Les Maîtresses du Dr. Jekyll

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Tel un Baron Frankenstein incapable de mettre le feu à sa monstrueuse création, le mad director Jess Franco n’en finissait plus de retourner dans le laboratoire de son cher Dr. Orloff pour de nouvelles expérimentations que la morale réprouve. Une habitude prise dès les débuts du réalisateur. La preuve avec Les Maîtresses du Dr. Jekyll (1964), pas le moindre de ses méfaits.

 

 

Qu’il est difficile de trier le vrai du faux dans les propos de Jess Franco, certainement pas le dernier des faiseurs à changer de version en fonction de ses humeurs. Ainsi, dans le grimoire Jess Franco ou les prospérités du bis, indispensable carte tracée par Alain Petit pour retrouver son chemin dans le labyrinthe de l’Espagnol, sont rapportés des propos pessimistes tenus en 1991 à De Zine. «  El Secreto del Dr. Orloff m’évoque de mauvais souvenirs et en parler me demande une sorte d’effort. Nous aurions pu faire un bon film, aussi bon que le premier Orloff, mais ce fut un tournage si misérable… qu’on ne peut le considérer comme un film normal. En l’occurrence, les producteurs n’avaient pas un sou. C’était une coopérative qui souhaitait s’introduire dans le cinéma. Alors je leur ai proposé un autre Orloff. Ils ont répondu : «Qu’est-ce que c’est ?» parce que, en Espagne, les producteurs ne voient pas d’autres films que les leurs et le producteur d’Orloff s’était retiré peu de temps après… Ils acceptèrent donc de faire un Orloff, comme ils auraient accepté n’importe quoi d’autre. A partir de là, tout ne fut que problèmes ! Quand je dis pas un centime… Le budget était si misérable que je n’ai pas pu travailler à nouveau avec Howard Vernon. Nous n’avions ni les moyens de payer son cachet, ni ceux de payer son billet d’avion ! » A lire Jess ici, Les Maîtresses du Dr. Jekyll, quoiqu’il soit, tient donc de l’accident, où l’on a fait ce qu’on a pu sans avoir la chance et le pouvoir de se préparer en amont, ni de retrouver les siens. Mais un œil jeté aux bonus du DVD, techniquement impeccable, jadis sorti avec Mad Movies dans les années 2000 permet de découvrir un Franco plus certain de son art, puisqu’il y prétendait alors que Les Maîtresses… était au contraire une œuvre on ne peut plus réfléchie. Reconnaissant qu’il aime se remaker lui-même et réutiliser les mêmes personnages, remodeler des intrigues qu’il reconnaît modestes, il assure que sa volonté était d’apporter de nouveaux angles aux personnage d’Orloff, voulu comme « plus méchant et amer. » Et ce serait d’ailleurs pour cette raison, strictement scénaristique, que le légendaire Howard Vernon, ancien titulaire du rôle, ne fut rappelé : puisque le protagoniste change de mentalité, autant qu’il change également de physique. Une explication qui ne tient d’ailleurs qu’à moitié : le savant fou en activité dans ce qui n’était pas loin d’être déjà le quarantième film sur lequel Jess travailla n’est pas Orloff mais Jekyll (ou Fisherman selon la version visionnée), justement un disciple, le meilleur nous dit-on, d’un Orloff agonisant dans son lit. Rien n’aurait donc interdit que Vernon revienne passer le relais à son héritier, si ce n’est effectivement les restrictions budgétaires évoquées plus haut. On gardera donc cette première déclaration comme la vraie : si Franco n’a pas bénéficié de la présence de son ami Howard, c’était parce que son porte-feuille était désespérément vide.

 

 

