Child’s Play : La Poupée du Mal

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La Saint-Nicolas approchant à grands pas, nos temples du consumérisme se remettent à faire de l’œil aux mouflets en alignant les nounours dansants et les camions téléguidés dans des rayons jouets soudainement pris de gigantisme. Comme le vieux barbu et le Père Fouettard pensent aussi aux plus grands, fortes sont les chances qu’ils viennent glisser dans vos petits souliers le DVD de Child’s Play : La Poupée du Mal (2019), mise-à-jour de la franchise du petit rouquemoute malpoli. Reste à savoir si c’est là un beau cadeau faits aux good guys qui ont bien travaillé toute l’année, ou une horrible punition infligée aux bad boys qui se mouchent dans leurs devoirs…

 

 

Les préjugés, c’est pas bien, et c’est fort logiquement que les apôtres du politiquement correct n’en finissent plus de nous prescrire de l’ouverture d’esprit. Comme dans la crypte toxique on est pas trop portés sur les cachetons, nous ne nous sommes pas encore défaits de nous idées préconçues, dont ce Child’s Play new look fit bien évidemment les frais. Bon, il serait mentir que de dire qu’on a immédiatement évincé ce reboot de la course au meilleur film d’horreur de l’année a la seule vue de son trailer, mais faut bien dire que celui-ci ne vendait pas particulièrement du rêve non plus. Tout comme le CV de son réalisateur, un Lars Klevberg dont on a jamais rien vu et pour cause : sorti à la sauvette un peu partout (sauf chez nous, mais il semblerait qu’on n’ait rien raté), son Polaroid n’est peut-être pas aussi difficile à trouver qu’une petite annonce drôle chez Elie Semoun (ça, c’était s’il n’était jamais sorti nulle-part) mais demande tout de même d’avoir une bonne boussole et une pioche solide pour être déterré. La vue de sa bande-annonce laissait d’ailleurs espérer le pire pour sa Poupée du Mal, Polaroid prenant des airs de Ring avec son appareil maudit, tuant d’une photo à l’autre des jeunes gens qui se refilent sans le savoir une malédiction. Le film paranormalo-chiant ordinaire quoi, et sans doute le petit-cousin de l’oncle par alliance de la pauvre Sadako, qui doit bien regretter d’être un jour sortie de son écran plasma lorsqu’elle voit la descendance dégénérée dont elle est à l’origine. Vous nous direz qu’on barbote une fois encore dans la mer des préjugés et qu’on balance des fléchettes sur le museau de Polaroid sans même lui avoir donné sa chance. On vous répondra que le bidule donne tout de même de son auteur l’image d’un mec sans grande identité, de ceux dont raffolent les producteurs au cigarillo greffé sur la lèvre puisqu’ils pourront lui faire faire à peu près tout ce qu’ils veulent. Bref, on voyait en Klevberg un yes man de plus, et en Child’s Play version 2019 un copier/coller supplémentaire de l’une des grandes gloires d’un cinéma fantastique désormais considéré comme vintage. Merci pour le coup de vieux, en passant…

 

 

