La Fiancée du Monstre

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Pour à peu près tout le monde, et surtout pour ceux qui ne voient pas beaucoup de films, Ed Wood est le pire charlot ayant un jour gueulé « Action ! » au milieu d’un attroupement de techniciens. Bon c’est pas Jacques Tourneur, on est d’acc-o-d’acc là-dessus, mais la seule vue de La Fiancée du Monstre (1955) suffit à prouver que l’homme dont la garde-robe contenait plus de pulls en agora que de chemises de bûcherons n’a jamais été ce que le cinoche horrifique aura engendré de plus embarrassant.

 

 

Par chez nous, c’est presque une tradition aussi forte que de planter un sapin de Noël au milieu du salon ou de prendre cinq kilos à cause des œufs en chocolat Milka en avril : la semaine d’Halloween doit compter au moins une soirée en la présence du légendaire Bela Lugosi. Difficile de trouver meilleur compagnon pour nos citrouilles creusées et nos bombecs multicolores en forme de tarentules, tant l’hypnotiseur en chef se fond dans le décor, ses yeux perçants et son petit rictus symbolisant à eux seuls les aspects à la fois spooky et second degré du 31 octobre. Et lorsqu’il s’agit de battre du regard sa collection de galettes pour sélectionner la gagnante du soir, celle de La Fiancée du Monstre n’est pas la dernière à monter sur le podium, tant Ed Wood semble s’être efforcé à rendre le plus bel hommage possible et imaginable à l’oeuvre de Lugosi. Best-of masqué, et sacrée compilation de ce que l’épouvante des années 40 et 50 avait à proposer, Bride of the Monster, anciennement titré Bride of the Atom (et encore auparavant The Atomic Monster ou The Monster of the Marshes), est bien sûr plus connu pour ses coulisses que le résultat à l’écran (encore que…). Symbole des contraintes auxquelles devaient faire face les artisans de la Série B de l’époque, le projet en fut rendu à se faire financer par le proprio d’un ranch qui imposa son fils dans le rôle du jeune premier ainsi qu’une explosion atomique en dernière bobine. Des devoirs à rendre pour recevoir le chèque espéré, en d’autres mots… Et puis il y a bien sûr l’histoire de la pieuvre mécanique, véritable légende urbaine largement répandue par le biopic Ed Wood d’un Tim Burton encore au sommet de son art (ça ne dura pas), qui aurait été chipée dans un studio par Wood et ses sbires, en oubliant bien sûr d’emprunter le mécanisme lui permettant d’agiter ses tentacules. Une histoire vraie selon certains, une erreur selon d’autres, qui assurent que c’est en bonne et due forme que le réalisateur avait loué le kraken. De petites histoires éclipsant peut-être un peu trop la grande, et colportant l’idée que le cinéma d’Ed Wood, c’est surtout de la fiente de koala digérant mal sa salade de feuilles d’eucalyptus. Calomnies !

 

 

Lors d’une nuit infernale, de celles où la foudre et la pluie se défient d’heures en heures, deux hommes cherchent le confort d’un toit et pensent le trouver dans la maison des Willows, perdue au milieu de marécages infestés par les alligators et les serpents. Des lieux aussi réputés hantés, ce qu’ils sont puisqu’y vivent le Dr. Eric Vornoff (Lugosi, bien sûr) et Lobo (le catcheur Tor Johnson), son sauvage serviteur à l’insondable champ lexical (avec lui, les débats débutent par un « Bweaaarh » et sont conclus d’un éloquent « Wuuuroorg »). Deux rebuts de la société, Vornoff ayant quitté son Europe natale parce qu’il y était vu comme un dingo tentant de fonder une armée de surhommes, tandis que Lobo fut trouvé dans une fosse sceptique selon les dires de son sombre maître. Evidemment, c’est sans se faire prier ni s’excuser que le monstre d’intelligence et le monstre tout court (mais pas trop court, Lobo restant un sacré morceau) lâchent sur leurs invités la dernière création Vornoffienne, un poulpe gargantuesque déjà coupable de plusieurs disparitions dans la région. De quoi faire s’agiter le commissariat et le journal local, les flics comme la journaliste pressée de déterrer le scoop du siècle se mettant à tourner autour de la bicoque où Vornoff a installé son laboratoire. Et si ce dernier travaille à l’élaboration de super soldats lui permettant plus tard de conquérir le Monde (tant qu’à faire…), il n’est pas contraire non plus à l’idée de booster les capacités de la fouineuse, qu’il fait bien évidemment prisonnière. Mais balancez une nana dans une bande de potes et la zizanie éclate plus vite qu’un bouton sur les petits nez du casting de Stranger Things, et Lobo en digne beast tombe bien sûr amoureux de sa beauty. Ca va clasher vilain comme on dit chez Baba et ses neuneus, au point que le propriétaire du ranch ayant accepté de financer le délire du poto Edward aura bien son champignon de feu, vous inquiétez pas pour lui.

