Dracula, The Dirty Old Man

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De par sa banale apparence d’aristocrate tout de noir vêtu, Dracula a toujours été forcé d’aligner plus d’efforts que ses confrères momies ou créatures de Frankenstein pour se faire remarquer et mériter sa carte de membre VIP au Monster Club. Plutôt que de pourchasser des archéologues à du deux à l’heure dans la Vallée des Rois ou de balancer des fillettes dans des mares, le Comte vise la distinction en fricotant avec la gent féminine, soulignant film après film son statut de chaste lover. Mais les bisous sucrés sous une lune pleine et les rendez-vous nocturnes sur les balcons de pierre, ça va cinq minutes, et ayant quitté l’adolescence, le vieux Drac’ se fait plus vicelard dans un Dracula, The Dirty Old Man (1969) défiant toute description. Attention, gros délire en vue.

 

 

Something Weird Video. Trois mots simples, pour ne pas dire tout bêtes, qui une fois associés raisonnent dans les crânes des cinéphages déviants comme autant de promesses psychotroniques. S’installer devant une bobine sortie des hangars du regretté Mike Vraney, c’est effectivement l’assurance de se sentir englouti par d’incroyables hallucinations, où les gorilles pervers giguent avec les magiciens sadiques et des Black Panthers ayant perdu leur fourrure. On s’amuse bien chez Vraney, à condition de laisser sa morale à l’entrée. Et son bon goût aussi, condition sine qua non pour se laisser aspirer par la spirale Something Weird Video. Est-ce à dire que tout le catalogue de cette modeste mais noble entreprise mérite que l’on regarde par le trou de la serrure, le souffle lourd et le regard chevrotant ? Peut-être pas, car pour un H.G. Lewis où virevoltent les membres tranchés nets, il faut bien souvent se taper une dizaine de nudies dont le capital sympathie ne dépasse généralement pas les vingt minutes. Question de goût et de sensibilité : dans la crypte nous ne sommes jamais contraires à un cortège de demoiselles peu farouches, surtout si elles ont le sourire et le téton rieur. Mais de là à passer une heure et demie à les voir se déhancher sur du jazz de troisième zone sans qu’aucun échappé de l’asile ne vienne leur montrer sa collection de couteau à viande… Heureusement pour les goules nucléaires que nous sommes, le Dracula, The Dirty Old Man du réalisateur/scénariste/producteur (et on parie notre collection de pin’s qu’il faisait aussi les tartines sur le set) William Edwards a la belle idée de mélanger le foutre au sang. Ainsi qu’aux coulées de baves échappées des gosiers hilares.

 

 

Son histoire sera donc celle de ce bon vieux Dracula, qui délaisse son vieux château en Transylvanie et ses forêts brumeuses pour les déserts sans fin du Nevada et ses cactus fièrement dressés. Poète à ses heures, le blood sucker (à moins que ce soit son futur servant poilu ? Allez savoir…) ouvre le film sur un monologue en voix off, commentant les plaines désertiques et montagneuses de sa voix mi-endormie mi-j’en ai rien à foutre, sa tirade laissant supposer que ses grandes heures sont derrières lui et que la pipistrelle n’a plus toutes ses boulons correctement vissés. Jugez vous-même : « C’est ici que, dans le désert, j’ai vécu ma première expérience… Au-delà des belles collines… J’ai vu un panorama de belles collines… Cependant, aussi beau que tout ceci puisse paraître, la mort se cachait derrière ces belles collines… Et de belles femmes. Je ne sais pas qui est venu en premier. » Le ton est donné : Dracula, The Dirty Old Man sera autre, très autre. Nous ne sommes d’ailleurs pas déçus en la matière, et ce dès l’entame : après cette énigmatique tirade et un générique d’ouverture plutôt joli, le titre se dessinant dans le sang s’écoulant d’une poitrine féminine, Dracula sort de son cercueil. En baillant comme une adolescente peinant à se remettre de sa soirée pyjama de la veille, et en marmonnant dans tous les sens, la bouche pâteuse, celui que l’on appelait jadis le prince des ténèbres s’apprête à passer une nouvelle journée ennuyeuse dans la grotte où il a installé sa tombe. Et ses chevalets aussi, le gugusse prévoyant déjà quelques nuitées endiablées avec de jolies jeunes filles. On comprend d’entrée de jeu que la vision qu’à Edwards du mythe vampirique n’est pas tout à fait comparable à celles de la Universal ou de la Hammer. D’une part parce que le Vince Kelley portant ici la cape n’a ni le regard glaçant de Bela Lugosi, ni la supériorité naturelle de Christopher Lee. Suffit de voir où la chauve-souris crèche : jadis caché dans de somptueuses forteresses, Dracula se retrouve désormais dans les Bronson Caves, soit LE lieu où tous les petits budgets des années 50 et 60 étaient shootés en deux temps trois mouvements. Citons, sans favoritisme, Robot Monster, Day the World Ended, It Conquered the World, Monster from Green Hell, L’Attaque des Crabes Géants, The Brain from Planet Arous ou même la série Batman des sixties. Et on en saute des dizaines, dont certains courts-métrages amateurs de Don Glut. De quoi faire vibrer le palpitant des addicts à la SF fauchée, la caverne étant à la Série B ce que Lourdes est aux cathos : un lieu de culte. Mais aussi et surtout le signe d’une certaine déchéance pour le petit chef des hordes vampires, qui passe des imprenables citadelles à un trou dans la roche, tel un vulgaire cancrelat logé dans une fissure. Ca promet, donc.