Dans le lot des franchises sur lesquelles on passe un coup d’aspirateur et que l’on jette en pâture à un public actuel constitué de post-milléniaux incapables de regarder un film plus de trois minutes sans en faire un tweet (rah, encore un préjugé… vous allez croire que je le fais exprès), le brave gars Chucky n’était pas celui qui nécessitait le plus une remise à niveau. Contrairement par exemple à un Pinhead totalement carbonisé, le joujou diabolique s’est toujours cramponné et s’en tient aujourd’hui encore à un certain niveau qualitatif (pris par le mauvais bout par certains, Le Retour de Chucky (2017) était pourtant une très agréable surprise), même s’il officie désormais au rayon DTV. Nous sommes d’ailleurs face à un cas rare de reboot cohabitant avec une saga d’origine toujours en course, Don Mancini, force créatrice historique derrière ces jeux d’enfants, ayant promis de nouvelles séquelles et une série TV. Un dévouement sans doute dû au fait qu’en dehors de quelques épisodes pour la série Hannibal, le vieux Mancini n’a jamais rien fait d’autre depuis et que c’est donc sur le p’tit Chuck qu’il compte pour remplir son frigo. Il aura en tout cas touché son chèque pour ce nouveau Child’s Play, à défaut d’être engagé pour se charger du script, confié à Tyler Burton Smith, garçon venu du jeu-vidéo (Sleeping Dogs, un GTA à l’asiatique pour faire simple). Et le moins qu’on puisse dire, c’est que ce dernier s’essaie au changement dans la continuité, jouant les équilibristes en tentant de garder certains éléments ayant fait le succès du premier Jeux d’Enfant de Tom Holland tout en en balançant d’autres par la fenêtre, telle une babysitter se prenant un coup de marteau sur le front. Exit le personnage culte de Charles Lee Ray, délinquant à la petite semaine pratiquant les arts vaudous et transférant son âme dans une poupée pour éviter de mourir d’une blessure par balle. Et à la porte la marque good guy et le principe du bête pantin en plastoc : désormais nous parlerons de Buddi, bijou technologique capable de se connecter à tous les appareils électroniques de la maison, d’apprendre à interagir avec les marmots et d’enregistrer tous leurs faits et gestes pour rassurer les parents inquiets. Mais si le produit semble sortir du paradis blanc de chez Apple et compagnie, on reste bien dans le made in China assemblé par de pauvres gens entassés dans des hangars mal éclairés et bossant de 6 à 22h pour gagner une croûte de pain. L’un d’eux, en charge de verrouiller les paramètres de sécurité des Buddies, n’est pas assez rentable pour son enfoiré de patron, venu lui gueuler dessus et lui promettre la rue s’il ne se ressaisit pas. N’en pouvant plus, l’ouvrier décide de se suicider en faisant un beau vol plané, non sans avoir déverouillés tous les paramètres de la poupée sur laquelle il bossait alors. Un grand et beau geste de fuck the world, qui va surtout faire la misère au petit Andy, le Chucky avec lequel il se retrouve développant au fur et à mesure des instincts meurtriers.

 

 

Sarcastique ce Child’s Play, film d’horreur ne tournant pas le dos à l’héritage laissé par Mancini et sa poupée à la tronche pleine d’agrafes puisque l’on trouvera ici quelques saillies gore bien senties, mais avant tout une comédie noire tirant à boulets rouges sur une société dépendante du tout-connecté. A un point tel que les enfants esseulés se voient offrir des amis de caoutchouc bourrés de puces électroniques, que les mères trop occupées refilent à leur descendance pour mieux s’en décharger. Si Tyler Burton Smith ne livre pas un script sans défauts (les personnages ne sont guère attachants et après un délire à la Carrie, le climax devient particulièrement plat, surtout mis à côté de celui de Chucky 2 par exemple), on lui reconnaîtra un mérite, celui d’avoir le courage de ses opinions puisqu’il va s’appliquer à punir tous les protagonistes trop accrocs au hi-tech. Grand-mère préférant appeler un taxi sans chauffeur plutôt que de laisser son fiston (seul personnage attendrissant de l’affaire) la conduire au bingo, concierge pervers ayant installé des caméras cachées dans les salles de bains des plus jolies dames de l’immeuble, mari infidèle refilant des téléphones dernier cri à ses fillettes pour qu’elles ne remarquent pas ses absences et bien sûr Andy lui-même, trop timide et habitué à son smartphone pour adresser la parole aux autres gamins du quartier : tous passeront un sale quart d’heure, à des degrés divers. Car bien sûr, plus un type a le fond mauvais, plus il le payera salement, Klevberg organisant des tueries plutôt gore pour certains, comme une chute les burnes en avant sur une scie circulaire ou une tête encastrée dans une tondeuse. A notre époque gouvernée par les productions Blumhouse, dans lesquelles un ongle cassé devient le bout du monde, c’est plutôt pas mal…

 

 

