The Body Shop (Dr. Gore)

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Pour l’horror addict désireux de passer une soirée dans la salle d’opération d’un médecin plus doué pour les ablations que les greffes, il y a généralement du choix dans les hôpitaux de l’épouvante, avec des dentistes arracheurs de langues et des docteurs aux rictus mémorables. Nettement moins connu que ses illustres confrères, le Dr. Gore (1972) est aussi l’un de ces praticiens dont le maigre bouche à oreille ne plaide pas en sa faveur. Il se dirait même qu’il est pauvre au point d’avoir troqué sa BMW pour une trottinette d’occasion…

 

 

C’est toujours la même histoire, mais elle est si belle que l’on ne se retient jamais bien longtemps de la conter : les années 70, c’était open bar niveau cinoche, et ce dans tous les sens du terme. D’une part on pouvait coucher à peu près n’importe quoi sur pellicule sans que grand monde ne s’en offusque, permettant les poussées hardcore les plus folles, les mélanges dangereux entre érotisme malsain et horreur putride, et les coups de balais dans les vieux mythes, revus au goût du jour à grands coups de giclées sanglantes et en zoomant sur les aréoles de ces dames. D’une autre, le premier venu, s’il bénéficiait de quelques milliers de dollars à injecter dans un peu de matériel et de la pellicule, pouvait fort bien voir son nom affiché dans les cinémas crasseux de la célèbre 42nd street, lieu de rendez-vous des doux pervers en quête de long-métrages bourrés ras-la-gueule de cheerleaders peu farouches, de grands blacks prêts à sortir le fusil à pompe au moindre regard de travers et de bestioles tentaculaires traquant les petites baigneuses. Ce n’était pas la grande gloire, et 99.9 % des types ayant saisi l’occasion de plaquer leurs plus beaux rêves ou pires cauchemars sur les écrans géants ne foulèrent jamais les tapis rouges de leurs bottes Pierre Hardy. Le gros de cette armée de faiseurs indépendants était d’ailleurs constitué d’éjaculateur précoces, incapables de remettre le couvert une fois la purée balancée en début de course. Dans le lot, J.G. Patterson Jr. est le plus excusable, lui qui fut emporté par un cancer en 1975, ne lui laissant le temps de shooter que deux films : The Body Shop en 72 et The Electric Chair en 75. Allez savoir jusqu’où le bonhomme serait allé sans sa rencontre avec ce foutu crabe…

 

 

Bon, soyons honnêtes : sans doute pas bien loin, car malgré quelques connexions dans le milieu (Patterson était en bon terme avec H.G. Lewis puisqu’il fut assistant de production sur She-Devils on Wheels et How to Make a Doll à la fin des sixties), il manquait le plus important à notre homme. C’est-à-dire le talent. Par contre, comme il parvint à tourner The Body Shop en restant à peu près dans les clous – il était prévu que le tout coûte 1000 dollars pour un tournage de dix jours… qui dura au final deux mois – ce magicien prétendant être capable d’hypnotiser n’importe-qui, lui compris, finit par impressionner quelques petits jeunes. Comme le débutant Frederick Friedel, en train d’essayer de monter un Lisa, Lisa bientôt renommé Axe et dont la course se finira sur la prestigieuse liste des Video Nasties, au pays de Sa Majesté. Au départ un peu naïf et pensant que Patterson est un véritable pro, Friedel croit son mentor lorsque celui-ci lui montre un entrepôt qu’il possède, perdu au milieu d’un champ, et qu’il nomme Empire Studios, parce qu’il est en train « de fonder un empire ». Friedel tombera très vite de son nuage, puisqu’une fois qu’il aura visionné The Body Shop – plus tard retitré Dr. Gore – il décidera de ne jamais tendre l’oreille aux conseils artistiques de Friedel, peut-être très malin lorsqu’il s’agit de mener une production de A à Z (surtout Z, d’ailleurs) mais dont les goûts ne sont pas très sûrs… Et d’une autre époque. Alors que les trois-quarts des réalisateurs en culottes courtes – façon de parler, car une large portion de ces gaillards versant dans le grindhouse sans le sou flirtait déjà avec la quarantaine, si ce n’est plus – tente de secouer un peu le bocal du cinoche d’épouvante et ne pense qu’à lui passer un bon coup d’aspirateur, Patterson remonte le temps et va puiser dans du trente ans d’âge…

