Willard (1971)

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Dans la terrible jungle de l’horreur animalière, il est bien rare que les gros félins aux papattes griffues se retrouvent sur le devant de la scène, les petites bestioles faisant finalement plus de dégâts que le roi de la jungle et ses cousins les matous tigrés. En bonne position sur l’échelle de la bête que l’on ne voudrait pas retrouver sur la table à manger, après les cafards et les veuves noires, le rat est fort logiquement devenu un régulier du cinéma d’exploitation. Ironie du sort, l’un des animal attack les plus réputés – Willard (1971) – rend nos rongeurs plus attachants et moins monstrueux que les humains qui s’agitent autour d’eux…

 

 

Dans l’inconscient collectif, le personnage de Willard a depuis plus de quinze ans la forme de cet éternel freak de Crispin Glover, le grand mince aux cheveux d’ébène et au teint d’Efferalgan ayant désormais remplacé le peut-être plus passe-partout Bruce Davison, titulaire du rôle jusque-là. La faute à un remake particulièrement réussi en 2003, signé par le trop rare Glen Morgan (le sous-estimé Black Christmas version 2006), dépoussiérage du genre à prendre le pas sur son modèle, mais aussi à la discrétion de l’original, rendu invisible durant de nombreuses années. Au point que la question la plus fréquemment posée à Davison lorsqu’il croisait des fans était « Mais où est donc passé le Willard original ? », la production du début des seventies étant coupable d’avoir traîné de la patte pour en arriver au format DVD. Incompréhensible tant le film de Daniel Mann (La Rose Tatouée, La Vénus au Vison) fut l’un des succès surprises de son été, récoltant quelques brouettes de dollars et occasionnant même une suite, Ben (1972), tournée et sortie en triple vitesse. Une erreur aujourd’hui réparée sur plusieurs territoires : les Américains profitent de l’édition de Shout Factory, les Anglais bénéficient de la semblable version de Second Sight (c’est celle-ci qui servira à cette chronique) et les Français pourront bientôt caresser la fourrure humide des rats d’égouts à leur tour, puisque ESC est sur le coup. Une bonne nouvelle, car si le Willard de 71 et celui de 2003 partagent leurs grandes lignes et thématiques, quelques différences notables et des interprétations mémorables valent que l’on exhume le chapitre initial.

 

 

Les fantasticophiles ayant répondu à l’invitation de Glen Morgan voilà maintenant seize ans savent déjà de quoi il est question ici : Willard (Davison, donc), jeune homme de 27 ans, vit l’enfer au travail comme à la maison. Au turbin, il est sans cesse humilié et rabroué par Martin (Ernest Borgnine), patron cruel et ancien ami de son père, qui profita du décès de ce dernier pour voler l’entreprise au nez et à la barbe d’un successeur alors trop jeune pour se défendre. Dans son nid vaguement douillet, le grand maigrichon doit composer avec sa mère Henrietta (Elsa Lanchester de La Fiancée de Frankenstein), vieille femme à la santé fragile mais toujours dynamique lorsqu’il s’agit d’ensevelir son fils unique sous les reproches. Son seul réconfort, Willard le trouve dans la secrétaire que Martin a récemment engagée, Joan (Sondra Lock de Sudden Impact – Le Retour de l’Inspecteur Harry), ainsi que dans la masse de rongeurs qui envahissent peu à peu son jardin et sa cave. Plutôt que de les éliminer comme sa mère le lui demande depuis plusieurs jours, il les apprivoise peu à peu, devenant le général d’une armada plus utile qu’il n’y paraît. Une fois sa mère décédée et alors qu’il aura besoin de fortes sommes pour garder sa maison, que le vil Martin convoite, le Rat King utilisera ses petits amis pour pourrir la vie de ses ennemis ou aller voler de l’argent chez les riches clients de son employeur, une fois ceux-ci partis en courant après être tombés nez à museau avec des souris grignoteuses de portes. Les contours scénaristiques sont donc les mêmes que ceux utilisés par Morgan plus de trente ans plus tard (sera juste oubliée cette trame des vols), et un spectateur ayant déjà quelques affinités avec le mythe Willard sait déjà dans quelle gouttière il trempe ses baskets. C’est néanmoins dans le script et la manière dont celui-ci fut adapté que l’intérêt principal de ce premier volet se trouve, plus que dans la réalisation de Daniel Mann. Un brin statique, celle-ci accuse un petit coup de vieux et donne parfois l’impression d’avoir zappé sur sur un épisode de Columbo, générique d’ouverture en lettres jaunâtres inclus. En outre, l’utilisation d’une bande-son très family friendly, du genre à se retrouver sur un vieux téléfilm Disney, renforce encore le côté suranné de l’ensemble. Rien de gravissime, et rien de dérangeant pour tout dire, car il y a un certain confort à trouver dans ces pelloches des 70’s, moins rythmées que celles d’aujourd’hui, moins colorées aussi, mais toujours habiles lorsqu’il s’agit de retranscrire un morne quotidien.

