Escalofrio

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Hail Satan ! Et Hail le cinéma bis espagnol tant qu’on y est, trop souvent oublié au profit d’un cousin italien criant il est vrai beaucoup plus fort. Ca aide toujours lorsqu’il s’agit de se faire entendre. Heureusement pour nous, Uncut Movies a tendu l’oreille aux incantations pernicieuses d’Escalofrio, Série B produite par Juan Piquer Simon (Le Sadique à la Tronçonneuse, alias Pieces, amusant slasher sorti chez nous sur le même label) et empaquetée par le méconnu Carlos Puerto (La Capilla Ardiente). Sortez vos plus belles cornes et huilez les corps, ça va s’échanger de la salive (et plus si affinités…) dans une tornade de pentagrammes.

 

 

Joli petit couple, Andrés (Jose Maria Guillen) et Ana (Mariana Karr) profitent d’un jour férié pour partir à l’aventure, folâtrer sous les nuages blancs et songer à leur enfant, qui devrait atterrir dans son berceau d’ici quelques mois. Mais alors qu’ils traversent la ville, deux autres amoureux, Bruno (Angel Aranda, La Planète des Vampires de Bava) et Berta (Sandra Alberti, Violación Fatal), viennent à leur rencontre, Bruno assurant à Andrés qu’ils furent scolarisés dans la même école et qu’il serait ravi d’échanger quelques souvenirs autour d’un bon verre, dans sa villa à l’abri des regards et des crachats des pots d’échappement. Si Andrés est persuadé qu’il n’a jamais rencontré Bruno auparavant, sa politesse et celle d’Ana les empêchent de refuser l’invitation. Et les voilà, en compagnie de leur chien Blackie, embarqués dans un drôle de week-end, car après s’être adonné à une séance de spiritisme révélant que les bientôt jeunes parents doutent de leur tandem, tout ce beau monde couche ensemble devant le feu de cheminée. Ce que la jolie Ana et Andrés ignorent, c’est qu’en plus d’être des échangistes bien chauds du caleçon, Bruno et Berta sont aussi des satanistes accomplis, de ceux qui ne se contentent pas d’un t-shirt de Marilyn Manson pour avoir l’air dark. Eux, ils jouent le vrai, quitte à aller un peu trop loin… Délaissant (pour un temps, on l’espère) les zéderies cheesy pour des bisseries européennes plus « honorables » (cf. le très bon Frightmare), Uncut Movies continue son exploration de l’eurotrash avec cet Escalofrio (1977) bien de son époque. Comprendre celle des années 70, celle qui scrutait l’horizon dans l’espoir qu’aucun Charles Manson rigolard n’y pointe le bout de sa barbe, et alors que les adeptes du grand Satan étaient perçus comme le fléau ultime d’une société menacée par le Bouc et ses maléfices. Une phobie de l’impie (ici soulignée par un petit module sur les dangers du satanisme en entame du film) dont s’empara bien sûr le cinéma horrifique, et que reprit sans se faire prier (ah ah) le vieux continent, bien souvent pour repousser les limites du montrable de quelques kilomètres. Ce qui était d’ailleurs désormais permis aux Espagnols depuis le décès du pas très jouasse Colonel Franco, et Carlos Puerto, possiblement secondé par Juan Piquer, sautèrent sur l’occasion pour organiser une jolie messe noire où l’on verra même une chatte poilue. Old-school jusqu’au pubis.

 

 

Bisserie made in Europa obligé, Escalofrio utilise comme pilier un grand succès américain. Ici Rosemary’s Baby, auquel sont barbotés une héroïne attendant famille (même si l’argument scénaristique est ici si peu développé qu’il en tient du clin d’oeil), la paranoïa du complot de plus ou moins grande envergure ou encore un voisinage pas très net malgré ses grands sourires. Mais Puerto et Piquer ne sont pas des Polanski en puissance, et plutôt que de faire avancer le genre, ils préfèrent le faire reculer de quelques décennies et en retourner à ces bonnes vieilles pelloches donnant dans le Old Dark House. Nuit orageuse, pluie si virulente qu’elle empêche les protagonistes de quitter la demeure isolée, hôtes de plus en plus étranges (ils mangent ce que l’on soupçonne être de la viande humaine comme des chiens, le nez dans l’assiette), silhouettes sinistres décelables dans la pénombre de minuit (celle de Luis Barboo, Dracula prisonnier de Frankenstein), rôdeur venu reluquer ces dames par la fenêtre… Ne manque qu’un Boris Karloff a moitié défiguré pour que l’on se sente téléportés dans les années 30. Et le noir et blanc, même si Escalofrio n’est guère coloré, Puerto, dans la tradition du cinéma horrifique local, optant pour une photographie austère et des décors évitant le gothique flamboyant pour mieux embrasser la tristesse du quotidien. Si l’Espagnol se réfère à une épouvante de carnaval, avec ses fenêtres s’ouvrant sans crier gare et son spiritisme de pacotille, il esquive un aspect « train fantôme » où l’on rirait de nos sursauts, où l’on sourirait de voir enfin les monstres s’extraire de leurs tanières. Ce n’est pas Halloween, et Escalofrio ne sent pas le marshmallow mais la vieille bidoche restée trop longtemps au soleil. Nauséabonde, l’oeuvre tente de l’être autant que possible, et si quelques tentatives de jumpscares peuvent fleurir ici ou là (la découverte d’une tête décapitée dans un frigidaire, ou une ombre levant un couteau dans le dos d’Ana), c’est surtout par l’atmosphère, lourde au possible, que Puerto tente d’installer la peur.