 

 

Chirurgien à priori de renom (à priori car rien n’est jamais clairement exprimé dans The Body Shop), le Dr. Brandon (Patterson se réserve le premier rôle) n’est plus tout à fait le même depuis que son épouse a perdu la vie dans un accident. Passant désormais plus de temps devant des étangs à fixer des nénuphars qu’à retirer des hémorroïdes à de braves gens, Brandon est au fond du trou et c’est par sa folie qu’il en sortira. La folie d’une idée fixe, celle de créer une femme à partir d’autres, le Doc’ pensant qu’il pourra peut-être trouver une remplaçante à sa chère et tendre par ces tricotages de chair humaine. Aidé d’un attardé bossu nommé Gregory (Roy Mehaffey, seul véritable comédien de la troupe… à qui on refile un job muet ! Allez comprendre…), Brandon commence par tenter de réveiller les morts, piquant un cadavre au cimetière, qu’il emballe d’aluminium dans son laboratoire sous-terrain et auquel il donne le petit coup de jus nécessaire. Sans succès, car à part avoir bronzé un bon coup, le dead corpse ne montre aucun signe de réveil… Brandon suivra dès lors la même logique que ses confrères savants fous : si ça foire avec les macchabées, peut-être que ça fonctionnera avec les vivantes ? Comme il a le don d’hypnose, Patterson mettant visiblement beaucoup de lui-même dans son personnage, Brandon arpente les bars à la recherche de jolies donzelles auxquelles il pourra emprunter un bras, une jambe ou un œil… Si vous avez bien révisé votre manuel du parfait petit fantasticophile, les mots « Bela Lugosi » et « Monogram » devraient vous sauter à l’esprit à la lecture de ce petit pitch, tant on a la sensation que Patterson a tenté de retrouver l’état d’esprit des mad doctor movies sortis durant les années 40. En corsant la chose, car après tout le mecton a fait ses premières classes chez H.G. Lewis et qu’il serait malheureux de ne pas en être revenu avec un goût pour la bidoche trempée dans le coulis de groseille. En la matière, le second titre Dr. Gore ne ment guère, Patterson ne manquant jamais une occasion de faire des gros plans sur les moignons sanguinolents. De la bête blanquette de veau badigeonnée de gouache rouge, mais c’est toujours ça de pris.

 

 

L’ennui c’est qu’il n’y a rien d’autre dans The Body Shop. Strictement rien d’autre. Au point que l’on en vient à se demander si le but de l’entreprise n’était pas de simplement accrocher son hamac dans un laboratoire à la Ed Wood ou Al Adamson, tant cette zéderie semble se contenter de son univers fait de table d’opération et d’engins vaguement électriques. Certes, en dernière bobine on suit un semblant d’intrigue, avec la réussite de cet assemblage de demoiselles et la jalousie que finit par éprouver Brandon lorsque sa création va faire un gros câlin au pauvre Gregory, que Brandon défigure d’un jet de produit chimique. Décidément très fâché, le médecin ira jusqu’à planter une hache dans la bosse de son assistant, qui n’aura plus qu’à aller se faire dissoudre dans une baignoire d’acide. Sans aucun doute la scène la plus cool de Dr. Gore. Mais du reste, c’est circulez y’a rien à voir, le plaisir premier de Patterson étant de se balader entre les vieux murs de son labo secret. Enfin, secret… pas quand deux livreurs déboulent pour amener un carton dans lequel gît une pauvre demoiselle ensanglantée. Le genre de séquence folle qui nous rappelle pourquoi on aime tant l’exploitation sans le sou, pourquoi on en revient toujours à elle, justement dans l’espoir de croiser ces « instants de grâce » trouvables nulle-part ailleurs… mais pas au point de nous faire oublier à quel point The Body Shop est soporifique. A un stade tel que garder les yeux ouverts plus de cinq minutes tient de la discipline olympique, Patterson redoublant d’efficacité lorsqu’il s’agit d’étirer au-delà du raisonnable chaque scène, aussi inutile soit-elle au peu d’intrigue dont fait preuve son affaire. D’ailleurs, malgré ses 80 minutes, le résultat final donne l’impression d’avoir trois fois moins de scènes différentes que n’importe quelle autre production de durée similaire, la faute à cette tendance à traîner de la patte du début à la fin.

