Yoga Hosers

Category: Films Comments: No comments

Une chose est certaine : à l’heure de ces bilans cinématographiques fleurissant un peu partout sur la toile et entourant la désormais éteinte décennie 2010, Yoga Hosers (2016) se retrouve plus fréquemment dans les flops que dans les tops. Si tant est que qui que ce soit se souvienne encore de cette petite production indépendante shootée par un Kevin Smith tournant avant tout pour lui-même, et oubliant dans le même temps que personne n’a réellement envie de voir sa propre fille et celle de Johnny Depp se bastonner avec des saucisses nazies…

 

 

 

Qu’il est loin le temps où Kevin Smith était perçu comme la voix d’une génération geek alors pas encore tout à fait éclose et l’un des espoirs d’un cinéma indépendant sans artifices, car centré totalement sur des personnages à mille lieux des canons hollywoodiens. Le style Smith, c’est celui fait de glandeurs et nerds discutant de films populaires (mais jamais totalement reconnus par la critique officielle) autour d’un granita fraise et en plongeant dans une pile de cassettes vidéos. Une certaine forme de simplicité, et une lettre d’amour sans cesse renouvelée pour ces outcasts en marge d’une pop culture qu’ils allaient pourtant bientôt mener à la baguette. Gageons que si les multiplexes alignent désormais les Captain America et Aquaman en rang d’oignons, c’est un peu parce que Kevin Smith n’hésita pas, d’oeuvres en œuvres, à assurer que non, il n’y a aucun problème à être un fan de comics. Mais ça, c’était dans la deuxième moitié des années 90, et beaucoup de cappuccino a coulé sur les chemises aux couleurs de l’araignée New-yorkaise depuis. La culture défendue par Smith (Marvel, DC Comics et Star Wars, pour aller vite) n’est plus seulement acceptée, elle est rentrée dans les mœurs à un point tel qu’elle n’est plus esquivable, plus personne ne saurait ignorer qui est ce Stan Lee qu’il invita dans l’un de ses premiers films, Big Bang Theory a rendu la figure du geek « in »… et le pauvre Kevin enchaîna les insuccès, devenant l’une des cibles privilégiées d’une critique avec laquelle il entre fréquemment en guerre. Depuis l’échec de Père et Fille (ou Jersey Girl en VO, 2004), mélo cloué au piloris pour ses contours gnangnans et un Ben Affleck alors occupés à enchaîner les navetons, rien ne va plus vraiment, malgré des Clerks 2 (2006) – tentative de retrouver le feu des débuts – et un Zack et Miri tournent un porno (2008) qui sauront trouver leurs défenseurs. Mais l’enfer s’ouvre sous Smith dès Top Cops en 2010, buddy movie tronçonné de toutes parts et alors unanimement reconnu comme ce que le réalisateur a pondu de plus pénible. Une expérience doublement douloureuse, le tournage s’étant franchement mal déroulé avec un Bruce Willis plus difficile et imbuvable que jamais, et un Smith que sa rencontre avec Seth Rogen (alias « je suis pas drôle pour un sou mais allez savoir pourquoi, tout le monde m’adore ») sur Zack et Miri a changé en un accroc à la fumette, ce que n’apprécient pas toutes les personnes impliquées dans Top Cops. La suite ? Un Red State (2011) tanguant franchement vers l’exploitation, l’étrange et glauque Tusk (2014) et donc le présent Yoga Hosers, pour ainsi dire des Séries B sans autre ambition que de permettre à Smith de faire ce qu’il veut, entre un podcast délirant et une soirée beuh. Une tactique qui prouvera rapidement ses limites (d’ailleurs, Smith nous a récemment « gratifiés » d’un Jay and Silent Bob Reboot, nouveau retour à ses débuts, et donc en arrière, soulignant une filmographie récente en mauvaise santé), Yoga Hosers étant en effet l’une des pires propositions cinoche survenue lors de la décennie écoulée…

 

 

Une entreprise antipathique dès ses prémices, les rôles principaux revenant à Lily-Rose Depp (fille du pirate des Caraïbes et de Vanessa Paradis) et Harley Quinn Smith (gamine d’un Kevin fan de Batman au point de refiler un nom aussi atroce à sa gosse), catapultées caissières d’une petite supérette envahie par de monstres minuscules, mi-chipolatas mi-nazillons, qu’elles devront repousser. Le tout avec l’aide de Johnny Depp, qui comme les jeunettes retrouve le rôle qu’il tenait dans Tusk (Yoga Hosers se déroulant dans le même univers que le film d’horreur avec son Justin Long changé en lamantin), et de Vanessa Paradis, prof d’histoire apprenant aux deux cocottes la montée du nazisme au Canada à une époque où Instagram n’existait pas encore. Pas la peine de sortir les crayons de couleur et vous faire un zouli dessin : Yoga Hosers est une affaire de famille, et un véhicule pensé pour faire gagner quelques kilomètres aux carrières des deux blondinettes. C’est raté pour le coup, car si les fifilles à leurs papas deviennent les plus prisées des comédiennes, ce ne sera certainement pas le fait de ce mélange absurde entre la nazisploitation, Sausage Party et les teen movies un peu rock’n’roll aux entournures. Evacuons d’emblée le moins fâcheux des sujets : non, le pire de Yoga Hosers ne se trouve pas dans son attribut fantastique, grotesque au possible mais s’assumant en tant que tel. On sent que l’on tient là une demi-vanne imaginée par le cerveau enfumé de son auteur, et il est évident qu’un faux trailer aurait largement suffit tant il est impossible de tenir 90 minutes sur de la choucroute en Führie. Voir les « deux Colleen » – les héroïnes portant le même prénom – jouer au hockey au milieu d’incrustations ratées de boudins blancs et de morceaux de choux en CGI low cost n’est pas tout à fait l’idée que l’on se fait du bonheur. Mais disons que ça reste suffisamment punk dans l’idée pour que l’on ne dynamite pas le night and day où se déroule l’action par simple haine pour ces Bifi diaboliques. D’autant qu’elles sont plutôt rigolotes, ces saucisses tuant la clientèle venue s’acheter du PQ en lui rentrant dans le derche (c’est Kevin Smith, il a laissé la finesse aux autres depuis perpette), même si ce n’est que le temps d’une minute ou deux.

