Aenigma

Category: Films Comments: No comments

Après avoir régné en maître sur l’épouvante à la mozarella de la charnière 70’s/80’s, à grands coups de dégueulis de viscères ou de mirettes tranchées à la lame de rasoir, Lucio Fulci entamait une fin de carrière difficile à l’approche du milieu des années 80. C’est qu’ils ont mauvaise presse ses 2072 – Les Mercenaires du Futur, Murderock et autres Conquest, qui eurent tôt fait de faire chuter l’auteur de L’Enfer des Zombies au niveau des faiseurs plus modestes comme Claudio Fragasso ou Andrea Bianchi. Utilisé comme hommage au réalisateur au festival d’Avoriaz en 88, Aenigma sauverait-il les meubles ? Pas nécessairement, mais nous ne sommes pas certains que la filmographie du roi du gore à l’italienne prenait vraiment l’eau, à dire vrai…

 

 

Le tort qu’a eu Lucio Fulci, c’est de frapper trop fort, trop vite. En enchaînant sans crier gare les bandes trashos mais jamais dénuées d’atmosphère, dont le summum reste probablement la tornade macabre La Maison près du Cimetière, le petit barbu à lunettes a habitué son audience au haut-niveau. Et lorsqu’il a quitté son rang de général du bis, entouré de ses médailles dans son bunker aux fauteuils en cuir, pour retourner sur le champ de bataille avec le reste de la soldatesque de la Botte, et est donc redescendu de quelques échelons pour finalement arriver au même étage que les faiseurs habituels de l’eurotrash, le bon Lucio a déçu. Et ce alors ses efforts de l’époque n’étaient pas aussi honteux que l’on veut bien le dire. Passe encore pour 2072, post-nuke assez mauvais (mais pas dénué d’intérêt) que ne sauront apprécier que les cinéphages les plus déviants. Il ne faudra par contre pas compter sur nous pour nous pincer le nez devant Conquest, que l’on renifle volontiers et que l’on classe même dans le top 5 du bonhomme, cette ballade éthérée et violente dans les cauchemars de Conan valant son poids en acier. Et même s’il est plus fadasse et tente maladroitement de se raccrocher à la vague du slasher tout en essayant de secouer l’esprit mourant du giallo, Murderock se laisse regarder sans forcer. Quant au célèbre Zombi 3, on se retiendra bien de cracher dessus : oui, on a tendance à aimer ce retour incroyablement gauche aux cimetières plein de morts-vivants pour de mauvaises raisons. Et oui encore, le tout sent plus le Mattei que le Fulci. N’empêche qu’on ne prend pas moins de plaisir devant cette bisserie aux neurones mis en veille (et c’est peut-être là sa plus grande réussite, à bien y réfléchir) que devant les plus cotés gialli des seventies, généralement parcourus de splendides meurtres mais dont les scripts avaient les guibolles fragiles. Bref, la déchéance Fulcienne, si on la reconnaît, on sait aussi la prendre par le bon bout, et sans surprise il en va de même pour cet Aenigma (1987) finalement représentatif de cette partie de la vie du gore master : c’est pas vraiment bien, mais c’est pas totalement pourri non plus.

 

 

