Entretien avec Eric Denis (Scream Fanzine)

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Ceux qui fréquentent la Toxic Crypt connaissent forcément le fanzine au cri : Scream bien sûr, né à l’aube des glorieuses 80’s – Barbara Steele en façade, dans un immémorial numéro 1 -, qui poursuit sa route jusqu’à aujourd’hui… et peut-être même jusqu’à demain. Voilà bien tout le mal qu’on souhaite à ce fanzine des âges lointains, mort et ressuscité plusieurs fois dans sa longue histoire.

 

 

C’est en mars 1981 que naquit bébé Scream, qui grandit encore de quatre livraisons cette année-là. Après cela, silence radio jusqu’au réveil de 1989 : une année faste pour Scream, où le fanzine s’enrichit encore de sept numéros, dont un fameux opus 2 spécial Italie… Mais c’est déjà la fin des eighties, et la mort de l’adolescence pour une génération. Comme par un fait exprès, Scream disparaît alors des étals, trépassé et enterré… définitivement ? Sûrement pas, car les fanzines ne meurent jamais vraiment comme chacun sait : Scream est tel le phénix, et l’oiseau sort d’un long coma en avril 2013, toujours bien vivant à l’heure où l’on parle. Résultat : déjà 16 livraisons dans cette troisième série. Respect donc, et respect bis au fanzine cinoche le plus vieux de la place toujours en activité. Rien que pour ça…
A chaque fois, Scream fredonne la même chanson et affiche la même couleur dans ses numéros : celles du cinéma fantastique et de l’écran bis plus généralement, dont les sommaires et les couvertures subliment modestement leurs artisans et leurs artistes. Mais qui donc est derrière Scream, qui hurle ainsi dans la nuit son amour du genre, et des genres ? Le très discret Eric Denis, que vous ne rencontrerez ni sur Facebook ni sur Twitter… Un vieux de la vieille notre Eric, un Long Distance Runner comme dirait le Bruce, dont la Loneliness va bien au teint finalement. Il était donc temps de donner la parole à ce fanéditeur mythique, porteur parmi les plus fidèles et les plus sincères de la cause qui nous est chère.

 