Qu’on se rassure néanmoins, la pauvreté de l’entreprise n’entame en rien les talents naturels de l’auteur : Les Maîtresses du Dr Jekyll est une fois encore beau comme une émeraude grâce à une photographie somptueuse et des décors, comme de coutume chez Franco, parfaitement sélectionnés. Le cinéma gothique en plein, avec sa tribu étrange et malheureuse cachée derrière les vieilles pierres de l’inévitable château, mitoyen d’un cimetière volontiers lugubre et de son petit village traversé de canaux. Nom di dju, même le laboratoire du scientifique, fréquemment le maillon faible du décorum du bis européen (voir pour s’en convaincre ceux des films produits par Eurociné par la suite, le plus souvent minables) déploie un charme certain. Quant à la réalisation en elle-même, elle favorise des cadres parfaitement millimétrés venus renforcer la beauté naturelle des extérieurs. Nous serons par contre moins chaleureux à l’égard des scènes mettant en avant la malheureusement obligatoire – et parfaitement inutile – enquête policière : déjà peu passionnante à la base, elle est encore déforcée par un Franco s’en désintéressant totalement et la filmant la plus platement du monde. Le gros point faible de la bobine, son écharde dans le pied, et des séquences nous éloignant d’une histoire plus intéressantes que ses grandes lignes ne le laissent paraître. Apprenti d’un Dr. Orloff mourant, le respecté Dr. Jekyll (Marcello Arroita Jauregui) broie du noir depuis qu’il a découvert, voilà plusieurs années, que son épouse le trompa avec son plus jeune et séduisant frère Albert (Hugo Blanco). Officiellement décédé dans des circonstances mystérieuses, Albert est en vérité caché dans le laboratoire de Jekyll, qui avec les notes laissées par son mentor parvient à changer son frangin en ce qu’il appelle un robot. Il tient bien évidemment plus de l’être lobotomisé, voire du zombie aux lèvres gercées, que du tas de ferrailles, mais qu’importe… Et le cadet, renommé Andros, de servir de bras armé de la vengeance à celui qu’il trahit quelques années plus tôt, le docteur se servant d’ultrasons pour commander au cerveau de sa créature des ordres mortels pour la gent féminine, qu’il déteste depuis qu’elle l’a fait cocu. Ainsi, le robotique bellâtre se fond dans la pénombre nuit après nuit pour serrer le cou des demoiselles les plus frivoles, qu’elles soient danseuses de cabaret ou prostituées. Mais l’arrivée dans la famille de la jeune Melisa (Agnès Spaak), fille d’un Albert qu’elle ne connut jamais, risque de bouleverser les habitudes du praticien meurtrier…

 

 

Vu de loin, on tient un pur sous-Orloff, une bande de savant fou comme il en existait déjà des centaines avant la sortie des Maîtresses… Et on ne peut d’ailleurs que noter la faiblesse de cette relecture par rapport à l’original, ou même en comparaison avec le plus généreux Sadique Baron Von Klaus. La faute en premier lieu à Marcello Arroita Jauregui, piètre premier rôle méphistophélique. Si Vernon fut fréquemment raillé par certains, et qu’il est vrai que le comédien ne se rendait pas toujours service en se doublant lui-même lors de la post-synchro, art où il n’excellait guère, il faut tout de même lui reconnaître une prestance, une présence, dont manque cruellement son remplaçant. Jauregui n’a tout simplement pas la carrure et le visage du parfait méchant, et s’il se laisse aller ici ou là à des sautes d’humeur – sans pour autant faire honneur à la schizophrénie que le nom de son personnage laissait espérer – celles-ci sonnent creuses et ne font guère d’effet. Mou et peu charismatique, il tire vers le bas le film dont il est la star, et crée malgré lui un miracle : pour une fois, ce seront les héros, d’ordinaire de fades mannequins extirpés des catalogues La Redoute, qui recevront notre sympathie. Il faut dire que le duo constitué de la sérieuse et pincée Melisa et du souriant et dragueur Jean-Manuel (José Rubio) fonctionne plus que bien, l’alchimie entre les deux étant palpable, et leurs entretiens autrement plus naturels et vivants que ceux des enquêteurs et leurs suspects. En outre, la relation entre une Melisa aux bonnes manières anciennes et ce Jean-Manuel à l’hédonisme très moderne symbolise parfaitement les intentions de Franco avec Les Maîtresses du Dr. Jekyll. Soit continuer l’hommage que le réalisateur rend sans interruptions à la littérature et les films de son enfance (comme toujours, la Universal monstrueuse, l’expressionnisme allemand, le krimi et les romans policiers fondateurs s’entrechoquent gaiement) tout en s’autorisant plus de liberté, notamment dans la nudité féminine, bien évidemment présente dans la version française. La rencontre entre deux mondes, avec d’un côté une très poétique scène montrant Andros, hébété, se recueillant sur sa propre tombe, et de l’autre une drug party, où les bourgeois se dénudent et dansent au contact de nymphes contorsionnistes, où Andros, remis de ses errances sentimentales, frappera bientôt. De beaux instants, qui compensent les moments d’ennui (les intermèdes musicaux, on aime ou pas, et par chez nous on s’en passerait sans hésiter) et devraient satisfaire les accrocs au gothique européen : ils trouveront là un avatar tout ce qu’il y a de plus correct et se diront, une fois de plus, que la réputation de mauvais de Jess Franco ne tient plus une fois ses films lancés.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Jess Franco
  • Scénario :  Jess Franco, A. Norévo
  • Production : Marius Lesoeur
  • Titre Original : El secreto del Dr. Orloff
  • Pays: Espagne, Autriche, France
  • Acteurs: Marcelo Arroita-Jáuregui, Agnès Spaak, Hugo Blanco, José Rubio
  • Année: 1964

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