 

 

Après cette rencontre avec un Dracula très chill – c’est la dèche, mais ça ne l’empêche pas de garder le sourire et de s’amuser d’un rien – c’est Mike qui nous est présenté. Mike, c’est le casanova local, la bite humaine du patelin, celui dont la banquette arrière a vu plus de culs que le plus renommé des proctologues. Mike est un collectionneur de petites culottes, ça se sent, et il est justement en train de raccompagner sa nouvelle conquête chez elle. Comme elle est canon et que Dracula se sent un peu seul, le Prince of Darkness décide d’aller la mater lorsqu’elle se déshabille en chantant (« Lalalalalaaaa » roucoule-t-elle, « C’est accrocheur comme chanson » murmure Drac’), avant de se changer en une chauve-souris en mousse dans le fion de laquelle on aurait enfoncé un bâton pour lui permettre de quitter sol. Dracula The Dirty Old Man débute fort. Et continue de plus belle : puisque Mike semble bosser dans l’immobilier (si j’ai bien compris, du moins…), Dracula l’invite à passer dans sa grotte. Si le jeune homme pas si jeune que ça râle un peu au départ, pestant qu’il y a quand même de la route à faire et que ça lui prendra la journée, Mike finit par aller à la rencontre de son client, qui s’est présenté sous le nom Alucard. Elle marche à chaque coup, cette vieille arnaque. Si le vampire fait d’abord le naïf, expliquant à Mike que sa grotte ferait un bon salon une fois décorée convenablement (véridique), il joue très vite franc-jeu puisqu’après avoir montré un pendentif doré en forme de tête de lion (qu’il a sans doute acheté 3 dollars au marché aux puces de Las Vegas), il lui annonce sans trembler « Je veux que tu t’en ailles et que tu me ramènes, chaque nuit, une fille différente. Tu ferais ça pour moi ? Je ferai de toi un homme chacal. Irving ! Irving Jackalman ! Je vais t’appeler comme ça. Tu aimes bien ? » Bien sûr, Mike se demande où il est tombé, faisant mine qu’il est bien d’accord pour pouvoir se tirer au plus vite et mettre autant de distance que possible entre lui et cet hurluberlu capé. Mais à peine revenu en ville, Mike est assailli par de terribles crampes d’estomacs, qu’il associe à une future chiasse infernale. Comme il se trompe ! Après avoir trébuché dans des poubelles, Mike se transforme, comme prévu par Dracula, en Ivring Jackalman, soit une espèce de loup-garou risible, plus proche du clochard velu et à l’œil mi-clos que du bestial wolfman.

 

 