D’abord, qui est Eric Denis dans le civil ? Peux-tu te présenter aux fanzinophiles qui nous lisent ? Tu es très discret sur les réseaux sociaux, et on en sait très peu sur toi, alors que ton fanzine est l’un des plus anciens de la place !
J’ai 65 ans, et je suis en retraite depuis trois ans. J’ai fait ma carrière dans l’assurance (pas trop usant comme métier !). Je suis né à Caen dans le Calvados, et j’y ai vécu jusqu’à l’âge de 22 ans. J’ai connu les salles de cinéma assez jeune car à l’époque, mes parents m’emmenaient voir des dessins animés, les films avec Joselito (« le petit rossignol »)… Puis après, les James Bond et les grosses productions de l’époque : Les Dix Commandements, Autant en Emporte le Vent, Lawrence d’Arabie… Les films qui m’ont le plus marqué dans cette période furent Ben-Hur, Goldfinger et les westerns de Sergio Leone.
Après, quand j’ai commencé à bosser, j’allais beaucoup dans un cinéma d’art et essai, Le Lux. Là, J’y ai vu un nombre incalculable de films de toutes origines (des grands classiques) : Italie, Suisse, Yougoslavie, Russie, Espagne, USA, Canada, France, Mexique (ah ce Jodorowsky, avec El Topo et La Montagne Sacrée !)… Et de temps à autre étaient programmés des films plus branchés horreur, fantastique ou science-fiction : j’y ai vu La Nuit de Mort-Vivants, Le Bal des Vampires, Macbeth (le Polanski), 2001, l’Odyssée de l’Espace, Crimes au Musée des Horreurs, Viva la Muerte et J’irai comme un Cheval fou d’Arrabal. Sans oublier le fabuleux thriller de Carol Reed, Le Troisième Homme, avec Orson Welles, Alida Valli, Trevor Howard et la sublime musique d’Anton Karas.
J’allais dans d’autres salles à la séance de minuit, car il y passait des films d’horreur : j’ai pu voir ceux de la Hammer (Dracula et les Femmes, Frankenstein créa la Femme, Dracula, Prince des Ténèbres), ceux de Jean Rollin (Le public n’appréciait pas beaucoup, et ils étaient souvent hués), ceux de Jess Franco (peu)… Sans oublier les deux films d’Harry Kümel : Malpertuis et Les Lèvres Rouges avec la sublime Delphine Seyrig… Mais le film qui m’a vraiment plu fut Le Sang du Vampire d’Henry Cass, avec Donald Wolfit et Barbara Shelley : un chef-d’œuvre ! Quelle ambiance… Après cela, je suis venu à Paris et là j’ai découvert les salles légendaires : le Colorado, le Brady, le Far-West, le Styx, le Midi-Minuit, Hollywood Boulevard… Et puis le Festival du Rex : que de soirées délirantes !
Les réseaux sociaux ne m’intéressent pas trop pour te répondre… Je n’ai jamais été branché. En revanche, mon fils et ma fille y consacrent une bonne partie de leur temps. Question de génération… Cela ne m’empêche pas de vendre mon fanzine sur les sites suivants (très sympas) : Les Films de la Gorgone (avec à sa tête Jérôme Pottier), La Petite Boutique de Médusa (Didier Lefèvre, le responsable du dément Médusa Fanzine), Sin’Art (d’André Quintaine ; une vraie caverne d’Ali Baba !), sans oublier Metaluna Store tenu par Bruno Terrier.

 

D’ailleurs, contrairement à beaucoup de fanéditeurs, tu ne fais guère de promo via les réseaux (Facebook et compagnie). C’est un choix de ta part ? Un attachement aux âges farouches du fanzinat ? Tu sembles assez éloigné du « microcosme » en fait…
C’est un choix… Cela prend du temps et je ne l’ai pas toujours car je vais beaucoup au cinéma, principalement dans une salle d’art et essai près de chez moi. Je vois quatre à cinq films par semaine. Mais je trouve que les fanéditeurs d’aujourd’hui ont raison : Internet, c’est quand même super et cela peut leur apporter de nouveaux lecteurs.
Je ne cherche pas à tirer des centaines d’exemplaires, car après il faut les vendre. Quelques fanzines parlent de moi, c’est déjà hyper sympa : Vidéotopsie (dommage que tu aies arrêté… Mais bon, par moment on n’a pas le choix), Médusa Fanzine, le site Toxic Crypt, ou Black Lagoon Fanzine (un excellent fanzine de Jérôme Ballay et Augustin Meunier, dans lequel tu as œuvré).

 

Si je ne m’abuse, ton premier Scream est paru en mars 1981, et l’ours annonçait Viviane Denis et Jean-Claude Guenet en plus de ton nom. Peux-tu nous raconter la genèse des débuts (pléonasme !), et nous parler de ton association avec Jean-Claude ? Y-a-t-il eu un élément déclencheur à la création de ton fanzine, une inspiration particulière ?
J’ai connu Mad Movies à l’époque où c’était encore un fanzine. C’est grâce à Jean-Pierre Putters que j’ai eu un déclic et que j’ai voulu faire Scream : un être étonnant, très sympa. Pour moi, c’est lui l’élément déclencheur. J’ai rencontré Jean-Claude dans la compagnie d’assurance où je bossais. On aimait le cinéma populaire, nous allions souvent voir les films ensemble… J’ai donc pris ma machine à écrire et j’ai commencé à faire des textes ainsi que Jean-Claude : nous avons fait au mieux car nous ne sommes ni écrivains ni journalistes… Sinon ça se saurait ! Et son beauf qui travaillait à l’imprimerie de la mairie de Paris nous tirait la couverture et la dernière page en offset… Le numéro est paru avec un faible tirage (100 exemplaires), et il s’est bien vendu, comme les quatre suivants. En parallèle, nous avons édité Scream Again (deux numéros), le premier consacré à Brian De Palma et le deuxième à Jessica Harper… Là on a arrêté car Jean-Claude a changé de boîte.

