Aux Yeux des Vivants

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Qu’ils sont méchants, Alexandre Bustillo et Julien Maury ! Ainsi, après avoir enfoncé une paire de ciseaux dans le nombril d’une femme enceinte, après avoir rendu une visite sanglante à une danseuse classique centenaire plongée dans le coma, mais avant d’avoir transformé un pauvre gosse instable en la killing machine Leatherface, la paire envoya dans les pattes d’un trio d’écoliers un boogeyman boudeur. La stratégie du « tout le monde ramasse » en somme, malheureusement moins payante qu’on l’imagine.

 

 

L’éternel menhir dans la pantoufle avec le duo français, c’est qu’il semble perpétuellement coincé sur la case de départ, comme si toutes les faces de leur dé affichaient zéro et qu’il était condamné à refaire encore et encore leur premier film. On pourra louer une certaine homogénéité qualitative, mais il est tout de même ennuyeux de constater que le niveau n’a jamais véritablement augmenté entre A l’Intérieur et Leatherface, ou alors de façon indécelable à l’oeil nu. Et que les belles promesses affichées à chacun de leurs efforts n’étaient jamais tenues par leurs successeurs. Joli coup de poing dans le bide, A l’Intérieur (2007) présentait une fine équipe engageante, en laquelle nous pouvions placer de grands espoirs, les maladresses de ce premier effort ne pouvant qu’être gommées dans le second. Ce ne sera pas le cas : bien qu’encore une fois appréciable, Livide (2011) ne montrait pas de réelle amélioration depuis leurs premiers pas. Une stagnation que viendra confirmer Aux Yeux des Vivants (2014) et Leatherface (2017) encore après lui… D’autant plus dommage que le présent Aux Yeux… subit une haine irraisonnée auprès d’une certaine presse, qui s’empressa de sortir le bic rouge pour lui coller une vilaine bulle sur le bulletin, et fut largement malmené par les horror fans français, toujours présents lorsqu’il s’agit de faire des croches-patte exagérément vicieux à leurs compatriotes passés à la vitesse supérieure. De quoi plutôt donner envie de rejoindre le maigre camp des soutiens à Maury et Bustillo, même s’ils ne nous facilitent pas franchement la tâche avec leur troisième essai.

 

 

Ce n’est pourtant pas faute d’y mettre du coeur, et chaque scène – exception faite d’une introduction évoquant plutôt un mauvais court-métrage qu’une véritable entame de production professionnelle – prouve que le tandem, malgré un tournage fait dans l’urgence, souhaite proposer un produit léché. On admirera donc ce beau travail sur la photographie, et cette mise en valeur d’une Bulgarie prenant enfin des couleurs, le pays étant plus souvent utilisé pour des films d’action grisonnants que pour des pelloches horrifiques chatoyantes. Et puis, pour ce qui est des éruptions gore, les Français savent toujours y faire : en plus d’être joliment iconisé (le plan où il est juché sur une voiture, son passage par la chatière), le bad guy en service ce jour-là n’est pas des plus tendres et offre quelques séquences mémorables, comme l’enfoncement de son pied dans la bouche de sa pauvre victime. Les fétichistes branchés footjob apprécieront l’idée. Formellement, il y a de l’idée – signalons encore ce joli plan du masque clownesque, illuminé par un téléphone caché à l’intérieur – et l’on sentait que les réalisateurs commençaient à avoir du métier. Quel est le problème alors ? Ben partout ailleurs, à vrai dire. Passons rapidement sur l’interprétation, inégale (Anne Marivin est naturelle et impeccable, Francis Renaud, pourtant excellent dans Mutants, ne convainc par contre jamais), pour mieux épingler un scénario problématique. Pas tant parce qu’il fait « genre pour faire genre », c’est au contraire la passion sincère et sans chichi pour la Série B qui rend le duo attachant, mais parce qu’il oublie de charpenter un véritable récit. La lecture du résumé au dos du DVD ou le script tout entier, guère de différence à l’arrivée, l’histoire se résumant bel et bien à la traque de trois mômes par un être difforme se baladant la (toute petite) bite à l’air. Si la rythmique est plutôt bonne et que l’on ne peut jamais dire que l’on s’emmerde ici-bas, faut bien avouer que l’on peine également à s’impliquer dans cette trame trop simpliste et aux protagonistes trop peu développés. Oui, nous sommes quasiment jetés dans le feu de l’action, les instants de calme servant à créer une ambiance plutôt qu’à étoffer les personnages, et oui, ça bouge suffisamment pour faire tenir jusqu’au générique de fin. Mais on a la sensation que Maury et Bustillo nous lancent un os à ronger sans s’être assurés qu’il y avait un peu de viande autour… Et ne parlons pas des dialogues, si rigides et stéréotypés qu’ils interdisent d’entrée de jeu à Aux Yeux des Vivants toute forme de crédibilité.

 

 

Constat amer donc, tant la perspective d’assister à une version plus hargneuse de Clownhouse (auquel on pense fatalement au long d’Aux Yeux des Vivants) avait de quoi réjouir. Le résultat n’est certes pas mauvais et a l’avantage d’avoir une mythologie séduisante quoique mal exploitée (la malédiction de Francis Renaud, papa poule incapable d’avoir des rejetons normaux, qui part donc se cacher dans des décors très Massacre à la Tronçonneuse 2 pour y fumer un bong en forme de masque satanique), et la volonté de se référer aux années 80 (très chouette score à la Amblin) sans forcément tourner le dos au cinéma de l’époque (le vilain évoque au départ le Michael Myers du Halloween 2 de Rob Zombie) est louable. Mais Among the Living (titre à l’international) donne encore trop l’impression d’être une première tentative, avec tout ce que cela comporte de faux pas et de maladresses, pour satisfaire pleinement et donner l’impression d’être mieux que moyen. Et lorsque l’on en est déjà à son troisième effort, c’est tout de même problématique… Espérons que la cinquième, nommée The Deep House, sera la bonne, car on les aime vraiment bien ces gars-là.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Julien Maury, Alexandre Bustillo
  • Scénario : Julien Maury, Alexandre Bustillo
  • Production : Jean-Pierre Putters, Fabrice Lambot, Caroline Piras, Stéphane Leroux
  • Pays : France
  • Acteurs : Anne Marivin, Francis Renaud, Zacharie Chasseriaud, Théo Fernandez
  • Année :  2014

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