Un recalibrage plutôt intéressant donc : plutôt que de taper gratuitement sur tout le monde, et surtout sur ceux qui n’avaient rien demandé, le new Chucky choisit ses cibles, et justifie ses actes par la jalousie qu’il éprouve en voyant Andy se rapprocher de copains de chair et de sang. Le chat les empêche de jouer ensemble ? On l’éventre ! Le beau-père se montre menaçant ? On lui arrache la gueule ! Andy se rapproche de sa vieille voisine ? Quelques coups de couteau et le problème n’est plus ! Le Chucky de Brad Dourif n’aimait personne, si ce n’est lui-même ; celui de Mark Hamill (dont la voxographie passe du Joker à Chucky, c’est cohérent) aime un peu trop fort son maître. Et c’est d’ailleurs parce qu’il veut lui faire plaisir qu’il prend pour exemple Massacre à la Tronçonneuse 2, que la jeunesse s’enfile à l’heure du goûter pour s’en payer une bonne tranche. Bonne idée d’ailleurs des gars du marketing de sortir Child’s Play en même temps que Toy Story 4, les deux franchises étant le parfait miroir déformant l’une de l’autre, jusque dans le nom du garçonnet héroïque : chez Pixar, Woody avalerait son chapeau et irait s’abreuver dans son foutu point d’eau empoisonné si cela lui permettait de rester auprès de son Andy chéri. Mais dans le monde couleur rouge sang de Chucky, celui-ci préfère faire le vide autour de son propriétaire en enchaînant des meurtres dont il ne comprend même pas l’aspect maléfique. Ca ne plaira pas aux puristes, mais le point de vue à le mérite de tenter quelque-chose de nouveau en passant d’un boogeyman fier de ses exactions à une intelligence artificielle peu à peu avilie par les goûts d’une jeunesse insensibilisée face à la violence. Charles Lee Ray était un pourri, ce Chucky fait à l’inverse peine à voir tant il semble dans l’incapacité de comprendre pourquoi Andy se détourne de lui alors qu’il redouble d’efforts pour lui plaire. Mieux : ce que cette version moderne perd en charisme (même s’il balance son lot de juron, l’impact n’est pas le même que lorsque cela sortait de la bouche du bon Dourif), elle le gagne en aspect creepy, le caractère de plus en plus malsain de Chucky mettant plutôt mal à l’aise. On rit avec Child’s Play lorsque les gosses se demandent comment ils vont se débarrasser du visage que Chucky a arraché à un homme pour le coller sur une pastèque, running gag faisant virer le projet au burlesque. Mais on change de fesse lorsque le petit roux diffuse à Andy, pour l’aider à s’endormir, les cris du chat qu’il a étranglé et dont il a ouvert le bide…

 

 

Finalement, le défaut premier de Child’s Play est son patronyme : s’il contient suffisamment de points commun avec ses aînés pour le mériter, il aurait gagné à être pris comme un film indépendant, comme un killer doll movie faisant son truc dans son coin. Car les fans auront bien évidemment du mal à accepter cette nouvelle mouture, comme il en va de tous les remakes, toujours mal pris et pendus par les pieds qu’ils suivent à la lettre l’original (l’effectivement nullard Freddy, Les Griffes de la Nuit) ou qu’ils s’en éloignent trop franchement (les très white trash Halloween de Rob Zombie). Klevberg, dont la réalisation est stylée sans trop en faire non plus, choisit de ne pas choisir et fait un peu des deux. Grand bien lui en a pris, puisqu’en dépit de notre attachement sincère à la version Mancini (La Fiancée de Chucky est entré dans notre petit panthéon personnel depuis bien longtemps), nous avouons n’avoir jamais souffert devant ce très honorable divertissement, auquel on reprochera juste le look assez repoussant de la poupée. Prenez le piège à loup qui sert de bouche à Emanuelle Béart après son lifting raté (ou le bec de Daffy Duck, c’est pareil), que vous collez sur la tronche au fils Sarkozy, et vous envoyez le tout dans un container crade en Russie pour que ça partouze avec une armée de Barbie, de Baby Doll et de Polly Pocket, et peut-être obtiendrez-vous l’abomination ici nommée Chucky. Notez bien que cette tronche ni faite ni à faire apporte un petit côté spooky supplémentaire, donc possible que le film y gagne, à défaut de pouvoir compter sur un merchandising riche en goodies. Du reste, c’est du tout bon pour la saga, qui maintient son sale caractère (les vieux et les animaux prennent cher, une petite fille se ramasse un bukkake de sang), alors mangez-en à grosses cuillerées pendant que de notre côté nous ravalons nos vilains préjugés…

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Lars Klevberg
  • Scénario : Tyler Burton Smith
  • Production : David Katzenberg, Seth Grahame-Smith
  • Pays: USA, Canada
  • Acteurs: Gabriel Bateman, Aubrey Plaza, Brian Tyree Henry, David Lewis
  • Année:  2019

 

5 comments to Child’s Play : La Poupée du Mal

  • Nazku Nazku  says:

    Ce remake de Chucky fut une bonne surprise, alors que j’avais aussi des préjugés, m’attendant au pire. C’est vrai que ce Chucky fait de la peine. Bref, j’ai aimé et je vais sûrement finir par acheter le dvd.

    Super critique comme d’habitude qui rejoint mes pensées et mon opinion! 🙂

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