Le Spectre Maudit (The Black Torment)

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Dans le monde brumeux du cinéma gothique, l’éternel « Jusqu’à ce que la mort nous sépare » n’a pas franchement droit de cité et ne tient que le temps que le curé le dise. Le Spectre Maudit (1964) en fait une nouvelle fois la démonstration en tourmentant un John Turner (The Giant Behemoth) avec lequel sa défunte épouse a encore quelques menus détails à régler.

 

 

N’est pas la Hammer qui veut, et le réalisateur anglais Robert Hatford-Davis (le blaxploit’ Black Gunn en 1972) ainsi que le tout aussi britannique studio Compton Films (l’excellent Sherlock Holmes contre Jack l’Eventreur, le Repulsion de Polanski) en firent la douloureuse expérience avec Le Spectre Maudit, alias The Black Torment. Un bide, et de ces films se ramassant si méchamment qu’ils se retrouvent triturés dans tous les sens quelques années plus tard pour une sortie en Allemagne, les distributeurs germains tentant de faire passer ce petit gothique tout ce qu’il y a de plus classique pour un virulent splatter, modifiant notamment son introduction. Celle d’origine choqua pourtant déjà les organismes de censure au service de Sa Majesté, puisque quelques coupes furent nécessaires pour rendre moins méchante cette traque nocturne dans les bois, une demoiselle se retrouvant étranglée par un mystérieux assaillant aux mains gantées. Presque du giallo, mais rien de suffisamment offensant pour véritablement mériter de se prendre un coup de cisaille dans la pelloche… Mais la BBFC le montrera encore vingt ans plus tard en rabotant ou jetant au feu leurs satanés Video Nasties : ces gens-là sont des éternels mécontents, équivalents du réel à ces villageois bougons du septième art, toujours pressés d’agripper fourches et torches pour s’en aller punir une noblesse présentée comme vampirique ou à tout le moins blasphématoire. On les retrouve d’ailleurs à l’entame de The Black Torment, ces gens de peu regardant avec méfiance leurs suzerains et autres maîtres, ici un Sir Richard Fordyke (John Turner, donc) de retour de Londres avec une nouvelle fiancée sous le bras (Heather Sears, Le Fantôme de l’Opéra version Hammer) et ne comprenant pas pourquoi son forgeron le traite comme le diable en personne. Les mines semblent tout aussi déconfites dans ses luxueux quartiers privés, majordomes et femmes de chambre semblant rivaliser de froideur à l’égard de leur seigneur. Richard fera rapidement le lien avec l’horrible meurtre perpétré sur ses terres : dans un dernier souffle apeuré, la victime aurait prononcé son nom, et plusieurs paysans et bergers jurent l’avoir aperçu rôder dans les bois une fois la nuit tombée. Impossible puisqu’il vivait le grand amour dans la capitale au même moment…

 

 

Collision à l’amiable entre l’épouvante bien de son époque (fantômes hantant les notables, balades sous une lune froide, visite du cimetière local) et le film à suspense presque Conan-Doylien (comment se fait-il qu’un double de Richard traîne dans les parages?), Le Spectre Maudit, s’il ne peut prétendre au statut d’indispensable du genre et ne se hissera probablement jamais dans les Top 5 des fanatiques de l’horreur des 60’s, celle pleine de caveaux où flottent les âmes revanchardes, n’a néanmoins pas mérité l’échec rencontré sur son propre territoire. Certes, Hatford-Davis déballe les passages obligés du genre et ne se distingue peut-être pas suffisamment de la concurrence sur les questions thématiques. Et il a le mauvais goût de s’adonner à un déluge de révélations surprises lors de dernières minutes presque hystériques, des personnages dont on n’avait jamais sous-entendu l’existence sortant des placards tandis que les amourettes inavouées et les trahisons s’enchaînent assez maladroitement. N’empêche que question atmosphère il a parfaitement assimilé les bonnes leçons dispensées par Edgar Allan Poe, mettant au centre de son bal fantomatique les rancœurs et problèmes familiaux des Fordyke, certes riches mais aussi profondément malheureux. Tels des Roderick Usher tourmentés par un arbre généalogiques aux branches trop crochues, l’un des ancêtres de Richard s’étant fait connaître pour sa cruauté et ses mauvais agissements, les Fordyke ont une ardoise à payer à la vie. D’autant que leurs caractères frigides auraient poussé à la démence puis à la défenestration l’épouse précédente de Richard, dont il se dit qu’un décès prématuré ne l’empêche guère de traverser minuit en hurlant à l’injustice. De quoi donner légèrement froid dans le dos, surtout lorsque la fenêtre par laquelle elle choisit sa mort s’ouvre chaque nuit dans un boucan infernal… Rajoutez des obligatoires portraits souvent plus inquiétants qu’apaisants, et le père de Richard paralysé et incapable d’ouvrir la bouche depuis une violente attaque cardiaque, et vous aurez une petite idée du climat volontairement lourd répandu par The Black Torment, qui aurait pu dégringoler de l’étagère où sont rangés La Tombe de Ligea et La Chute de la Maison Usher par Roger Corman.

 

 

Du bon boulot, efficace (les apparitions de la mariée décédée ne poussent pas au rire tonitruant) et parcouru de quelques idées visuelles (la discussion entre Richard et son homme de confiance, vécue de l’oeil mi-clos du vieillard paralysé), et exerçant sans doute une influence plus marquée que l’on pourrait le penser sur le gothique moderne. C’est qu’on songe au Sleepy Hollow de Tim Burton au niveau du récit comme de certaines scènes horrifiques, précisément lorsque Richard se voit poursuivi par un cavalier fantomatique, certes avec toujours la tête vissée sur les épaules mais n’en évoquant pas moins un certain headless horseman. Reste que le plus intéressant dans Le Spectre Maudit tient dans le caractère particulièrement détestable de Richard, être colérique, supérieur (il traite « d’animaux » ceux à son service), violent, menaçant et somme toute bien loin des jeunes premiers que la Hammer se plaisait à envoyer dans les pattes de Dracula. Une audace payante car si l’on ne prend jamais parti pour ce sale type auquel on souhaite même une dure chute, on s’accroche avec facilité à sa terrible destinée. Disponible dans un DVD édité par Neo Publishing et accusant tout doucement son âge (la copie est terne, pour le dire autrement), The Black Torment vaut toujours l’œillade et fait un très bon à-côté aux Hammer Films et autres contes morbides échappés de la Amicus.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Robert Hartford-Davis
  • Scénario : Derek Ford, Donald Ford
  • Production : Robert Hartford-Davis, Michael Klinger, Tony Tenser
  • Pays : Grande-bretagne
  • Acteurs : John Turner, Heather Sears, Ann Lynn, Peter Arne
  • Année :  1964

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