Elle a vraiment pas de bol, Kathy : loin d’être une gravure de mode, elle est tombée dans un collège privé de Boston rempli de petite demoiselle plutôt pimpantes et sexuellement actives, qui ne font rien que de se foutre de sa gueule. Parce qu’elle n’est pas aussi jolie qu’elles, et parce que sa mère est la foldingue locale, engagée pour passer la serpillière dans cet établissement présenté comme d’un certain standing. Une nuit, Kathy est invitée par le musculeux prof de gym Fred, après lequel courent toutes les fifilles du coin, pour une partie de bête à deux dos sur la banquette arrière de sa bagnole. Heureuse de pouvoir inviter le séducteur à lui caresser son intimité, la pauvre demoiselle ne voit pas qu’elle est tombée dans un piège : toutes les étudiantes sont présentes à la fête et se moquent d’elle, allant jusqu’à la pourchasser en riant. Affolée, Kathy prend ses jambes à son cou, à défaut d’avoir enfin pu prendre son pied, et si elle se fait tamponner, c’est finalement par une voiture, qui la précipite aux urgences et dans le coma. C’est là que le scénario de Fulci et Giorgio Mariuzzo (La Guerre des Gangs) dérape et devient moins aisé de la comprenette : Kathy s’éteint dans son lit d’hôpital… mais pas vraiment en fait, son âme s’extirpant de son corps en gueulant « Noooon, je ne veux pas mouuuurrrriiiirrrr » pour ensuite posséder le corps de la belle Jenny, nouvelle élève de l’établissement privé. Du coup, Kathy, dont le coeur ne battait plus, revient en fait au stade comateux, sans trop que l’on comprenne vraiment pourquoi. Pas grave, Aenigma n’étant pas destiné à être étudié dans les facs de médecine. Ni dans celles de possession, cela dit : de toute évidence, Kathy s’éteint de nuit, comme le prouve son envolée spectrale, vécue en vue subjective, alors que la caméra passe au-dessus d’une maquette pas crédible de l’école. Mais c’est de jour que Jenny déboule sur place et commence à avoir des visions du drame ! Alors soit l’esprit de Kathy a flotté dans le coin durant plusieurs heures, soit il y a faux raccord. Par chez nous, on pense plutôt que Kathy devait périr le jour et prendre les clés de la cervelle de Jenny dans la foulée, mais comme la maquette était foirée et que Fulci tenait vraiment à avoir son plan aérien, il a été décidé de la plonger dans la pénombre pour que l’audience ne remarque pas que le tout ressemble à un tas de carton crayonné. Pure spéculation, mais ça se tient. Dans tous les cas, la jolie Jenny a désormais le diable sous la peau et servira d’instrument de vengeance à la vengeresse alitée…

 

 

Aenigma est un film bien pratique pour expliquer ce qui coince (du moins selon le fana habituel de l’auteur) avec le Lucio Fulci de l’époque, tant il définit parfaitement l’abandon total du réalisateur à la Série B américaine. C’est qu’il ne reste plus que des bribes du bis rital dans ces parages, et si ce n’est pour quelques éclairages rarement rencontrés au pays de l’Oncle Sam et l’excellent score de Carlo Maria Cordio (qui signe peut-être ses meilleures compositions ici), on a plus vite l’impression de croquer à pleines dents dans un gros burger au bacon que d’aspirer bruyamment un plat de spaghettis à la carbonara. D’ailleurs, même si Fulci n’en est pas à sa première tentative de surfer sur un succès ricain, cela n’a jamais été aussi clair qu’à cette époque : après le sous-Conan qu’était Conquest, ou le sous-Mad Max qu’était 2072, Lucio passe la seconde et ne décalque plus un seul film mais en transporte carrément deux sous les bras. A savoir Patrick, auquel on pique le principe de la menace coincée au lit et harcelant à distance ses proies, et Carrie, qui se voit emprunter ses grandes lignes, avec adolescente disgracieuse prenant sa revanche sur la vie en faisant couler le gros rouge. Que reste-t-il de Fulci, là-dedans, au final ? Certainement pas les rivières de sang attendues, et mieux vaut ne pas espérer croiser des sommets de sadisme comme la torture à la chaîne de La Longue Nuit de l’Exorcisme ou les cervelles broyées de Frayeurs, Aenigma se contentant d’une gentillette décapitation et d’un téton arraché d’un coup de canines. Ca fait peu quand même, surtout lorsque l’on rentre dans la charcuterie Fulci dans l’espoir de se payer un gros salami et que l’on ressort finalement avec deux asperges et trois radis.