 

 

Comment s’élaborait et s’élabore un numéro de Scream ? Tu décides du sommaire tout seul ? Le rythme de parution me semble assez soutenu, et ce depuis toujours.
Pour les première et deuxième séries, je décidais en grande partie du sommaire. Cela n’empêchait pas d’autres personnes (souvent des potes à Jean-Claude, ou lui-même) de collaborer au fanzine… Je prenais leurs articles sans faire de retouche : pas de censure ! Pour la troisième série, je décide tout seul du sommaire, je préfère… Au moins je parle de ce dont j’ai envie. Si je me plante, je me plante. Je suis le seul responsable.

 

A une période, – et même à deux – tu as donc publié Scream Again en parallèle de Scream : la publication était plus spécifiquement dévolue au cinéma fantastique anglais il me semble, du moins dans sa deuxième série. C’est une cinématographie qui te tient particulièrement à cœur ?
Dans la deuxième série, Scream Again (quatre numéros parus) était consacré uniquement au cinéma fantastique anglais. Je suis un fan inconditionnel du cinéma italien et anglais. Un jour, je recommencerai à parler de cette cinématographie… Pour commencer, je reprendrai les quatre numéros déjà parus en les améliorant et je continuerai dans la même voie. Je vais essayer d’en faire un – voire deux – en 2020. Et en couleur, cela aura de la gueule. On se motive comme on peut !

 

Comment expliques-tu que Scream ait connu trois périodes bien distinctes, relativement éloignées les unes des autres ? Le démon du fanzinat qui te reprenait ? Des phases de ta vie où tu n’avais plus le temps ? De nouvelles rencontres à chaque fois ?
C’est simple, lors de la première période je n’avais pas d’enfant et mon boulot me laissait pas mal de temps libre. La deuxième période était assez euphorique car nous avons sorti assez rapidement sept Scream et quatre Scream Again. J’y passais des nuits entières il faut dire ! Cela devenait compliqué pour le faire photocopier. Pas toujours évident… Il fallait essayer de ne pas perdre trop de fric. Puis ma boîte a déménagé et j’ai eu mes enfants. La vie en somme…
Pas trop de nouvelles rencontres en réalité, car c’est Jean-Claude qui portait le fanzine dans les boutiques. Lui, il connaissait tout le milieu du fanzinat de l’époque… Il a même tourné dans Ogroff (Mad Mutilator) de Norbert Moutier.
En 2013, grâce à ma fille qui a insisté, je suis reparti dans une nouvelle et dernière aventure très probablement… Et puis c’est plus simple avec Word et une imprimante : on arrive à éditer soi-même (et en couleur). En 2016, j’ai pris ma retraite et c’est devenu plus facile. Déjà 16 numéros de parus, et j’espère que d’autres suivront !

 

 

Quelles sont selon toi les différences entre les Scream publiés lors de ces trois périodes ? Est-ce que tu as l’impression que ta façon d’imaginer ton fanzine a évolué entre ces différentes résurrections ? Tu as d’ailleurs repris certains sujets déjà rencontrés dans les vies antérieures de Scream : je pense par exemple aux vampires italiens, à Jack Arnold ou à Barbara Steele.
Les différences sont surtout d’ordre technique : pour la première série, j’avais une machine à écrire, pendant la deuxième un Amstrad (pour ces deux périodes, je collais mes photos dans le texte), et pour la dernière, Word avec incrustation de photos dans le texte. Ma mise en page est simple, je ne suis pas un artiste question maquette mais cela me va.
Non je ne pense pas avoir évolué concernant le choix des sommaires. Comme tu dis, j’ai même repris des sujets de la deuxième série en les améliorant et, naturellement, en y ajoutant des photos couleur : j’aime beaucoup celui sur les vampires italiens et les deux numéros consacrés à Barbara Steele bien sûr.

