In the Shadow of the Moon

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Puisque nous ne sommes pas spécialement portés sur les séries dans la crypte toxique, et que nous n’avons pas pris le train Hap and Leonard (2016-2018) en marche, ce qui ne nous empêchera pas d’y réserver une couchette lorsque l’envie nous en prendra, pour nous Jim Mickle fut comme aspiré dans une faille temporelle entre son dernier long-métrage, l’excellent polar Cold in July (2014) et In The Shadow of the Moon (2019), beau petit dernier dans lequel il est justement question de course contre la montre. Comprendra qui l’aura vu, et serait bien inspiré le lecteur n’ayant pas encore appuyé sur la touche « play » de le faire avant de continuer cette chronique, sujette aux spoilers. Vous voilà avertis.

 

 

On aura beau pester contre, jurer par tous les Grands Anciens et sur la tête de Dagon qu’on ne nous verra jamais sur la liste de leurs abonnés, hurler à la mort lente et douloureuse du support physique que la plate-forme aide à poinçonner un peu plus chaque jour, reste que Netflix, le temps passant et les bons plans aidant, se fait de plus en plus fréquemment le repaire des meilleurs cinéastes en activité. A cette (petite, on a pas le temps de la faire longue) liste constituée du dieu coréen Bong Joon-Ho (Okja, de ces rares films capables de changer des vies) et du grand David Fincher (Mindhunters, série parvenue à faire aussi bien, si ce n’est mieux dans sa deuxième saison, que la déjà légendaire première saison de True Detective) vient s’ajouter Jim Mickle, jeune talent des années 2000 peu à peu devenu l’une des valeurs sûres de la décennie écoulée. Et probablement l’un de ces artistes ayant le mieux humé le bon air des années 80, dont il ne fait pas que reproduire le fumet et l’aura, puisqu’il en retrouve aussi la clarté et la simplicité. Comment en vouloir éternellement au tout digital – évolution n’allant pas tout à fait dans le sens de notre manière de vivre notre passion sur Toxic Crypt, on ne va pas s’en cacher – lorsque celui-ci permet à de tels auteurs d’avoir les coudées franches et d’offrir une visibilité durable à des projets plus ou moins casse-gueules, ailleurs promis à une exploitation technique dans deux salles et demi et une sortie en catimini en DVD et Blu-Ray ? Le revers de la médaille Netflix, c’est que pour glisser In The Shadow of The Moon auprès de ses grands frères Stake Land ou Mulberry Street, il va falloir se la jouer façonneur de bootleg et faire chauffer imprimante et graveur de frisbee. Car disons-le tout de go, cette balade dans les ombres lunaires mériterait une existence matérielle, et donc plus que de se retrouver perdu dans un disque dur externe au milieu de 3472 autres bidules chargés en trois clics et deux roulements de souris, ou sur le listing sans fin des rois du streaming…

 

 

1988. Patrouilleur nocturne de la grande Philly, le modeste agent Locke (Boyd Holbrook, méchant de Logan et gentil de The Predator) traverse les coins les plus sombres de la cité avec son équipier pantouflard Maddox (Bokeem Woodbine, Overlord et l’imminent Ghostbusters : Afterlife), rêvassant à sa femme enceinte et à des enquêtes plus palpitantes que les communes arrestations de voleurs à la tire auxquelles il semble abonné. Ecrasé par son enquêteur de beau-frère (le toujours impeccable Michael C. Hall de Six Feet Under et Dexter, tête d’affiche de Cold in July), flicard aux dents longues fermement décidé à gravir les échelons à grands enjambées et ne laissant donc aucune chance au compagnon de sa sœur d’en faire autant, Locke n’en décide pas moins de s’inviter sur les lieux de crimes étranges. Aux trois coins de Philadelphie, deux hommes et une femme, pianiste de renom, cuisto d’un snack à la propreté douteuse et chauffeuse de bus, meurent au même moment, la cervelle liquéfiée et coulant de leurs orifices. Unique indice, et seul point commun entre ces défunts que tout oppose, les perforations retrouvées dans leur nuque. celles sans doute causées par une jeune métisse portant un sweat à capuche bleu, courant d’un bout à l’autre de la ville et venant tout juste de « piquer » une gothique, morte quelques instants plus tard dans les mêmes circonstances que les autres victimes, dans une boîte de nuit. Saisissant sa balle au vol, Locke embarque Maddox dans une course poursuite dans le métro, et est à deux doigts d’arrêter cette drôle de serial killeuse, douée pour les pirouettes athlétiques mais aussi très au courant de la vie privée de Locke, qu’elle félicite pour la naissance prochaine de sa petite fille, et s’excuse pour la perte de son collègue. Dans la rixe, la demoiselle fait une mauvaise chute et est happée par un métro, démembrée dans la seconde. Maddox est toujours bien en vie, etLocke devient bien le père d’une petite Amy. Son épouse meurt néanmoins lors de l’accouchement. 1997. Neuf années sont passées, un mouvement contre les violences policières envers les Noirs s’élève, demandant près d’une décennie après les faits des réponses quant à la bavure ayant valu à la jeune tueuse, toujours aussi mystérieuse, de passer sous un train. Au même moment, plusieurs personnes sont découvertes vidées de leurs globules rouges, des piqûres une nouvelle fois retrouvées dans la nuque, alors que les caméras de surveillance prouve que la demoiselle dont Locke se débarrassa par accident auparavant est toujours en vie… Dans cette nouvelle enquête, Maddox meurt, tué par celle-ci d’un tir de fusil à pompe dans le visage.

