La Chambre des Tortures

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Edgar Allan Poe, Roger Corman, Vincent Price. Voilà le tiercé gagnant des années 60, celui qui influença le cinéma italien et mit tout un attirail gothique dans le crâne de Tim Burton. Prêts à visiter la chambre des tortures ?

 

 Nous sommes en 1961, Roger Corman et la firme AIP sortent du succès surprise de La Chute de la Maison Usher. Adapté de la nouvelle culte d’Edgar Allan Poe, le film est une réussite éclatante, un film gothique parfait dont le but premier était de surfer sur la vague lancée par les productions Hammer. Si ces dernières disposaient des talents d’acteur de Peter Cushing et Christopher Lee, la maison Usher abritait en son sein le tout aussi grand Vincent Price, une valeur sûre de l’épouvante. Il ne fallut pas longtemps aux producteurs, dont un Corman également réalisateur, pour comprendre que la recette était la bonne et qu’il fallait réutiliser la même équipe et faire un nouveau « Poe movie ». Mais un seul, les responsables n’étant pas encore convaincus qu’une série de films soit nécessaire, sceptiques sur le succès de pareils films sur le long terme. La suite leur donnera tort puisque La Chambre des Tortures ne sera au final que le deuxième film d’une série de huit, tous à la gloire de l’écrivain qui enfanta le chevalier Dupin, héros de Double Assassinats dans la Rue Morgue. Cette fois, ce sera la nouvelle The Pit and the Pendulum qui sera adaptée, et plutôt librement, Corman jugeant qu’il est difficile de faire un film d’1h20 avec une histoire si courte. L’équipe technique restera la même et Price gardera la tête d’affiche, juste rejoint par une valeur montante du cinéma d’épouvante: l’envoutante Barbara Steele, découverte par Mario Bava dans Le Masque du Démon. Un atout charme, oui, mais un brin morbide, le joli minois de la Barbara n’étant pas dénué d’une inquiétante part de mystère. Et pour enfoncer le clou dans le cercueil, ajoutons à la machine à écrire Richard Matheson, écrivain apprécié du fantastique (on lui doit les romans Je suis une légende et L’homme qui rétrécit), souvent utilisé comme scénariste (sur la plupart des autres adaptations de Poe mais aussi sur Les Vierges de Satan de Terrence Fisher ou le Duel de Steven Spielberg). Une entreprise qui part plutôt bien…

 

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La Chambre des Tortures débute avec l’arrivée de Francis Barnard (John Kerr) dans le château situé au bord d’une falaise de Nicholas Medina (Vincent Price). Francis n’est pas là pour rendre une visite de courtoisie, non, s’il est en ces lieux c’est pour éclaircir la mort étrange de sa sœur, Elizabeth Medina (Barbara Steele), épouse de Nicholas, qui commence à perdre la tête, persuadé que c’est sa demeure, théâtre des tortures commises par son inquisiteur de père, qui sont la cause de la mort de sa femme. Et plus le film avance, plus le mystère semble s’épaissir… Enfin, à condition que vous n’ayez pas lu le résumé au dos de la jaquette du DVD, qui vous spoile l’entièreté du film en trois phrases. Dommageable tant le film arrive à distiller un beau suspens et laisse planer le doute sur les faits qui se sont passés dans le château Medina. Elizabeth est-elle bien morte ? Est-ce son fantôme qui vient jouer du piano pendant la nuit ? Qui est le véritable responsable de son trépas ? Autant de questions qui s’accumulent dans une ambiance pesante, entrecoupée de flashbacks très réussis, montrant notamment le trouble de Nicholas, un personnage écroulé sous son pesant arbre généalogique et l’influence de son père, un être cruel qui tua son propre frère et sa femme sous les yeux de son fils. De quoi perturber le plus taré des gosses… Et une bonne occasion pour Vincent Price d’endosser un rôle qu’il connaît déjà bien: celui d’un homme malheureux, peiné par son héritage. C’est qu’il l’interprétait déjà dans La Chute de la Maison Usher, Roderick Usher ayant de nombreux points communs avec Nicholas Medina, la froideur en plus. Evidemment, c’est le théâtral acteur qui fait le show, marquant plus les esprits que les autres acteurs, pourtant loin d’être mauvais. Barbara Steele possède un visage qui imprime la pellicule, un mélange d’angélique et de démoniaque indescriptible, et est parfaite pour déambuler dans des couloirs sombres. John Kerr fait également le job, très bon en frère méfiant qui compte bien résoudre le mystère qui entoure la famille Medina, composée d’une sœur, Catherine (Luana Anders), et son entourage, comme le docteur Charles Leon (Anthony Carbone). Mais ils peuvent essayer autant qu’ils veulent, aucun n’arrive à tirer la couverture face au cabotin merveilleux qu’est Price, qui en fait des tonnes comme à son habitude, ici en homme meurtri qui tombe peu à peu dans la démence la plus totale. Il le joue tellement bien qu’il manque d’étrangler Barbara Steele, qui saluera tout de même la gentillesse de l’acteur, visiblement choqué d’y avoir été si fort.