 

 

Est-ce à dire que l’on recommande de tourner les talons ? A l’indécrottable fanatique de l’Italien, oui, car il ne retrouvera à aucun moment la malveillance de L’Au-delà où la brutalité sèche d’un L’Eventreur de New York. Par contre, les routiers de l’exploitation yankee qui n’en finissent plus de s’user les roues sur les autoroutes les plus cheesy du pays feraient bien d’y jeter un œil, sinon les deux. Plus proche d’une production façon Mausoleum (en moins bien, faut pas rêver) que des chocs italiens habituels, Aenigma accumule les amusantes tares des B-Movies 80’s, et ce dans une incroyable frénésie. La première demi-heure est ainsi un festival où les mauvais acteurs sont rendus encore plus minables par une VF faite à la va-vite, digne de ces zéderies pleine de ninjas moustachus de la même époque. Et tout s’enchaîne à une telle vitesse – l’efficacité américaine est pour le coup bien reproduite, pas de doute – que l’on ne peut qu’apprécier le spectacle, et remercier Fulci de nous avoir envoyé dans les dortoirs de demoiselles si méchantes qu’elles en deviennent géniales. Voir ce dialogue improbable où l’une des cocottes regrette la mort du prof de sport, pleurant que « c’est vraiment injuste que Fred soit mort, alors que cette conne de Kathy est encore en vie ! ». Ouais, pauvre Fred qui avait piégé l’une de ses étudiantes pour que tout le monde se foute de sa tronche ! Et quelle salope cette Kathy, renversée par une bagnole et au même moment en train de combattre la mort avec la face pleine de cicatrices ! Y’en a qui se gênent pas, et les mêmes de se moquer de la malheureuse en criant sur tous les toits qu’elle sent l’ail, et tout cela devant sa pauvre mère. Niveau caractérisation, ça ne fait pas semblant, et ces collégiennes pourraient en remontrer aux pires malfrats croisés par Judge Dredd et le Punisher niveau méchanceté. Inutile de dire que l’ensemble n’en est que plus réjouissant…

 

 

Hélas, 666 fois hélas, Aenigma s’embourbe bien vite et ne parvient jamais à redémarrer après cela. Les scènes s’éternisent, le récit se perd dans des romances improbables (les gamines tombent toutes raides dingues d’un docteur campé par Jared Martin, pourtant loin de ressembler à l’idole des jeunes), cumule les sous-intrigues oubliées en cours de route (on se la joue Suspiria rapido en sous-entendant que la reum de Kathy est une sorcière aux yeux rouges et que les profs se retrouvent la nuit pour murmurer dans une chambre, mais ça ne mène à rien) et l’on commence à comprendre que le budget ne permettra pas a l’ami Lucien de s’offrir de nouveaux sommets du gore. D’autant plus dommage que la force d’Aenigma était justement son principe, qui ouvrait toutes les possibilités : Kathy peut ainsi, par la seule force de la pensée, propulser ses ennemis dans des illusions meurtrières. Un aspect très Freddy Krueger, et Fulci en tire quelques bonnes idées, comme celle de cette fille envahie par les escargots (meilleure séquence du bidule, haut la main, bien qu’elle sente la redite dans l’univers de Fulci) ou celle de cette gosse se retrouvant encore et encore dans la même pièce, même si elle n’en finit plus de la quitter. Mais c’est malheureusement tout, et les meurtres restants ne parviennent pas à faire monter l’excitomètre, que l’on parle de cette trop longue déambulation dans un musée aux tableaux qui saignent ou de ce reflet tueur. Du Fulci en petite forme, en somme, correct une fois replacé dans le contexte de la production italienne de l’époque, et surtout appréciable pour ses joyeuses bévues et fautes de goût, mais indéniablement réservé aux plus tolérants. Ceux-là, si bien entourés de quelques boissons gazeuses et de copains de grande humeur, devraient en tirer quelques menus plaisirs.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Lucio Fulci
  • Scénario : Lucio Fulci, Giorgio Mariuzzo
  • Producteur: Boro Banjack, Ettore Spagnuolo
  • Pays: Italie, Yougoslavie
  • Acteurs: Jared Martin, Lara Lamberti, Mijlijana Zirojevic
  • Année: 1987

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>