Spider Baby

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A quoi ressemblerait un épisode de l’antique série La Famille Addams si celle-ci n’était pas pensée pour séduire les téléspectateurs de 7 à 77 ans ? Si son but premier était de délivrer une vague d’exploitation gothique et timbrée, et que Gomez cachait des freaks dans sa cave, que l’oncle Fétide succombait aux joies du voyeurisme et que la petite Mercredi zigouillait le facteur ? La réponse est dans Spider Baby (1967), l’un des premiers films du king of the B’s qu’est Jack Hill (The Big Bird Cage, The Big Doll House). Et quel film !

 

 

Ne crachez pas trop vite sur vos montres, accusées de trop vite faire tourner leurs aiguilles, ou sur vos sabliers, coupables de ne pas retenir leurs grains et vous collez toujours plus de rides aux coins des yeux. Le temps, s’il se fait volontiers cruel, peut aussi se montrer clément. En sortant par exemple de l’oubli l’étrange Spider Baby, petite bande tournée à l’économie par Mister Hill : douze jours de dur labeur, avec des comédiens et une équipe technique payés au lance-pierre, et pour toute star Lon Chaney Jr., étoile filante de l’épouvante classique tombée de son ciel depuis bien longtemps, et malheureusement atterrie dans une barrique de vin. Dotée d’une mauvaise promotion à sa sortie, et garnie de titres variés et rarement enchanteurs (si Cannibal Orgy peut titiller quelques caleçons, ces The Liver Eaters, Attack of the Liver Eaters et The Maddest Story Ever Told font plutôt l’effet d’un glaçon glissé dans la raie des fesses…), cette escapade pelliculée du Tonton Jack eut en outre le malheur de disparaître des radars durant plus de vingt années, et fut même un temps considérée comme perdue. Pas tout à fait le genre de mésaventures qui aident à faire gonfler une renommée… Heureusement que quelques cinéphiles munis de pioches d’un fer solide savent où creuser. Et que Jack Hill lui-même travailla à la renaissance de son œuvre, Spider Baby n’étant en outre soumis à aucun copyright, ce qui lui permit de le distribuer comme bon lui semblait. Le domaine publique, toujours une bonne aubaine pour les éditeurs, qui peuvent à moindre frais graver sur galette de potentielles pépites oubliées. Si les plus exigeants se rabattront fatalement sur le Blu-Ray des Anglais de chez Arrow Video, les autres pourront lorgner sur le DVD bien de chez nous jadis sorti chez Wild Side, qui commet comme seul impair de miser sur l’amour qu’éprouve un certain Tarantino pour le film de Jack Hill pour se vendre plus aisément. Heureusement que la came est bonne et que sa réputation joue pour elle, ce genre de mauvais choix auraient pu nous faire changer de crémerie…

 

 

Nous aurions été fous de tourner les talons pour si peu, et de ne pas rejoindre la maison d’autres dérangés dans laquelle Spider Baby prend place. Vol au-dessus d’un nid de coucous donc, Hill utilisant toute la liberté que lui promet le cinoche d’exploitation pour naviguer dans des aires tantôt glauques, tantôt ironiques. Mélange improbable entre le terreux Massacre à la Tronçonneuse – les méfaits d’Ed Gein semblant avoir servi d’inspiration ici – et la gaudriole de La Famille Addams, à laquelle on chipe l’idée d’une tribu très particulière vivant dans sa spooky house, Spider Baby conte la drôle d’existence des enfants Merrye. Fruit de l’union consanguine entre leurs parents malades, ils régressent d’année en année, retombant ainsi au stade de l’enfance et de la crotte de nez mise en bouche alors qu’ils ont tous dépassé la vingtaine. Ralph (Sid Haig, excellent), le plus âgé de la fratrie et par extension le plus touché, puisqu’il en est revenu au stade de gros bébé ; Virginia (Jill Banner, décédée à l’entrée des années 80), jolie brune se prenant pour une tarentule et tuant les imprudents lors de jeux dangereux ; et Elizabeth (Beverly Washburn), blonde plus polie que son frère et sa sœur mais terriblement aigrie, comme partie en guerre contre la Terre entière. Tous trois vivent sous la coupe de Bruno (Lon Chaney Jr.), aimant chauffeur de la famille, qui avait promis à leur père de s’occuper de ses rejetons et de les protéger du monde extérieur. Problème : celui-ci vient frapper à leur porte, deux espèces de cousins éloignés, Emily (Carol Ohmart, qui s’y connaissait en maisonnées macabres puisqu’elle passa par la fameuse House on the Haunted Hill) et Peter (Quinn K. Redeker, à l’origine de l’histoire de Voyage au bout de l’enfer) étant tous deux désireux de récupérer un maximum de fric du domaine des Merrye, qu’ils savent trop bêtes pour se défendre ou faire appel à un avocat. Emily et Peter ont d’ailleurs amené le leur, et viennent sérieusement gêner Bruno, inquiet que les trois simplets à sa charge ne soient envoyés à l’asile. Elizabeth et Virginia voient de leur côté une bonne occasion de s’amuser avec de nouvelles victimes…