 

 

Alors nous ne sommes pas du genre à vous tendre une boîte de pruneaux vieux de 1974 en vous assurant qu’on vous offre des pralines d’hier faites avec tout l’amour du monde. Et il est clair que Bride of the Monster a son lot de tares et de carences. En premier lieu les apparitions de la pieuvre démente, tantôt des stock-shots d’un céphalopode faisant sa vie à son aise dans son aquarium, tantôt une inanimée masse de caoutchouc que les comédiens doivent rendre « vivace » (comprendre à moitié morte quand même) en s’enroulant eux-mêmes dans ses tentacules. La honte quand même, surtout lorsqu’on s’appelle Bela Lugosi et que l’on a été tout en haut de l’affiche pour la Universal. Et globalement, ils sentent pas la chute de flouze les murs du labo du vieux Vornoff, tout tremblotants dès que le gros Lobo les effleure… La Fiancée du Monstre, c’est la misère à l’état pur, mais on le savait avant d’entrer. Et ce n’est finalement guère différent du reste des troupes de l’époque, les productions Corman fleuries dans la même décennie n’affichant pas une forme plus olympique, tout en étant pourtant moins pointées du doigt par les cinéphiles rigolards… D’ailleurs, par rapport au tout-venant des artisans de l’horreur des 50’s, Ed Wood marque des points en tournant en partie le dos aux tendances de l’époque : certes on prononce le mot « atomique » une phrase sur six pour essayer d’être dans le coup, et il y a bien une créature nourrie aux céréales irradiées qui barbote dans le bassin du sinistre Vornoff. N’empêche que Wood s’en va surtout gratter les vieilles marmites de la Universal et du Poverty Row des années 40, faisant siens les clichés en vigueur dix à vingt ans auparavant. Nuit orageuse, demoiselle en détresse, scientifique détraqué, servant difforme et mutique : tous les ingrédients du old dark house movie sont là et apportent un cachet que tous les Brain from Planet Arous (qu’on aime aussi, hein) et compagnie ne peuvent espérer trouver avec leurs déserts et bases militaires trop bien balayées.

 

 

Et puis il y a Lugosi l’immortel, toujours impeccable même lorsqu’il semble être propulsé d’un coup de pied au cul dans un carton sur lequel on aurait gribouillé, vite-fait, de vieilles pierres pour faire cave antique. Petit rire fourbe, regard capable de vous frigorifier les burnes d’un Norvégien en un battement de cils, habituels jeux de mains (jeux de vilain) pour mieux contrôler autrui… Si Bride of the Monster réussit quelque-chose, c’est bien son hommage à peine voilé envers sa star, garnie qui plus est d’une belle séquence en fin de parcours. Attaché à sa propre table d’opération par un Lobo furieux, Vornoff goûte à sa propre médecine, qui jusqu’ici causa plus de morts violentes et douloureuses que de soldats increvables et dotés d’une force herculéenne. Mais le coup du sort s’en mêlant, la première réussite de Vornoff sera lui-même, changé en un colosse capable d’affronter le pourtant costaud Lobo sur son propre terrain. Mais le personnage du mad scientist étant censé avoir grandi, il est nécessaire pour Wood d’embaucher une doublure à la carrure toute autre que celle du Bela pour prendre le relais. Sauf que la doublure en question est probablement plus jeune que Lugosi, et ne lui ressemble certainement que de loin et sans lampadaire, poussant le réalisateur à filmer son nouveau monstre de dos ou au niveau du torse seulement. Un problème ? Non, cette montée de tension progressive et le suspense quant à l’apparence de ce Vornoff new look montrant au contraire les capacités d’un Ed Wood peut-être pas aussi manche que prévu. Certes, ce n’est pas la folie non plus, mais nous sommes bien loin du vieux Z minable dont on ne parle qu’avec une pince à linge sur les narines. A dire vrai, La Fiancée du Monstre est tellement bien implanté dans la bonne moyenne du genre qu’il en récupère aussi le pire de ses défauts : les interminables causeries entre des seconds rôles sans grand intérêt. Mais même là, grâce à un sens de l’humour et quelques touches décalées (la perruche toujours sur l’épaule du commissaire), Wood se distingue dans le bon sens. Alors, Ed Wood, le pire du pire ? A d’autres, hein…

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Ed Wood
  • Scénario : Ed Wood, Alex Gordon
  • Production : Ed Wood
  • Titre Original : Bride of the Monster, Bride of the Atom
  • Pays: USA
  • Acteurs: Bela Lugosi, Tor Johnson, Tony McCoy, Loretta King
  • Année:  1955

2 comments to La Fiancée du Monstre

  • Lolo  says:

    Personnellement, Ed Wood n’a jamais fait partie de mon carré de cinéastes les plus mauvais du monde. D’ailleurs, plutôt que d’évoquer d’hypothétiques mauvais cinéastes, évoquons d’abord les mauvais films. Ensuite, faisons le lien avec leur auteur. Pour ma part, le pire demeure  »Raiders of the Living Dead » de Samuel M. Sherman. Une œuvre (mdr) véritablement éprouvante à regarder jusqu’à la fin…

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