Black Devil Doll from Hell

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Les jeux d’enfants meurtriers ne sont pas limités qu’aux seuls studios argentés, et quoiqu’on en pense Chucky le petit rouquemoute n’a pas inventé le genre « de la poupée pas gentille qui balance des jurons quand on lui presse le bide. » Avant ça, le rayon jouets fut garni d’un Black Devil Doll from Hell (1984) encore plus vicieux que le petit pote en plastique de Tom Holland. Le revers de la médaille, c’est que cette version blaxploit’ a pas un rond en poche…

 

 

Parfois la célébrité, même très relative et cantonnée à un ou deux groupes privés Facebook d’échangeurs de VHS crasseuses, tient à peu de choses. Chester Novell Turner en sait quelque-chose, lui qui est devenu voilà une dizaine d’années un personnage « in » dans les milieux autorisés, au point d’avoir tenu un petit Q&A lors d’un salon porté sur les cassettes poussiéreuses. Et tout cela à la grâce d’une vente à 660 dollars de son deuxième essai, le film à sketchs Tales from the Quadead Zone (1987), sur le gigantesque marché d’eBay. Une somme plutôt cossue pour un tout petit shot-on-video, plutôt malodorant pour tout dire (mais séduisant pour la même raison, voir la chronique qui lui est dédiée). De quoi surprendre et faire parler… et par extension faire voyager le nom du bon Chester, dont les VHS, alors éditées en nombre très limité, s’arrachent aux prix d’un 4×4 avec toutes les options. Tales from the Quadead Zone, que personne ne semble capable de prononcer correctement, devient donc un mythe, et il est logique que cette soudaine notoriété apporte un peu de lumière sur l’effort précédent de Turner, à savoir un Black Devil Doll from Hell intimement lié à Quadead. Au point que ce premier récit devait à la base se retrouver dans le second, la poupée noire sortie du trou des enfers étant pensée comme l’un des chapitres du film omnibus auquel son auteur songeait déjà. Mais avec un scénario plus long que prévu dans les pattes, en tout cas trop pour se retrouver sur Quadead, Turner décide fort logiquement de faire de Black Devil Doll from Hell une entité à part entière. Et démoulée avec les moyens du bord : Chester prend trois jours pour rédiger le script, se garde le rôle de réalisateur et finance son machin sans aucune aide extérieure. Quitte à manquer de conseils judicieux, puisqu’en ignorant que pour un film amateur il n’est pas nécessairement obligatoire de payer techniciens et comédiens, le bonhomme déboursera tout de même 10 000 dollars, répartis entre les différents acteurs et hommes de l’ombre. Un fric qui n’est en tous cas pas passé à l’écran…

 

 

Car elle est cheap au-delà du raisonnable cette version avant l’heure de Chucky, tournée au caméscope familial, sans réel support technique (un directeur de photographie est crédité, mais on doute de sa présence sur le plateau) et en employant ce qui devait probablement être les voisins et voisines du vieux Chester. Visuellement, l’ensemble tient donc du porno amateur allemand, aux lumières tamisées et avec une bande-son sponsorisée par Bontempi, composée par Turner himself. Niveau interprétation, on n’est pas très sûrs que le curé filmé pendant sa messe savait dans quoi il allait atterrir, et le niveau général ferait passer Plus Belle la Vie pour Six Feet Under. A un point tel que le metteur en scène doit prêter sa voix à un comédien pour la post-synchro, que ce soit parce qu’il récitait mal ses tirades ou parce que la prise de son était catastrophique. Faut dire qu’en la matière, Turner ne se facilite pas la tâche en mettant la zik à fond lors de certains passages dialogués, rendus incompréhensibles. En est témoin ce passage sur le passé de la fameuse poupée, dont on comprend un mot sur cinq parce que la bande-son devient batshit crazy et ressemble à une bouilloire en train de se faire étrangler. En plus de nous refiler une vilaine acouphène, ça n’aide pas à capter le background de Black Devil Doll from Hell, faut bien l’avouer. Même si nous reconnaîtrons tout aussi vite qu’il n’y a pas grand-chose à comprendre dans cette modeste entreprise. Le récit colle au train de la trentenaire Helen Black (Shirley L. Jones, également la « star » de Quadead Zone), bonne femme coincée de la raie puisque totalement dédiée au petit Jésus, dont elle chante les louanges en rue, quand elle ne bassine pas ses amies avec la bible et leur fait promettre qu’elles viendront à la messe le dimanche suivant. Helen Black est ennuyeuse à mourir, pour faire simple. Mais alors qu’elle tue le temps dans une boutique de bibelots sans intérêt, elle tombe sur une poupée rasta, que la tenancière du magasin présente comme une sorte d’Annabelle qu’elle a déjà vendu trois fois mais qui reviendrait toujours sur ses étalages. Il se dit aussi que ce Yannick Noah en modèle réduit peut exaucer les souhaits les plus cachés de son possesseur… Séduite par l’idée, Helen lâche quelques billets verts et repart avec son nouvel ami, qu’elle dépose sur les chiottes (…) avant de prendre une douche. Et le tout sous le regard d’un joujou moins inanimé qu’il y paraît, et franchement lubrique pour tout dire.