 

 

Nous connaissions le jour sans fin de Bill Murray et sa foutue marmotte, nous voilà face à l’enquête sans cesse remise à zéro, ou plutôt vécue à rebours puisque, time travel oblige (j’avais prévenu pour les spoilers, et les affiches publicitaires que Netflix répandit sur la toile ne se cachaient guère de jouer avec les cadrans) la fameuse mamzelle jouant de la seringue, Rya (Cleopatra Coleman, Fear Clinic avec Robert Englund), s’échappe bien sûr de son futur à la faveur des cycles lunaires. Tous les neufs ans, Rya réapparaît donc, remontant le temps petit à petit, alors Locke suit sa route dans l’autre sens, sa soif de vengeance pour son comparse et de savoir sur les intentions de sa Némésis transformant, décennies après décennies, le policier en un demi-fou aux discours incompréhensibles pour son entourage. Difficile de ne pas songer à la performance de Matthew McConaughey dans True Detective devant le changement physique et moral de Boyd Holbrook tout au long du film, au départ un bel homme vif et volontaire, plus loin un alcoolique au look de sans-abris, vivant dans sa voiture et traquant un fantôme qu’il ne croise que cinq minutes tous les neuf ans… Mickle sait à quels bons biberons du thriller se nourrir, cela se voit, et l’on pense ici aux films noirs venus de Corée du Sud, et là-bas au Seven de Fincher lorsqu’en 88 Locke et Maddox passent des ruelles trempées par la bruine aux boîtes de nuit où résonnent un metal industriel très typé 90’s. Sans doute plus qu’une occasion de monter sur le même siège de Marty et Doc et donc de verser dans la science-fiction temporelle, on sent que c’était la chance de rendre hommage au film policier de ces quelques trente dernières années qui poussa Mickle sur le projet, tant chaque passage à une époque différente de la précédente lui permet de se lover dans de nouvelles atmosphères, dans de nouvelles références, néanmoins jamais envahissantes. Dans de nouveaux sentiments, aussi.

 

 

Pur film noir noyant son audience dans une cascade de doutes, In the Shadow of the Moon progresse petit à petit, pas à pas et indice après indice, vers le désespoir. A petite échelle lorsque l’on suit Locke, forcé d’abandonner une famille qui ne le comprend plus pour déterrer des cadavres une fois la nuit tombée ou de multiplier les délits pour voir son enquête avancer. Et à grande échelle lorsque Rya parle de son quotidien à venir, monde réduit en cendres par les luttes interraciales causées par un groupuscule de suprémacistes blancs, de mieux en mieux organisé à travers les âges pour finalement faire couler le sang et faire monter les flammes en 2024. On le devine finalement bien vite, Rya court à reculons de 2015 en 2006, et de 1997 en 1988 pour éliminer les futurs terroristes et effacer des millions de morts en réduisant en gelée une dizaine de cervelles. Et Locke, dans un twist que l’on voit venir de loin et sans jumelles, d’apprendre que celle qu’il traque encore et encore est de son sang et de lui donner sa bénédiction pour continuer une œuvre qu’elle juge humanitaire. Une morale risquée, de celles aptes à faire grincer bien des dents et à lancer le débat…

 

 

Le principal défaut de In the Shadow of the Moon ne se trouve néanmoins pas dans cette prise de position – après tout, on y adhère ou non – mais dans sa réplique quasi-parfaite du thriller à laquelle il s’adonne. Et comme 99,99 % des faiseurs d’enquêtes, Jim Mickle est meilleur lorsqu’il pose des questions que lorsqu’il y répond, le point de départ étant, c’est une habitude, meilleur que l’arrivée. Même si celle-ci se distingue fort joliment des troupes de par une tendresse tranchant enfin avec la déprime carabinée que semble se traîner In the Shadow… depuis son coup d’envoi. De bien maigres réserves néanmoins, le trajet étant en large part palpitant, et rappelle qu’un bon film de SF n’a pas nécessairement besoin d’une tonne de CGI ou d’un Tom Cruise défiant continuellement les lois de la vieillesse pour exister. Quelquefois, un pitch simple mais parfaitement solidifié, une vision et une mise-en-scène sans défaut, ainsi que des personnages dont on se souviendra valent toutes les guerres spatiales de la galaxie. In the Shadow of the Moon est une excellente boucle dans laquelle nous nous perdrons à nouveau, en 2020 comme en 2011, 2002, 1993 et 1984.

Rigs Mordo

 

  • Réalisation : Jim Mickle
  • Scénario : Gregory Weirdman, Geoffrey Tock
  • Production : Jim Mickle, Linda Moran, Ben Pugh
  • Pays: USA, Canada
  • Acteurs: Boyd Holbrook, Cleopatra Coleman, Micheal C. Hall, Bokeem Woodbine
  • Année:  2019

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