 

On sent dans ton œuvre une volonté de mettre en avant les demoiselles du fantastique, puisque tu as consacré des numéros à Nicoletta Elmi, Julie Ege, Ingrid Pitt, Britt Nichols, Barbara Steele, Veronica Carlson, Sabrina Siani et Caroline Munro. Tu considères qu’elles ne reçoivent pas toujours la place qu’elles méritent dans les publications sur le cinéma d’exploitation ?
J’adore les actrices : Barbara Steele, Caroline Munro, Ingrid Pitt (je l’aime bien ce numéro !), Veronica Carlson et Julie Ege sont excellentes, même dans leurs moins bons films… Cela m’a fait énormément plaisir de parler d’elles et je pense que ma poignée de lecteurs apprécie. Mon tirage est très limité – cinquante exemplaires -, et de temps en temps je fais des micro-retirages. Mais j’ai voulu parler d’autres actrices moins connues comme Sabrina Siani (à la carrière très courte) et Nicoletta Elmi (cela faisait un moment que je voulais faire un numéro sur elle), découverte dans les films de Bava et dans Les Frissons de l’Angoisse naturellement. Le prochain numéro est encore consacré à une actrice. Je bosse dessus et j’espère le sortir en décembre.

 

Depuis la reprise de Scream, au printemps 2013, tu écris avec ta fille Emilie. Comment se passe votre collaboration ? Comment vous partagez-vous le travail ?
C’est très simple : je choisis le sommaire et je lui donne des films à visionner. Ma fille ne connaissait pas le cinéma bis et elle a découvert un autre monde cinématographique… Elle aime bien les films anglais et italiens (elle a apprécié faire une bonne partie de l’article dévolu à Michele Soavi).

 

 

Toi qui as connu toutes les ères de la fanzinophilie, en particulier l’âge d’or des années 80, quel regard portes-tu sur le fanzinat d’aujourd’hui ? On a l’impression de vivre une nouvelle période dorée après les années 2000 – qui paraissaient plus ternes il me semble…
Aujourd’hui, le fanzinat est vraiment top niveau… Je ne pensais pas que l’on pouvait faire de si beaux fanzines. La mise en page est vraiment d’une grande qualité : les maquettes de Vidéotopsie, Médusa Fanzine, Black Lagoon Fanzine, Hammer Forever (Bravo Didier), By the Sword, Toutes les Couleurs du Bis (bravo à Stéphane Erbisti pour son numéro 11 consacré à H. G. Lewis) et le tout nouveau que je viens de recevoir, L’Appel d’Azathoth. Et les textes sont classieux de surcroît. Du grand art …Moi, ça me troue le cul !
Je voulais aussi féliciter Damien Granger pour ses quatre livres consacrés au B-Movie Posters. Une mine d’or ces bouquins, un sacré boulot ! Chapeau l’artiste. Le n°5 va sortir en décembre (ne le ratez pas !) et pour finir, j’ai rencontré un mec super sympa, Jérôme Wybon (il habite ma ville), auteur de très bons livres lui aussi : Nos Années Temps X (2015), Les Guerres des Etoiles (2014) et Le Magnifique (livre sur le film, paru en 2018)… Trois ouvrages incontournables, à posséder dans les plus brefs délais !

 

Merci Eric, et qu’on entende encore longtemps tes cris dans la nuit !

Entretien effectué par David Didelot (et un tout petit peu Rigs Mordo) en septembre 2019

Images piquées au site de référence sur le fanzinat : Le Fanzinophile !

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