Deadly Manor

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Deadly Manor est un film qui sent le sapin, dernier forfait de José Ramon Larraz au rayon horreur (1990). Après cela, le réalisateur abandonnait définitivement les territoires du fantastique et de l’épouvante, signant une comédie paraît-il médiocre (Sevilla Connection en 1992), puis une minisérie très sérieuse pour la télévision espagnole, Viento del Pueblo (Miguel Hernández), sacrifiée à la vie dudit poète (en 2002). Onze ans plus tard, l’Espagnol tirait sa révérence, à l’âge vénérable de 84 ans. Bref, de ces fins de carrière compliquées et erratiques, dissymétriques à la période dorée des seventies où tout semblait possible, où l’on savait encore prendre des risques et s’éloigner des sentiers battus.

 

 

 

Des sentiers qu’emprunte allègrement Deadly Manor (ou Savage Lust), film préformé aux canons de l’horreur contemporaine, comme Repose en Paix et Edge of the Axe à la même période. « A classic horror story » signale l’accroche du DVD anglais : tu m’étonnes, et ce n’est pas Brian Smedley-Aston qui nous dira le contraire. Monteur impeccable (Le Rayon Bleu, La Nuit des Vers Géants…), l’Anglais tint le même poste sur le plus ancien Symptoms de Larraz et produisit l’excellent Vampyres dans la foulée (1974), conseillant au réalisateur ce fameux cocktail sang et fesse qui définira pour une bonne part son cinéma. C’est donc le retour des vieux amis en cette fin de carrière, comme José Frade sur Repose en Paix et Edge of the Axe, et c’est Brian Smedley-Aston qui produira Deadly Manor en plus de coécrire le scénario. Le film sonne ainsi comme un adieu, un dernier rendez-vous avec le passé, mais dans une façon de film « moderne » dont l’objectif est d’aller concurrencer les Américains sur leur propre marché. Comme Edge of the Axe, Deadly Manor sera donc tourné aux USA (dans l’état de New York cette fois), production typiquement américaine… sans les moyens de ses ambitions néanmoins : en témoignent une affiche absolument creuse – si ce n’est peut-être Jerry Kernion dans son premier rôle, celui du comique de service – et les attendus ordinaires du slasher lambda, fondus dans un synopsis rebattu mille fois. Pour résumer, des teenagers en vadrouille cherchent un lac dans la cambrousse ricaine ; un lac qu’ils ne trouvèrent jamais comme dirait l’autre… A la place, ils se réfugient dans une vieille bâtisse prétendument abandonnée car la nuit tombe et l’orage gronde au loin. Une maison étrange s’il en est : voiture accidentée dans la cour, cercueils à la cave et photos d’une belle jeune femme décorant les murs de la demeure. Bien sûr, ils ne sont pas seuls dans ledit manoir, et nos ados tombent bientôt comme des mouches sous les coups d’un mystérieux tueur… Ou d’une mystérieuse tueuse ?

 

 

Voilà pour l’argument primordial du film. Inutile de dire que nous étions circonspects avant d’enfiler le DVD… Avions-nous tort ? Du tout, puisque le film repose en effet sur tous les clichés possibles, sans ne jamais s’en affranchir… ou presque. Il fait dire que Deadly Manor arrive trop tard dans l’histoire du slasher, à ce moment de marée basse pour le genre : entre les années bénies de la décennie 80’s et le revival initié par le Scream de Wes Craven. Bref, le film accumule tous les handicaps sur la ligne de départ, réalisé au moment le moins opportun et cuisiné à l’économie qui plus est. On dirait presque un téléfilm pour tout dire, car il ne se passe pas grand-chose dans ce « manoir mortel ». On peut même dire qu’il ne se passe rien parfois, les personnages visitant et revisitant les lieux dans les ténèbres d’une photo beaucoup trop sombre : le tempo est hyper adagio donc, ralenti encore par des dialogues répétitifs et pénibles dans lesquels les persos se demandent où sont passés leurs copains déjà occis. Presque un sketch. Un jump scare à deux balles, une blague à trois francs et un grincement de porte valent donc rebondissements dans Deadly Manor, c’est dire… Jusqu’à cette séquence onirique au milieu du film, au cours de laquelle on retrouverait presque l’emprunte Larraz des beaux jours : érotisme explicite sur une couche entourée de bougies, dans un cauchemar qui mêle images sexuelles et instants lugubres. A part ça, le film reste désespérément plat et fait du surplace pendant plus d’une heure, avant que les choses s’accélèrent un peu dans le dernier quart. C’est peu, d’autant que le film accumule soigneusement les poncifs essentiels du genre pendant ses 85 minutes : la caméra subjective annonciatrice d’une menace qui rôde, le petit couple de baisouilleurs qui s’éloigne du groupe (pour son malheur), la découverte finale des cadavres accumulés, puis le dénouement explicatif fabriqué dans la tragédie passée…

 

 

Sans compter que le sel du slasher – les meurtres – ne rédime pas vraiment cette impression de langueur et d’extrême banalité : nos ados sont souvent massacrés hors champ, et si leurs dépouilles sont un peu amochées, pas de quoi non plus grimper au rideau. A sauver tout de même, les meurtres de Tony et de Peter (au couteau et au rasoir respectivement), un peu plus graphiques que la coutume. Bref, c’est du soft côté violence, et si le look de la tueuse peut encore faire son petit effet (masque blanc inexpressif qui dissimule un visage ravagé par le feu), l’amateur a vu bien plus traumatisant en d’autres épiceries. On sait enfin qu’à de très rares exceptions près, le slasher ne brille guère par le dessin génial de ses personnages ; Deadly Manor est une illustration édifiante de cette loi, lesté par des protagonistes incroyablement stéréotypés au point que le film prend des airs de parodie involontaire : les éternels beaux gosses (un blond et un brun pour la parité), la donzelle qui a l’intuition du malheur à venir, le fan de films d’horreur (qui cite L’Exorciste et porte un tee-shirt à l’effigie de Godzilla), l’auto-stoppeur zarbi (metal kid visiblement, et bad boy recherché par la police)… On est certes chez nous dans Deadly Manor, mais les personnages sont si transparents qu’on se fout absolument de leur destinée… Bonjour l’implication.

 

 

L’intérêt vaudrait-il alors dans le filmage du décor et l’installation d’une ambiance ? En l’espèce, on saluera cette volonté de marier le slasher basique à une manière classique de l’épouvante : les cercueils vides dans la cave, l’orage qui gronde, la pleine lune, la sinistre silhouette de la demeure au milieu de la forêt… La couleur un peu gothique va bien au teint de Deadly Manor, qui se transforme en film proprement weird si l’on pense à cette pièce réunissant une collection de scalps humains, à ces photos d’Amanda nue sur les murs de la chambre ou à ces cadavres emmurés dans les cloisons de la maison. « This house is evil » pressent Helen, et l’on eût aimé que le réalisateur creuse un peu plus ce beau sillon du bizarre et du macabre, comme il sut si bien le faire dans sa prime carrière. Bref, autant d’occasions manquées qui font de Deadly Manor un slasher pour bambins : incolore, inodore indolore … et presque indigne d’un cinéaste comme José Ramon Larraz. Triste.

David Didelot

 

 

  • Réalisation : José Ramón Larraz
  • Scénario :  José Ramón Larraz, Brian Smedley-Aston
  • Production: Brian Smedley-Aston, Angel Somolinos
  • Pays: USA, Espagne
  • Acteurs: Clark Tufts, Greg Rhodes, Claudia Franjul, Jerry Kernion
  • Année: 1990

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