 

 

Mais pas tout à fait de quoi charmer un public ayant connu le malheureux Willard de 2003 dans une version plus cinématographique. Le personnage et son univers y étaient en effet extrémisés, le Willard moderne étant un être plus repoussant que les vermines qu’il cache dans ses poches, tandis que sa maisonnée semblait plongée dans la pénombre et se délabrait de jours en jours. Glen Morgan posait son hamac à quelques rues du monde de Tim Burton, pour faire simple, et moulait un conte horrifique là où Mann s’assure que l’ensemble s’ancre dans une réalité tangible. Gros changement dans la palette de couleurs utilisée donc, et si le Willard 71 garde ce côté austère typique de la période, il ne se refuse pas quelques éclaircies là où la copie 2003 semblait noyée dans un ciel nuageux. La bicoque où notre héros broie du noir est magnifique et on voit que l’aspirateur y est passé quotidiennement, le jardin est touffu, il arrive à Willard lui-même de sourire, voire croquer la vie à pleine dents lorsque la belle Joan montre de l’intérêt à son égard. Comparé à un Crispin Glover qui avait tout de la cause perdue, Davison, moins unilatéral, n’est pas sans espoir et pourrait aspirer à une vie meilleure. Glover était un personnage de roman, constamment enfoncé dans son costume noir, tel un croque-mort au bec de vautour et a la mine déconfite. Davison, plus tangible, incarne un jeune homme crédible, avec ses bons et mauvais moments, surtout écrasé par les amis de sa mère, tous plus pressés les uns que les autres de lui dicter sa conduite. A Socrates, petite souris blanche, et Ben, gros rat noir, de le guider vers la liberté et l’indépendance (factice, puisque c’est d’eux qu’il dépend désormais). Si ce Willard doit d’ailleurs souffrir de la comparaison avec son remake, c’est d’ailleurs au niveau des interactions avec l’ange immaculé et le démon sauvage posés sur ses épaules, Morgan apportant plus de place à la dégradation des rapports entre Willard et Ben que le fait Mann. L’affrontement final entre les anciens amis s’en trouve forcément déforcé ici…

 

 

Mais les points que Willard 71 perd face à son petit frère, il les regagne ailleurs. Grâce à un Ernest Borgnine proprement détestable – et donc impeccable dans le rôle de ce salaud de Martin -, capable de vous la faire à l’envers mais de vous taper dans le dos comme un vieux copain, en ricanant comme un babouin. Partie gagnée face à un R.Lee Ermey très à sa place aussi, mais encore une fois résumé à un trait de caractère, pour le coup celui du vieux bonhomme constamment de mauvaise humeur. Ici, on préfère la fourberie et les fake smiles d’un Borgnine répugnant et bestial. Match nul au final entre les deux versions, chacune apportant son lot d’atouts et de carences, et les deux sont en tout cas à découvrir. Nous ne pouvons par contre pas encore juger de l’édition ESC du film, les DVD et Blu-Ray proposés par Second Sight offrent en tout cas une interview amusante d’un Davison ravi d’imiter ses co-stars et un commentaire audio du même bonhomme. Aucun sous-titres français à l’horizon par contre, mais ce n’est pas la surprise de l’année…

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Daniel Mann
  • Scénario : Gilbert Ralston
  • Production : Mort Briskin
  • Pays: USA
  • Acteurs: Bruce Davison, Ernest Borgnine, Elsa Lanchester, Sondra Locke
  • Année:  1971

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