 

 

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Bien sûr, La Chambre des Tortures est un produit typique des années 60, un film qui joue plus sur le mystère et l’ambiance que sur les jump-scares comme il est aujourd’hui de coutume. Rien ne vous sautera au visage, Corman privilégiant une terreur progressive et psychologique à une attaque à la tronçonneuse. Pas de sang, mais de magnifiques décors de crypte. Pas de tueur en liberté, mais un possible fantôme revanchard. Pas de morts toutes les cinq minutes, mais un scénario bien rôdé à la conclusion logique. Une conclusion qui n’évitera pas de faire sourire, dernier clin d’œil macabre avant que le rideau ne se referme. Avant cela, le film ne nous aura pas terrifié, mais nous aura mis dans de bonnes dispositions, nous rappelant que l’horreur old-school avait quelque-chose que les productions récentes semblent avoir oublié: une identité affichée tout le long du film. La tension ne baisse jamais, Corman restant sur sa ligne de conduite du début à la fin, comme s’il nous plongeait dans un cauchemar total, en laissant les moments de bonheur de coté, comme inexistants. La vie des Medina semble être un monde à part, une volonté de Corman qui ne veut pas montrer le monde réel, celui du reste du monde. Un procédé déjà employé dans La Chute de la Maison Usher, le jeune Philip Winthrop arrivant à cheval dans la sinistre demeure dès le début du film. C’est ici Francis qui arrive en calèche sur une plage vide, le château l’attendant au sommet comme pour mieux l’emporter dans un enfer noir.

 

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Si La Chambre des Tortures est un peu moins connu que La Chute de la Maison Usher ou que d’autres films de la collection Poe, comme Le Masque de la Mort Rouge ou le plus second degré Le Corbeau, il n’en est pas moins l’un des plus réussi. Mieux, il surpasse même la famille Usher grâce à un rythme plus régulier et une mécanique implacable dans l’élaboration du scénario, tragique et rempli d’humour noir à la fois. Sans doute moins lourd dans son ambiance que ne l’est son aîné, La Chambre des Tortures s’offre tout de même des séquences d’horreur un peu plus graphique, comme l’obligatoire scène du pendule, bien entendu, mais également la découverte d’un cadavre aussi effrayant que celui des Trois Visages de la Peur de maître Bava, ou encore la poursuite entre Price et une revenante dans la crypte. Tant d’éléments qui s’ajoutent à des décors d’époque, donc beaux, et une musique discrète mais efficace. Autant dire que le film aura fortement influencé le genre, notamment en Italie, il suffit de voir l’excellent Le Corps et le Fouet de Mario Bava pour s’en convaincre, les ressemblances entre les deux films sautant aux yeux. La bonne époque ma bonne dame, celle où l’horreur était élégante mais non dénuée de poison, lent et pernicieux. Putain que c’était bon…

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Roger Corman
  • Scénarisation: Richard Matheson
  • Titre original: The Pit and the Pendulum (USA)
  • Production: Roger Corman, Samuel Z. Arkoff, James H. Nicholson
  • Pays: USA
  • Acteurs: Vincent Price, John Kerr, Barbara Steele
  • Année: 1961

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