R100

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Déconseillé aux moins de 100 ans, R100 (2013) rappelle que derrière une retenue et une politesse à l’épreuve des balles, nos amis les Japonais cachent une sensibilité artistique particulièrement foldingue. Mais à quoi s’attendre d’autre qu’une grosse cuillerée d’absurde de la part du gentiment fêlé Hitoshi Matsumoto, dont le Symbol (2009) et ses zizis d’angelots poussant sur les murs continue de générer la perplexité, même chez une audience habituée aux folles tornades nippones. Pas de raison que ça change avec R100.

 

Attention, risque de spoilers.

 

Pas facile la vie du quadra Katayama (Nao Ohmori, Ichi the Killer), employé dans un magasin de literies élevant quasiment seul son fils depuis trois ans, son épouse étant tombée dans un profond coma. Certes aidé par un beau-père attentif et présent, Katayama traverse sa vie triste et solitaire entre un boulot loin de le passionner, les trajets boulot-maison et l’éducation d’un enfant pour lequel il est aux petits soins. En quête d’épices à saupoudrer sur sa morne existence, il finit par franchir la porte de l’agence Bondage, spécialisée dans le sado-masochisme, avec laquelle il s’engage pour une durée d’une année. A compter de ce jour, des « reines » tout de cuir vêtues viendront lui rendre visite, fouet et cravache à la main, pour l’humilier ou le passer à tabac dans les lieux publics. Et ça fonctionne : de la douleur naît le plaisir de Takayama, dont le visage se déforme au fil des punitions, comme si le working man endormi par le métro-boulot-dodo et de sinistres visites à l’hôpital touchait enfin son nirvana personnel. Mais lorsque les dominatrices débarquent sur son lieu de travail, dans la chambre de son épouse à l’état végétatif ou se permettent d’offrir des jouets à son rejeton (une sorte d’Action Man saucissonné façon bondage!), Takayama voit rouge et souhaite mettre un terme au contrat le liant à ce club très privé. Impossible malheureusement, et la situation empire encore lorsque l’une de ces queens fait une mauvaise chute chez notre héros, se brisant la nuque. Et l’agence de croire que Takayama s’est rebiffé et aurait liquidé l’une des leurs, les forçant à le punir beaucoup plus sévèrement désormais…

 

 

Alors Hitoshi Matsumoto, véritable génie ou petit farceur enfumant son monde ? Un peu des deux sans doute, et il paraît clair en écoutant le bonhomme qu’il n’est pas dupe du caractère chaotique et volontairement incompréhensible de son œuvre. Après tout, il avoue dans une demi-vanne que si R100 était véritablement limité aux centenaires, cela lui donnerait une excuse toute trouvée en cas d’échec du film, conscient que son art ne touchera qu’une infime partie de la population. « Après tout, il faut avoir 100 ans pour comprendre R100, et c’est parce que je n’ai pas cet âge que je ne le comprends pas moi-même » finit-il même par balancer, toujours à mi-chemin entre l’aveu et la farce. Une posture qui perd de sa crédibilité dès que ses comédiens prennent la parole, la majorité voyant en Matsumoto un réalisateur « viril et sachant ce qu’il veut », preuve que le Japonais ne tourne pas à l’aveugle et sait où il va. La structure de R100 atteste d’ailleurs d’une réflexion poussée sur les sentiments que Hitoshi, aussi scénariste, désire faire naître chez son public : coupé en deux, le film débute par une première moitié on ne peut plus maussade, molle à dessein, dévoilant la société japonaise comme inerte. Un véritable drame social, très premier degré lorsque l’on suit la quotidien de Takayama, noyé dans une photographie jaunâtre accentuant encore un peu plus la laideur de la vie courante du pauvre homme, dont les seuls rayons de soleil sont des dominatrices de plus en plus virulentes. Si le film semble enfin sourire un peu, les situations abracadabrantesques (au fur et à mesure qu’un maître en sushis sert Takayama, la reine de service ce soir-là les écrase sur sa planche, le tout devant les regards gênés des clients) faisant naître une forme très particulière d’humour, Matsumoto s’assure néanmoins que l’on ravale nos rires en déformant le visage de Takayama lorsqu’il se délecte de sa situation de supplicié. Les yeux noirs comme du charbon, les pommettes gonflées, des ondulations s’évaporant de son crâne : le premier rôle ressemble dans ces instants à une figure grotesque dessinée par Junji Ito, mangaka spécialisé dans les monstruosités s’il en est.

 

 

Difficile à cerner, ce R100, et alors que l’on commence à se faire une vague idée des intentions de Matsumoto, voilà qu’il pousse son oeuvre à la sortie de route en la faisant entrer vigoureusement dans le fantastique. Les fameuses reines sont désormais des ennemies en devenir, possédant chacune des pouvoirs aux confins du surnaturel : jadis présentées comme des êtres mystérieux vivant dans une pièce gigantesque au milieu de laquelle trône un manège, une imagerie féerique contrastant bien évidemment avec leurs tenues sexualisées, les dominatrices font désormais penser à des vilaines de sentaï ou de dessins-animés à la Goldorak vivant dans un QG à l’abri des regards, en fait une piscine étrange. A la solde d’une association dont le PDG est une grosse dame venue d’Amérique et pestant des « motherfuckers » toutes les six secondes, nos Queens font virer le récit au film d’espionnage déjanté, l’une pouvant prendre n’importe quelle voix (même celles qu’elle n’a jamais entendues!) tandis que les autres sont des expertes du crachat ou sont capables d’avaler un corps dans son entièreté. Et que dire de ces dominatrices ninjas, semblables à ces innombrables soldats anonymes que les Bioman et compagnie croisaient à la grande époque ? C’est d’ailleurs en usant de grenades que Takayama les fera reculer dans une séquence dont la pyrotechnie cheap rappelle, une fois encore, les sentaï des années 70, bande-son plus héroïque et kitsch en appui. A la manière du Takeshi’s de Takeshi Kitano, Matsumoto dynamite son propre projet, le faisant passer du drame minimaliste à la bataille rangée au milieu d’un jardin de choux fleurs. Fallait oser, tout comme il fallait oser transformer R100 en un film (réalisé par un vieillard centenaire, justement) dans le film, que regardent des producteurs et distributeurs, navrés du résultat auquel ils ne comprennent rien. Probablement les instants les plus drôles de cette curiosité faite pellicule, par ailleurs.

 

 

Proposition cinématographique très particulière, R100 ne cesse donc de repousser ses propres limites et ne parlera, c’est mathématique, qu’aux peu nombreux cinéphages en quête d’OVNI venus du pays des samouraïs et du porno à tentacules. Ceux-là retrouveront leurs petits chez ce foufou de Matsumoto, capable de nous mettre profondément mal à l’aise (le gamin accroché façon bondage à l’arrière-plan, le supplice de la bougie à côté de la femme de Takayama, toujours comateuse) puis de nous pousser à la risette au détour d’un final non-sensique et à l’optimisme surréaliste. Unique, et donc à expérimenter.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Hitoshi Matsumoto
  • Scénario : Hitoshi Matsumoto, Mitsuru Kuramoto,…
  • Production : Keisuke Konichi, Natsue Takemoto
  • Pays: Japon
  • Acteurs: Nao Ohmori, Mao Daichi, Naomi Watanabe, Suzuki Matsuo
  • Année:  2013

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