Bog

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Cela tient presque de la mauvaise habitude : aux States, dès qu’ils tombent sur un marais, ils s’imaginent qu’y loge une monstruosité faites de branchies et d’algues vertes. Un véritable terreau à exploiter pour tous les réalisateurs amateurs désireux de s’adonner aux arts du cinéma d’exploitation, et dont Bog (1979) fait figure d’exemple typique. Mais pas d’exemple à suivre, malheureusement.

 

 

On ne se rendra sans doute jamais tout à fait compte des ravages que Les Dents de la Mer fit sur nos genres chéris. Certes, avec son Jaws on ne peut plus carré, Spielberg nous offrit la pelloche d’animal tueur ultime, faisant entrer dans le même temps un banal aileron au panthéon des zigouilleurs du septième art. Mais en prouvant à la planète entière que l’on pouvait refiler une trouille de tous les diables aux petits baigneurs avec seulement quelques notes de synthé et une vue subjective, Tonton Steven permit aussi à tous les fainéants de la caméra de ne jamais montrer leur bestiole, ensevelissant sans le savoir l’horror addicts sous une pile de Séries B et Z fermement décidées à laisser les costumes de gloumoutes au placard. La tactique du less is more, Bog et son réalisateur au CV riquiqui qu’est Don Keeslar (le téléfilm The Capture of Grizzly Adams) ne l’embrassent pas, ils lui roulent carrément une pelle bien baveuse. Inutile dès lors de sortir vos filets dans l’espoir d’attraper le cousin germain de Swampthing dans ces eaux croupies, le fameux bog monster s’en tenant la majeure partie du temps au confort du hors-champ, ne daignant sortir de ses fourrées que le temps de quelques plans si brefs qu’ils en deviennent subliminaux. Si Keeslar fait un effort, c’est principalement celui de détourner son regard de sa star de caoutchouc, qu’il ne cadre que de loin pour s’assurer qu’on ne puisse distinguer la tirette plaquée dans son dos, ou lors de TGP (très gros plans pour les profanes) si extrêmes que l’on se demande si l’objectif ne va pas rentrer dans la narine de la bête. Résultat des courses, nous ne sommes pas plus capables de dresser un portrait robot du monstre à la fin de Bog qu’à ses débuts, tout juste pouvons-nous assurer qu’il dispose de pinces et qu’il se traîne des mirettes de crapaud qui aurait fumé un gros spliff.

 

 

Grave erreur donc de la part de Keeslar que de rivaliser de radinerie en la matière. Car si quelques réalisateurs chevronnés peuvent s’en tirer avec les honneurs en ne montrant strictement rien, à condition qu’ils sachent compenser ce manque de générosité par une gestion du suspense en acier trempé, il n’y a rien de pire pour une zéderie pure que d’être chiche question monstruosités. Et le couperet tombe impitoyablement sur Bog : on s’emmerde grave devant ce copier/coller des Dents de la Mer, Keeslar et son scénariste Carl Kitt – dont la carrière est toujours en attente de décollage à l’heure qu’il est – se contentant de remplacer les palmes et maillots de bain par des paires de bottes et des chemises de bûcheron. Car outre l’abandon des plages ensoleillées pour des étangs aux alentours probablement envahis par les tiques, on se retrouve dans du pur animal attack, tout juste mixé à quelques saveurs échappées des monster movies des années 50. Nous revoilà donc en compagnie de ces forces de l’ordre totalement dépassées par les évènements et dont toutes les tentatives de régler leur problème visqueux se solderont par de cuisants échecs, de scientifiques passant le plus clair de leur temps à commenter le film plus qu’à le faire avancer et de promeneurs du week-end, venus craquer quelques bières dans des champs de pissenlits pendant que leurs épouses tirent la tronche pour un rien. De si chiantes madames qu’on en vient à se demander pourquoi leurs poilus partent à leur recherche une fois celles-ci emportées par la grenouille préhistorique, réveillée par la pêche à la dynamite à laquelle s’adonnent les rednecks du coin. Un petit message écolo ? Plutôt une bonne excuse pas chère pour hanter la sylve…

 

 

Circulez y’a rien à voir, en somme, et si Keeslar pensait pouvoir compter sur le soutien de vieilles gloires hollywoodiennes, c’est loupé, les Aldo Ray (bientôt utilisé par Fred Olen Ray pour ses Biohazard et Star Slammer), Gloria DeHaven et compagnie n’étant pas plus convaincants que des débutants tout juste sortis de leur premier cours d’arts dramatiques. Réactions exagérées, roulement d’yeux, dialogues clamés avec la motivation d’un redoublant le jour de la rentrée : nos vedettes ont bien compris qu’elles étaient passées des soirées champagnes à la benne à ordures, et se foulent juste ce qu’il faut pour mériter un salaire que l’on devine bien maigre. Peut-être vexé de voir qu’ils n’en ont rien à foutre, Keeslar semble d’ailleurs prendre un malin plaisir à les faire causer alors qu’ils sont hors du cadre, nombreux étant les plans où un mec blablate tout en étant invisible à l’écran. De quoi justifier le fait que le réalisateur n’alla pas beaucoup plus loin après Bog, production pas loin d’être risible et encore tailladée par un montage ni fait ni à faire, aux transitions si abruptes que l’on jurerait que l’on vient de s’asseoir sur notre télécommande et que celle-ci a zappé sans prévenir. Rajoutez une romance qui n’émouvra que votre grand-mère et une bande-son flirtant avec le soap-opera dans ses instants les plus coeurs tendres, et vous aurez une image à peu près fidèle du sinistre Bog. A moins de souffrir de graves troubles du sommeil, aucune raison de s’infliger ce creature feature vide de toute tension et méchanceté (la découverte de cadavres flottant parmi les nénuphars étant ici le summum de l’épouvante), et dont les dialogues deviennent hilarants malgré eux. Voir ce fabuleux « Look ! Look! Look over there ! » hurlé par un protagoniste pointant quelque-chose du doigt, alors qu’une fois de plus Keeslar ne montrera rien. Si Bog à un intérêt, c’est finalement celui de nous aider à mieux comprendre pourquoi le bis européen de l’époque l’emporte souvent sur la Série B américaine de la même période : sachant que leur langue de bœuf est mal cuite et que sa date de péremption est passée depuis deux bonnes années, les Italiens avaient toujours le bon goût de masquer leurs incompétences dans une mare de ketchup, nous donnant systématiquement envie de touiller dans l’assiette avec notre petite cuiller. Ici, on se contente de manger notre salade verte d’une mine déconfite, espérant sans trop y croire que le dessert sera plus réconfortant. Surprise : ya pas de dessert.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Don Keeslar
  • Scénario : Carl Kitt
  • Production : Michelle Marshall
  • Pays: USA
  • Acteurs: Gloria DeHaven, Adlo Ray, Leo Gordon, Marshall Thompson
  • Année:  1979

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