réussi, surtout pour un budget dérisoire, et qu’au fond il reste l’attraction principale. Il serait dès lors malvenu de le laisser dans l’ombre, à laquelle il se tient dans la première bobine avant d’enfin sortir de ses ténèbres pour rabattre ses grosses griffes sur les chemisiers, trempant les poitrines féminines dans le jus de cerise et laissant ces Messieurs avec la gorge grande ouverte. Pas de quoi sortir les sacs à vomi, mais Slithis a le bon goût de ne pas retenir ses coups malgré les remontrances des organismes de censures et de classifications. Malin, Traxler leur proposera finalement une version appauvrie en violence pour ensuite remettre tous les plans coupés dans le produit fini. La vieille arnaque, mais puisqu’elle fonctionne… De toute façon, la réussite de son film (car oui, Spawn of Slithis est réussi), le metteur en scène ne la doit pas forcément à ces attaques parfois séduisantes (celle à l’intérieur d’un rafiot, noyée dans un éclairage cramoisi) parfois embarrassantes (ces plans en vue subjective nous prêtant les yeux du sea monster, shootés en mettant un tesson de bouteille de Coca devant l’objectif, ça le fait pas trop…) mais bien l’atmosphère de Venice Beach ici capturée. Il est tangible ce drôle de climat, au décors idyllique (la plage, le soleil, la vie de fête une fois la nuit tombée) mais envahi par la pauvreté et la marginalisation, où les premières victimes du Slithis seront des chiens errants et des alcooliques ayant transformé une coque de noix en une cabane de substitution. S’il se démerde dans les scènes horrifiques, utilisant plutôt à bon escient les ralentis – « plutôt » car en entame, on se tape une séance de frisbee décélérée, choix peu judicieux s’il en est pour mettre la pression – Traxler mérite surtout son bonbon glissé dans la poche pour ces enquêtes dans les milieux les plus miséreux et avinés.

 

 

Meilleur comme thriller scientifique que comme monster flick, Slithis l’est probablement. Reste quelques belles séquences en la matière, comme la découverte du visage rongé par la radioactivité d’un homme de sciences, et la sympathie sincère que l’on porte à la bestiole, épaisse et quasiment bossue, mais charmante dans tout ce qu’elle a de gauche. Eparpillé façon puzzle par la critique, Spawn of… trouvera néanmoins son public en passant de villes en villes, aidé par une campagne de pub bien pensée quoique malhonnête (un fan-club et des goodies furent promis mais jamais envoyés aux acheteurs) et la présence de Traxler sur place avec le costume, porté par un jeune homme parfois effrayé face à la foule se jetant sur lui. Une belle histoire, de celles nourrissant l’âme de leurs auteurs à défaut de remplir les frigidaires, Traxler ne touchant quasiment rien sur les ventes de Slithis, le roublard Dick Davis gardant tout pour lui. Une horde d’avocats n’y feront rien, Traxler ne disposant que des droits pour d’éventuels suites et remakes… que Davis ne manqua pas de lui demander d’écrire. Il se fit bien évidemment envoyé chier. Faut pas déconner, non plus.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation: Stephen Traxler
  • Scénarisation: Stephen Traxler
  • Production: Stephen Traxler, Paul Fabian, Dick Davis
  • Pays: USA
  • Acteurs: Alan Blanchard, Judy Motulsky, J.C. Claire, Mello Alexandria
  • Année: 1978
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