 

 

Le rythme léthargique n’est pas le seul problème de The Body Shop, garni d’un scénario pour le moins… inabouti. S’il paraît clair que certaines scènes manquent au montage final, peut-être parce que Patterson n’avait plus assez de flouze en poche pour les tourner, on sait aussi que le script rédigé par le magicien lui-même laissait fleurir certaines pages où il était tout simplement écrit « improvisation ». Autant conduire sur l’autoroute avec les yeux bandés, et pas surprenant de se retrouver avec des passages qui n’apportent rien, comme celui voyant Gregory avoir toutes les peines du monde à enfiler sa blouse blanche, à cause de sa bosse. Ou cette petite chansonnette dans un restaurant, un barbu postillonnant dans son micro bien trop longtemps pour que ce ne soit pas pour meubler… Et ne parlons pas du manque de contexte flagrant de l’ensemble, les jolies pépées se retrouvant presque tout attablées dans le labo pour subir la caresse du scalpel sans qu’elles nous furent présentées auparavant. Difficile du coup de se sentir impliqués dans leurs calvaire, de toute façon plus court que le nôtre… On exagère un brin, car on garde finalement un certain attendrissement pour cet essai incroyable gauche (ouch cette bande-son piquée à la pire fête foraine du monde), mais néanmoins volontaire. La réalisation le prouve, elle qui est en bonne partie foirée (ce champ/contre-champ improbable entre un flic et Brandon, qui semblent séparés par des kilomètres) mais délivre ça et là de bonnes idées (la chaire fendue qui laisse entrevoir le visage de Brandon, en train de la découper) et même quelques plans romantiques plutôt bien foutus lorsque le chirurgien papillonne avec sa création. Difficile de donner tout de même la moyenne à pareille épreuve, même pour les plus endurants, mais le caractère particulier de son auteur pousse à l’indulgence. En résumé, The Body Shop, c’est nul et long comme un jour sans chips au ketchup, mais on ne regrettera pas forcément le détour pour autant.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : J.G. Patterson Jr.
  • Scénarisation : J.G. Patterson Jr.
  • Production : J.G. Patterson Jr.
  • Pays : USA
  • Acteurs : J.G. Patterson Jr., Jenny Driggers, Roy Mehaffey
  • Année : 1972

4 comments to The Body Shop (Dr. Gore)

  • Don  says:

    Ahhh les scènes qui s’étirent pour meubler, c’est vraiment le plus difficile à supporter ! Et il n’y a aucune limite en plus c’est ça le pire. A ce propos tu as vu Les trottoirs de Bangkok ? 🙂

    Tu expliques que J.G. Patterson Jr. est décédé bien tôt, penses-tu qu’il avait le potentiel de s’améliorer au fil du temps ? D’après ta critique, il semblerait que beaucoup des défauts de ce film puissent être dus au manque de maturité du réal.

  • Don  says:

    Intéressant, merci pour ta réponse.
    Si tu regardes Les trottoirs de Bangkok (ne le fais pas, tu le regretteras) tu auras le droit de me forcer à regarder un Eurociné de ton choix. Je regrette déjà cette idée nulle.

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