La Malédiction d’Arkham

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La Malédiction d’Arkham (1963) a cela de merveilleux qu’elle fait se percuter plus ou moins les grands esprits d’Edgar Allan Poe et Howard Phillips Lovecraft. Plutôt moins que plus il est vrai, l’éternel père de Cthulhu et de tous les autres calamars attendant leur heure dans les dimensions voisines de la nôtre restant l’évidente force derrière ce nouveau gothique pétri par Roger Corman, même si Poe le corbeau n’en est pas à son dernier croassement et peut compter sur le soutien des pontes d’AIP

 

 

 

Si chez nous le titre La Malédiction d’Arkham n’oublie jamais de souligner son appartenance à l’univers Lovecraftien, il n’en est pas de même dans le reste du monde, où le film est connu sous le nom Edgar Allan Poe’s The Haunted Palace. Une petite magouille made in American International Pictures, puisque ces gugusses laissent Corman changer ses habitudes et quitter l’ossuaire de Poe pour rejoindre le bassin visqueux dans lequel Lovecraft pataugeait… pour ensuite tout retapisser derrière-lui. Tonton Roger l’avoue lui-même dans l’un de ses sourires qui le définissent tant : le réalisateur de Not of this Earth, pourtant loin d’être un lapereau de la semaine passée, s’est fait avoir comme un bleu. Et si AIP sembla séduite à son idée de quitter les adaptations de Poe pour l’épouvante similaire de Lovecraft, c’était, il en est certain, avec déjà l’idée de retitrer par la suite le long-métrage et de lui apposer des citations du grand Edgar. Rien de très grave cependant, la poésie sombre de l’un se mélangeant plutôt bien à l’obsession pour les Grands Anciens de l’autre, et les deux auteurs auraient pu partager un ruban encreur ou deux que personne ne s’en serait trouvé percé par une surprise intense. Le but de The Haunted Palace est de toute façon le même que celui de La Chambre des Tortures ou La Chute de la Maison Usher, c’est-à-dire noyer le spectateur égaré dans une épaisse purée de pois, slalomer des tombes aux mausolées, décorer les pierres les plus grises et mousseuses de chaînes où l’on devine que seront attachées quelques malheureuses, et ces gros plan sur le visage pincé et sévère d’un Vincent Price alors accompagné d’un orchestre paré à faire hurler violons et contre-basse à chacune de ses méphistophéliques apparitions. Corman prouve une fois encore qu’il maîtrise plus que bien son sujet dès l’entame, où Price, dans la peau du sinistre Joseph Curwen, hypnotise une jeune blonde qu’il s’en va attacher au-dessus d’un puits d’où s’échappe une lumière verdâtre. Logique : y repose Yog-Sothoth, indescriptible dieu des sorciers, caste à laquelle Curwen appartient. Mais avant qu’il puisse offrir à sa divinité de la vierge fraîche, Joseph est interrompu par une troupe de villageois lassés de le voir maudire leur terre, et c’est dans la grande tradition du peuple colérique qu’ils attachent Curwen à un arbre avant d’y mettre le feu. Dans sa fournaise, le magicien dément aura tout juste le temps de promettre son retour, et que la descendance de ses ennemis le payera de sa vie…

 

 

110 années passent, et Vincent Price est désormais Charles Dexter Ward, descendant d’un Curwen dont il ignore tout, et s’en va à Arkham avec son épouse Ann (Debra Paget) pour voir à quoi ressemble le palais dont il vient d’hériter, gigantesque manoir faisant de l’ombre à toute la cité. Mal accueillis par des locaux tout sauf ravis de voir un rejeton du nécromancien poser ses valises en ces lieux désormais frappés par la malédiction, Charles ne s’en laisse pas démotiver et s’installe, pour quelques jours du moins, entre les pierres de ses ancêtres. Pas la plus judicieuse des idées, car à peine ses valises posées, l’esprit de Curwen prend peu à peu possession de son enveloppe charnelle, pressé de reprendre ses ténébreuses entreprises là où il les avait laissées… Si nous vantions il y a peu les beaux efforts de Chris LaMartina pour s’approprier les écrits de Lovecraft et en faire une version moderne particulièrement succulente via son Call Girl of Cthulhu, force est de reconnaître que c’est sans mal que l’on fait marche-arrière pour retourner dans de les catacombes de La Malédiction d’Arkham, Corman étant de ces rares cinéastes de l’époque à être capable de s’approprier les parchemins du maître de l’horreur indicible. Daniel Haller en sera un autre, son très bon Die Monster Die !, lui aussi sorti des fourneaux de chez AIP, rendant un bel hommage à l’écrivain. Nous n’aurons pas tant de compliments pour les ennuyeux La Maison Ensorcelée et The Dunwich Horror (encore une prod. AIP dans ce deuxième cas), chacun apportant la preuve que H.P. Lovecraft ne s’adapte pas à la légère et demande, à tout le moins, réflexion lors de la rédaction du scénario. Corman prend les choses en main et par le bon bout avec l’aide de Charles Beaumont, romancier avec lequel il travailla sur L’Enterré Vivant, entre autres choses. Comme pour ses descentes dans les cryptes de Poe, Corman prend le pli de ne pas se référer à une nouvelle seule (même si L’Affaire Charles Dexter Ward servira de socle) et entreprend de rendre hommage à l’oeuvre de Lovecraft dans son ensemble plutôt que de donner dans l’adaptation pure. Une technique qui a fait ses preuves, et les fait une fois encore avec ce The Haunted Palace si bellement mélangé aux Le Masque de la Mort Rouge et autres La Tour de Londres que le réalisateur tourna durant ces mêmes années.