On doit vous dire un truc qu’on a pas jugé bon de préciser jusqu’ici : parce que le son d’origine de son film était bien trop mauvais, Edwards décida de refaire 98 % des dialogues en post-synchro. Et le moins qu’on puisse dire c’est que le type planté devant son micro pour se taper tout Dracula the Dirty Old Man a passé du bon temps, chaque sentence étant une punchline en puissance, chaque discussion un spectacle humoristique à faire passer les pires instants des Grosses Têtes pour le summum du raffinement. C’est bien simple, pour avoir une idée à peu près précise du film d’Edwards, il faut imaginer un porno soft aux costumes ni faits ni à faire, à la réalisation affreusement amateur, au montage si abrupte que l’on a la sensation que des pans entiers du métrage ont giclé, et le tout commenté par Beavis et Butt-Head après qu’ils aient sniffé de la sauce samouraï. Le terme « être en roue libre » n’est pas suffisant pour définir le travail d’impro offert par le mec en charge de doubler tout le monde, demoiselles comprises. Lorsqu’il se glisse dans la peau de Dracula, c’est pour le faire parler comme un gamin mongoloïde et obsédé dès qu’il se met à tripoter ses prisonnières (« Je vais te faire des bisous sur la boutroule ! »). Lorsque c’est au tour de Mike/Ivring Jackalman, il le fait causer de ses coliques ou le fait hurler « Je suis Irving Jackalman ! Irving Jackalman ! » comme le plus demeuré des demeurés. Et quand un mecton passe dans le champ, on lui refile la voix de Dingo, comme ça, parce que ça fera plaisir. Quant aux fifilles, on touche carrément le fond, puisqu’elles ricanent comme des dindes… alors qu’elles ont tout de même Dracula et un loup-garou violeur aux trousses. Car oui, pelloche kinky oblige, Dracula the Dirty Old Man se permet quelques écarts de conduite. Dracula, malgré sa volonté de nous faire croire qu’il est un hardeur professionnel capable de faire passer Rocco Siffredi pour un nerd tout juste bon à astiquer des manettes Playstation, n’est pas forcément le plus chaud, quoique le titre du film en dise, puisqu’il se contente le plus souvent de bises sur les seins de ses captives. Et lorsqu’il leur monte dessus, c’est en oubliant systématiquement de retirer son pantalon, le vampire étant un petit frotteur plutôt qu’un gros baiseur. Jackalman, c’est autre-chose. S’il est censé s’en tenir à son rôle de livreur de pépées, ses bas instincts le rappellent systématiquement à l’ordre et notre vilain loulou ne peut s’empêcher de se servir en passant, se gardant la plus jolie des cocottes, qu’il viole dans son salon après avoir tué son boyfriend. Glauque ? Ca le serait si la pauvre femme ne souriait pas en coin, tentant vaille que vaille de ravaler le fou rire qu’elle voit arriver à dix kilomètres. Notre ami à la post-synchro enfonce d’ailleurs le clou, lui faisant demander à Jackalman « Tu es marié ou fiancé ? » C’est pas Les Chiens de Paille, mais on en tutoie pas moins les cieux quand même.

 

 

Dracula The Dirty Old Man est donc une vaste blague, un coussin-péteur glissé sous le derche de cette légende de l’épouvante, ridiculisée comme jamais. Voir pour s’en assurer sa mort, Dracula marchant à reculons sans se rendre compte qu’il sort de sa grotte et va se prendre un bain de soleil mortel. Plus con, tu meurs. Quant à Mike, il retrouvera son apparence une fois son maître transformé en squelette en plastique, une bonne nouvelle qu’il fêtera en besognant sa petite copine (que Dracula venait d’agresser sexuellement, donc on peut dire qu’elle garde le moral malgré les évènements) sur un matelas dégueulasse posé dans le repaire du démon. Y’a pas à dire, certains ont une libido d’enfer. Fan de la Hammer, prenez vos jambes à votre cou. Et amoureux de la Universal, détournez le regard, Edwards se foutant majestueusement de votre gueule. Et il se fout à demi-mot de celle du public chaud du falzar, qui s’agglutinait dans les plus crades des salles obscures dans l’espoir de s’astiquer, Dracula The Dirty Old Man étant aussi bandant qu’une sextape entre Jean-Pierre Bacri et Yvette Horner. Quant à l’attribut horrifique, on n’en parle même pas : un peu de ketchup sur les tronches des mecs passés à tabac par le Jackalman et c’est bien tout. Remarquez, ça fait au moins deux faciales sur lesquelles fantasmer. Reste qu’en tant que comédie, ça frôle le génie, au point que le doubleur lui-même pouffe de rire devant le flot de conneries qu’il balance sans retenue. Du pur Something Weird Video pour la faire courte (dit-il après avoir tout de même pondu trois pages), et le cinoche d’exploitation dans ce qu’il a de plus politiquement incorrect, de plus salace et de plus vaurien. Et de plus adorable aussi, car si le fantasticophile moyen ne trouvera en cette inimaginable bande qu’une effarante zéderie, le dingo du low budget conscient de ses limites comme de sa connerie trouvera là un mets de choix. Au risque de trop en faire – après tout osons, on est chez nous et entre nous – gueulons haut et fort notre amour pour Dracula The Dirty Old Man, peut-être pas la meilleure adaptation de la légende Vlad Tepes, mais indéniablement la plus mémorable. Un must-see.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : William Edwards
  • Scénario : William Edwards
  • Production : William Edwards
  • Pays: USA
  • Acteurs: Vince Kelley, Billy Whitton, Libby Caculus, Ann Hollis
  • Année:  1969

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