 

 

Des sourires précieux car rarissimes dans Yoga Hosers, certes tout sauf convaincant en tant que monster movie (une sorte de créature de Frankenstein/mecha/Jason Voorhees apparaît en dernière bobine et elle ne fait jamais vibrer), mais carrément minable comme comédie. A un point tel que les filmos de Rob Schneider et Kevin James, pas tout à fait généreuses en fous rires, seront revues à la hausse après ce mauvais cassoulet, qui nous laisse les flatulences sans nous avoir rempli la panse. Two Women Show pénible en diable, le douzième film de Smith se fait suite ininterrompue de sketchs dont on peine à dénicher l’aspect humoristique, et mute sans tarder en un concours de blagues sans chutes. Oui, les filles sont des teenagers clichées au possible, le groin toujours enfoncés dans leurs téléphones, blasées de tout et amoureuses du Justin Bieber de service (qui se trouve être un psychopathe sataniste de pacotille). Mais en quoi est-ce fendard ? Et est-ce que ça les rend agréables à suivre ? Elles sont au contraire bonnes à être baffées avec un moule à gaufres, la fille Depp incarnant une peste se pensant au-dessus du reste du monde tandis que la gosse Smith semble si stupide qu’on se demande si elle lace elle-même ses boots. Ne voyez pas là un discours anti-ado, les adultes ne s’en sortant pas mieux : en plus d’un Depp ridicule dans son rôle d’enquêteur à côté de la plaque, tous les personnages ayant dépassé 18 ans sont soit des emmerdeurs, soit des cons finis, la seule à conserver sa dignité et sa classe naturelle étant Vanessa Paradis. Allez donc vous passionnez pour les interminables tunnels de dialogues (le concours d’imitations du savant fou nazi, aussi pathétique qu’insupportable) avec des protagonistes pareils…

 

 

Si l’on pensait naïvement que le dérangeant Tusk avait permis à Smith de grandir un petit peu, Yoga Hosers nous assure qu’il n’a finalement pas évolué d’un iota. Toujours coincé en 1999, il semble continuer à penser qu’un soupçon d’insolence couplé à des dialogues et gags tournant autour de la bite et du cul forment la recette magique. Cela pouvait effectivement faire son petit effet il y a vingt ans lorsque les petits et grands écrans ne s’étaient pas encore vraiment faits aux déluges de diarrhées et d’insultes de South Park et compagnie. Mais alors que Trey Parker et Matt Stone ont mûri et ne se contentent plus de « shoot dans le bébé » et de vannes grasses, toujours présentes mais insérées dans des critiques de la société au second degré construit et parfaitement structuré, Smith est toujours cet ado à moitié demeuré reniflant ses prouts sans s’inquiéter du contexte ou de la rythmique humoristique. En toute logique, Yoga Hosers est donc une sorte de petit frère du nullissime Eh Mec, elle est où ma caisse ?, mais dont la césarienne serait survenue avec deux décennies de retard. On y retrouve ces mêmes comédiens qui jouaient les ados dans une autre vie (Natasha Lyonne des American Pie), cette même envie de faire n’importe-quoi pour prouver sa rebelle attitude (les chansons rock des Colleen, inutiles et seulement présentes pour faire genre), ces mêmes protagonistes un peu paumés que les « vieux » ne sauraient comprendre, et ce même humour se réclamant de l’absurde pour excuser sa fainéantise. Désolé mais ça ne passe pas, et Yoga Hosers a déjà été fait ailleurs avec autrement plus de talent. Ainsi, si vous avez faim d’une teen comedy assumant sa folie, allez donc zieuter un Freddy got fingered totalement infaisable de nos jours et se bonifiant avec les années, tel un grand cru incompris à sa sortie. Si c’est les déboires de deux nénettes lassées de leurs mornes existences, l’excellent Ghost World avec Thora Birch et Scarlett Johansson vous tend les bras. Et si c’est un crachat de pop culture avec des arrêts sur images inspirés des écrans de smartphone ou de jeux vidéos qui vous fait envie, il est toujours temps de tester Scott Pilgrim vs. The World, non ? Enfin, si c’est l’idée de voir des fifilles attaquées par des streums d’une quinzaine de centimètres qui vous excite, le catalogue de la Full Moon déborde de poupées tueuses ou de mutants riquiquis. En plus, les filles y seront à poil. A bon entendeur…

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Kevin Smith
  • Scénario : Kevin Smith
  • Production : Jennifer Schwalbach Smith, Jordan Monsanto
  • Pays : USA
  • Acteurs : Lily-Rose Depp, Harley Quinn Smith, Johnny Depp, Ralph Garman
  • Année :  2016

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>