 

 

Comme pour ses films de compagnie, l’intérêt principal de La Malédiction d’Arkham ne se trouve jamais dans de possibles poussées de virulence, même si celles-ci sont plus présentes que dans les versions cinématographiques de Poe, avec une rixe finissant sous une cheminée enflammée et un baladeur nocturne auquel on mettra le feu. Curwen périt jadis par les flammes ? Il en sera de même pour ses opposants… Non, l’épouvante selon le Corman de l’époque ne repose en aucun cas sur des jump scares ou des courses poursuites, mais sur un climat délétère, sur ces destinées funestes dont Vincent Price se faisait alors le spécialiste, ne cessant de se jeter dans des tourbillons d’héritages trop lourd pour son mental fragile. Et dans ces décors toujours aussi sidérants pour des petits budgets tels que ceux de Roger Corman, The Haunted Palace méritant bien son patronyme anglais tant il parvient à paraître encore plus obscur et désespéré que les Poe movies. Belle idée que d’insister sur la position géographique du palace par rapport à la ville, l’antre de Curwen pesant sur celle-ci comme une épée de Damoclès, une ombre prête à s’abattre et engloutir tous les villageois. Certains semblent déjà errer quelque-part entre la vie et la mort, transformés en des mutants difformes par un inexplicable mal… Noir c’est noir dans La Malédiction d’Arkham, au point que Corman se refuse à tout happy end, perpétuant cette idée lovecraftienne que l’on ne triomphe jamais réellement des Grands Anciens. Si l’on veut chipoter, on pourra se plaindre que la situation semble s’enliser à mi-parcours. Mais que sont quelques minutes plus faibles dans un déluge gothique où Price fait une nouvelle fois résonner sa diction parfaite ? Le tout devant la face déconfite d’un Lon Chaney Jr. trouvant là l’une de ses dernières bonnes interprétations, dans le rôle d’un servant plus mort que vivant de Curwen. Indispensable pour qui considère que l’épouvante se doit d’être éclairée à la bougie, et pour qui, bien que profondément enfoncé dans le confort d’un nid douillet, aime sentir du bout des doigts les griffures d’un mur rocailleux et les lacérations d’un vent de minuit…

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Roger Corman
  • Scénario : Charles Beaumont
  • Production : Roger Corman, Samuel Z. Arkoff, James H. Nicholson
  • Pays : USA
  • Acteurs : Vincent Price, Debra Paget, Lon Chaney Jr., Frank Maxwell
  • Année :  1963

4 comments to La Malédiction d’Arkham

  • Don  says:

    Très belle dernière phrase Herr Mordo, tu as un vrai talent d’écriture. Tu donnes très envie de voir ce film, ça tombe bien je venais justement de jeter mon dévolu sur Die monster, die et j’étais en manque de gothique !

  • Don  says:

    Vu hier, et pas déçu du tout. Excellent film pour moutles raisons (décors, lumière, ambiance, musique, acteurs…). Bien sûr le scenario en 2020 n’a plus rien de surprenant donc ce n’est pas le point fort. Vincent Price a un charisme inhumain, il est parfait. Un autre point fort, c’est l’utilisation de la thématique lovecraftienne bien avant la mode des annes 2000. En plus elle est relativement respectueuse du mythe, en cherchant à dissimuler la réalité par des jeux de possession, d’influence et d’illusions. A ce titre, le grosse bébête finale a le bon goût de ne pas venir s’afficher en gros plan mais de rester derrière un voile trouble (n’est-ce pas Dagon de Stuart Gordon hein ! Mais bon je t’aime quand même)
    Bref, merci Sir Mordo pour la suggestion et la critique qui donne envie, ce film m’a beaucoup plu !

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