 

 

Pari réussi ? Pas totalement, car Escalofrio n’empêchera jamais personne de dormir du sommeil du juste après sa vision. Par contre, cette menue production (à priori, Piquer n’était pas du genre à lâcher son billet facilement) peut compter sur un caractère dérangeant et un malaise grandissant. Outre les faits et gestes d’une Berta de plus en plus préoccupante, nous serons déstabilisés par la facilité à laquelle une future maman et son jeune compagnon se prêtent à un plan à 4 ritualisé (et plutôt hot, faut bien le dire), lors duquel Bruno pénètre Ana entre deux cantates lucifériennes. Plus étonnant encore, ni Ana ni Andrés ne font référence à cette nuit de débauche par la suite. Mauvaise écriture ou volonté d’accroître encore un peu le malaise ? Difficile à dire, et certains seront autorisés à penser que les héros n’avaient peut-être pas tous leurs esprits lorsque vint l’heure de frotter les chairs, comme s’ils étaient ensorcelés par les sombres poèmes d’un Bruno convaincant. D’ailleurs, les caractères franchement mous d’Ana et Andrés jouent une part importante dans ce noir sabbat, et Puerto semble s’amuser que la crainte, on ne peut plus humaine, de froisser autrui est plus forte que celle de mettre le pied dans un piège cruel. De quoi occasionner quelques frustrations chez le spectateur, car s’ils en avaient la force mentale, les tourtereaux pourraient probablement se sortir du mauvais pas dans lequel ils se sont engouffrés malgré eux. Mais aussi de quoi rendre encore plus méchante cette Série B, qui donne véritablement l’impression d’envoyer à l’abattoir des agneaux trop doux pour un monde noir, si noir.

 

 

Quelquefois un peu long (toute la séquence avec la planche de ouija) et un peu léger question satanisme (si ce n’est une scène d’ouverture montrant un sensuel sacrifice, le sujet est une toile de fond plutôt qu’un vrai rouage scénaristique), Escalofrio se suit néanmoins sans accrocs et intrigue suffisamment pour qu’on ne lui tienne jamais rigueur de ses carences. Mieux : le script, rédigé par Puerto lui-même, a le bon goût de toujours rebondir lorsqu’une situation s’enlise, de redéfinir ses attributs horrifiques, passant d’un agresseur sexuel à des simili morts-vivants ou à une poupée marchant toute seule, dont la tête éclate en une explosion sanguine. Pas mal du tout donc, et l’on comprend qu’Uncut Movies se soit entiché du projet au point de lui offrir son habituel traitement luxueux. Mediabook, un poster (de John Capone, également au boulot pour les jaquettes), deux artworks différents, un livret de 32 pages revenant sur la spanish horror, le court-métrage La Maison des Ténèbres de Jonathan Faugeras, une galerie de photos et l’indéracinable David Didelot en bonus, le chevelu rouvrant sa salle de classe pour nous informer de qui a fait quoi et dans quelles conditions il l’a fait le long d’un module d’une cinquantaine de minutes. On ne se fout pas de votre gueule, pour le dire autrement, et cette édition mérite bien que l’on saute la messe du dimanche pour mieux trinquer avec Abigor.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Carlos Puerto
  • Scénario : Carlos Puerto
  • Production : Juan Piquer Simon
  • Pays: Espagnol
  • Acteurs: Angel Aranda, Mariana Karr, Sandra Alberti, Jose Maria Guillen
  • Année:  1977

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