 

 

Véritable OVNI que l’on ne sait trop où classer, les genres de la comédie et de l’horreur lui allant aussi bien l’un que l’autre, Spider Baby témoigne surtout joliment d’une époque où les structures scénaristiques n’étaient pas aussi définies, et définitives, qu’aujourd’hui. Et où les idées les plus folles étaient les bienvenues, car si de nos jours les grandes lignes tracées par Jack Hill semblent plutôt communes, les seventies vomissant à leur tour une armada de psychopathes aux méninges montées de traviole, il n’en était pas de même dans les sixties, encore gouvernées par les hommes-loups et les momies prêtes à répandre moult malédictions sur les archéologues fouineurs. Ces mêmes monstres que Lon Chaney incarnait peu de temps auparavant… et dont Jack Hill rigole gentiment au détour de quelques dialogues, Chaney Jr. lui-même n’hésitant pas à se moquer de son passé de goule velue. L’objectif est donc clair : Spider Baby sera l’épouvante d’une nouvelle ère, référentielle, et plus centrée sur l’humain, ses dérives et ses tourments psychologiques. Nous parlions de Leatherface : lui et sa fratrie sont la descendance directe des Merrye, et il serait mentir que de prétendre qu’il n’y aucune similitude entre le boulot fait par Hill et le coup de tronço de Hooper. Les moments forts sont d’ailleurs partagés, que l’on parle de la découverte d’un cadavre à l’étage, l’emprisonnement d’un personnage attaché à une chaise ou ce fameux repas auquel on ne voudrait pas être conviés… Bien sûr, l’effroi n’est pas le même, et le coup de massue du poto Tobe n’a pas lieu ici, le souper étant surtout l’occasion de rire un bon coup. Et d’opposer la vision du monde des Merrye – certes cinglés mais des gens vivant chichement et aux plaisirs simples avant tout – à celle de leur famille plus ou moins éloignée, portée sur le gain et la bonne réputation. Hill ne sanctifie pas ses dingos pour autant, tout comme il ne noircit pas le tableau de ceux qui viennent leur piquer leur domaine : Elizabeth est la petite emmerdeuse typique, la peste aimant créer des problèmes, tandis que Peter n’est pas le vautour imaginé, lui qui prend la vie par le bon côté et apprécié sincèrement la compagnie des Merrye. Il sera le seul, avec la jolie secrétaire qui accompagne leur avocat, à ne pas tomber dans la tornade de folie qu’ils répandent, les Merrye, s’ils sont touchés par une maladie rare les rendant difformes et mabouls, ayant visiblement la capacité de faire perdre pied à ceux qu’ils croisent. Voir le sort d’une Emily d’ordinaire tout en retenue, transformée en furie sur la fin.

 

 

Si le fond séduit, il en va de même pour la forme : beau noir et blanc, plans bien composés tout en gardant une certaine désinvolture propre à la Série B et comédiens bien à leur place. Même Chaney Jr., trop souvent méprisé puisque comparé à son illustre père, et qui traversait à l’époque une triste période, faite de noyades dans le cognac et de lendemains difficiles. Bien que physiquement diminué (il transpire à grosses gouttes, tournage en lieu chaud oblige, et semble peiner à chaque scène), il donne tout ce qu’il a et trouve probablement son meilleur rôle depuis au moins The Wolfman. Réputé charmant sur le tournage (Haig n’osait pas lui parler et l’appelait d’un timide « Monsieur », Chaney lui a immédiatement proposé de s’adresser à lui d’un simple « Lon »), il donna même de sa grosse voix pour le générique, chanson cocasse lui permettant de convoquer toute l’imagerie des maisons hantées des foires, et ornée de quelques dessins gentiment naïfs. Naïf, Spider Baby l’est probablement un peu, à l’image de ses personnages, de grands gamins ne se rendant pas compte de la terreur qu’ils répandent autour d’eux. Il en va de même pour un film bien loin d’imaginer qu’il fut l’un des coups d’envoi d’un cinéma d’horreur de plus en plus rude et cru… et sa parodie dans le même temps. Une pierre angulaire qui s’ignore, ni plus ni moins. Et un détour obligé pour tout un chacun.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Jack Hill
  • Scénario : Jack Hill
  • Producteur: Gil Lasky, Paul Monka
  • Pays: USA
  • Acteurs: Lon Chaney Jr., Jill Banner, Beverly Washburn, Sid Haig
  • Année: 1967

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