 

 

Après quelques séquences de cache-cache entre la tête de bois et Madame Black, la poupée se jette sur Helen et l’attache au lit en la traitant de « bitch » toutes les dix secondes. Pas pour lui faire du mal, mais justement pour exaucer le fameux souhait de sa maîtresse : être violée. Une nuit d’horreur ? D’extase plutôt, car Helen prend goût à cette virulent partie de baise, au point de se trouver déprimée en découvrant que la poupée est déjà repartie dans son magasin… Drôle de film que Black Devil Doll from Hell, déjanté au-delà même de sa facture technique. Version vicieuse d’un conte que l’on aurait pu voir chez la Amicus (enfin, les Anglais auraient fait plus soft), le premier long-métrage (sur seulement deux) de Turner a le don de nous laisser constamment entre le rire un peu moqueur et le trouble honnête. A première vue grotesque, la longue scène voyant la poupée besogner une Helen d’abord réticente puis très excitée finit par déranger, de par la psyché perturbante de la dame, qui deviendra après coup une nymphomane constamment insatisfaite, aucun de ses amants n’étant à la hauteur de la poupée. Si ces passages sont totalement absurdes, et poussent à sourire lorsque l’on voit le guignol s’agiter au-dessus d’une Helen dont il lèche les seins, l’ensemble tient aussi du mauvais rêve choquant, dont l’aura d’interdit est encore renforcée par la patine dégueulasse du shot-on-video. S’il fallait encore prouver que certains films peuvent y gagner à être visionnés via des VHS fatiguées, Black Devil Doll from Hell en serait l’exemple parfait. Il n’y a d’ailleurs que cela pour sauver du naufrage l’opération, qui du reste ressemble à ce qu’elle est réellement : une idée de sketch étirée au-delà du raisonnable et shootée à la va-vite par des débutants ne sachant pas trop ce qu’ils font. A ce niveau, le pompon est atteint lors de ce passage montrant Helen au téléphone avec sa copine, à qui elle fera la morale. Peut-être apeuré à l’idée qu’un plan fixe ennuie l’audience, Turner décide d’expérimenter et de jouer avec sa caméra, dont il semble découvrir les options à ce moment-là. Zoom et dé-zoom sur l’épaule de son actrice, mouvements latéraux pour immortaliser frigidaire et calendriers, gros plans sur des breloques religieuses… Un effort est fait pour apporter de la vitalité à un récit du reste mou comme un zboub de limaçon, mais il prête plus à sourire qu’autre-chose.

 

 

Pur produit d’une époque malheureusement révolue où tout était permis, Black Devil Doll from Hell souffle donc le chaud et le froid : ici hilarant par son manque de maîtrise, là-bas déstabilisant par ce que l’on peut appeler des audaces, le tout est en tout cas un modèle d’inélégance, thématique comme formelle. A voir pour l’expérience, qui fut sans doute agréable pour le premier rôle Shirley Jones : en plus de revenir tourner pour Turner, elle l’épousera après Black Devil Doll. A croire que, comme le personnage qu’elle interprète, elle n’a pas trouvé si désagréable que cela d’être tripotée – et plus si affinités – par un pantin obsédé…

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Chester Novell Turner
  • Scénario : Chester Novell Turner
  • Production : Chester Novell Turner
  • Pays: USA
  • Acteurs: Shirley L. Jones, Glady Ames, Bernard Brown
  • Année:  1984

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