El Vampiro y el Sexo (Santo et le Trésor de Dracula)

Category: Films Comments: No comments

Dans la famille Cardona, je demande le grand-père : René Senior donc, aïeul défunt des René Cardona 2 et 3, et réalisateur majeur du cinéma populaire mexicain. Pour s’en convaincre, il suffit de mirer la filmographie du gazier, immense inventaire de titres qui couvre au moins cinquante ans d’histoire, du début des années 30 jusqu’à l’orée des années 80… Impressionnant.

 

 

Dans cette liste infinie, on notera quelques entrées qui font chaud au cœur, et que l’on connaît un peu chez nous : le superbe La Llorna (1960), un Bat Woman de très belle mémoire également (1968), l’assez dingue Night of the Bloody Apes (1969), L’Incroyable Professeur Zovek (1972), puis le très glauque Survivre (1976), sans compter une grosse poignée de Santo… forcément. En ouvrant l’album Cardona, toute une part du cinoche qu’on aime défile ainsi à nos yeux, mal distribuée en nos contrées néanmoins, et c’est bien peu de le dire : le « cas Santo » est exemplaire à ce titre, dont les films sortirent rarement en nos salles, et encore moins en VHS (Magie Noire à Haïti certes, notre Santo et le Trésor de Dracula, mais ce doit être à peu près tout). Séance de rattrapage en DVD ? Même pas à vrai dire, exception faite (et notable) des éditions Bach Films : les seuls (jusqu’à maintenant du moins) à diffuser la bonne parole de la lucha libre et à avoir osé Santo et Blue Demon par chez nous. Allez donc vite chopper Santo contre l’Esprit du Mal, Blue Demon contre le Pouvoir Satanique et le très sympathique Santo contre les Zombies. OK, les râleurs regretteront toujours la dégueulasserie de certains transferts et l’improvisation éditoriale de la boîte, mais la maison Bach sauve l’honneur de nos terroirs en l’espèce, et l’on ne peut que saluer le geste.

 

 

Respect donc, et respect bis même, avec la sortie il y a peu de ce El Vampiro y el Sexo. Kesako ? D’abord, une très belle édition dans la forme : digipack au design incitatif, augmenté de sept lobby cards absolument parfaites (affiches hautes en couleur et documents d’exploitation), sacrifiées à ce drôle de film. Quel film ? El Vampiro y el Sexo qu’on vous dit, titre qui roule sous les papilles pour commencer, et derrière lequel se cache la version sexy du fameux… Santo et le Trésor de Dracula (1969) ! Bach Films aura donc tranché : plutôt el Sexo qu’el Santo en vitrine, l’éditeur respectant en cela la vérité des titres et des versions. Quel cadeau n’empêche, qui méritait bien quelques bonus histoire de mieux comprendre les attendus d’une telle rareté. Et pour ne rien gâcher, c’est le Docteur Bier qui est aux manettes, professant ses explications pendant 23 minutes : l’histoire du mythe mexicain El Santo, puis la genèse de notre film, shootée en deux versions donc – l’une « pour le Vatican » comme dit malicieusement l’un des techniciens interrogés, l’autre pour l’Europe et les Etats-Unis. Un deuxième petit module fait d’ailleurs le point sur la ressortie de cette version plus corsée – La Découverte des Bobines Perdues -, extrait du documentaire Perdida réalisé par Viviana Garcia-Besné (2009) ; la petite nièce des producteurs, qui milita pour l’excavation de ces « bobines » prétendument disparues… Tout est romanesque ici, et l’histoire du film vaut à elle seul l’œil et l’oreille du cinéphile curieux : de l’archéologie en pellicules oubliées pour ainsi dire, et du bonheur de la découverte impromptue. Le récit de Viviana Garcia-Besné fait carrément rêver, même s’il ne dure ici que cinq minutes. Fascinant pour le coup.

 

 

Au final donc, et gravée sur la galette, cette version couleur et intégrale d’export, proposée en VF et en VOSTF qui plus est. Que demande le peuple ? Ben la version mexicaine en noir et blanc – Santo en El Tesoro de Drácula : un film plus prude et plus court de deux minutes environ. Bref, la (presque) totale en un disc, qui fera vite oublier les misères de l’ère VHS et de ses éditions louches, aux enseignes typiquement margoulines : qu’on pense à ce Trésor de l’Horreur chez les bandits de Colombus (jaquetté sous les couleurs de The Brain d’Ed Hunt), ou à ce Santo, Le Mutant chez les brigands de Casa Video et de Magic Home Video (artwork repiqué à The Soultangler de Pat Bishow). « … Une machine à explorer le temps, une machine à TUER ! » prévenait l’accroche, qui ne mentait qu’à 50% dans ses promesses. Un exploit. Evidemment, la version proposée était la « vaticane », mais en couleur tout de même, ce qui incitera les intégristes à conserver leur(s) VHS : seul moyen de posséder la version « courte » et couleur du film, qui n’est pas sur le DVD Bach. Un détail certes, insignifiant voire, mais quand on est complétiste…

 

 

De toute manière, El Vampiro y el Sexo mérite bien tous ces égards, film qui exemplifie à merveille ce « cinéma de l’outrance naïve » dont parle Christophe Bier, avec en son cœur le personnage d’el Santo : luchador irréprochable et chevaleresque, incorruptible et intègre, qui passa tout son temps à défaire ses perfides ennemis. On lui adjoint ici un side-kick trouillard et maigrichon, manière de sublimer les vertus physiques et morales du héros et d’assurer les visées parfois comiques du film. Sinon, c’est toujours la même chanson sous la plume du scénariste maison Alfredo Salazar (préposé primordial aux histoires extravagantes du cinéma fantastique mexicain pendant plusieurs décennies), et sous la bannière de la Cinematográfica Calderón : un manichéisme absolu gouverne aux destinées du récit, et les aventures les plus rocambolesques scandent un scénario tout à fait délirant, où tout n’est que naïveté, kitscherie et candeur assumées. El Vampiro y el Sexo, c’est l’art de nous faire croire à l’incroyable, et l’art de planter dès l’entrée les clous d’une intrigue improbable, qui emporte le quidam vers les cimes du serial le plus incongru et le plus farfelu : scientifique spécialisé en physique nucléaire, machine à voyager dans le temps que vise le Masque Noir et ses sbires (héritée probablement de la série Au Cœur du Temps – The Time Tunnel – dans sa forme spiralée), décomposition de l’atome, projection « à travers le temps et l’espace » du voyageur temporel, jusqu’à « l’incarnation du sujet dans une vie antérieure »… Bien sûr, tout est dans le décor (labo de Santo sublimement pop), dans les costumes (combinaison dorée de l’exploratrice qui explore les couloirs du temps) et dans des dialogues impossibles, où transparaît d’ailleurs le féminisme tout relatif de Santo : afin de mener à bien son expérience, il lui faut un sujet féminin, « pour des raisons biologiques évidentes » car « il serait plus facile d’envoyer des cellules femmes à travers le temps » qu’un individu homme, prétend-il. Et c’est donc la belle Noelia Noel qui servira de cobaye au justicier masqué. Ca tombe bien pour nous : la donzelle sera peu farouche aux avances du comte Alucard, et vu sous cet angle, c’est vrai que les « cellules femmes » voyagent bien mieux « à travers le temps« … N’empêche : on suit ici une profusion d’intrigues qui autorisent toutes les vilénies et toutes les péripéties afférentes – bagarres aux poings et poursuites en bagnoles -, faisant du film un spectacle total, comme l’était et le seront des titres comme Bat Woman ou L’Incroyable Professeur Zovek. Au milieu du show, le segment lucha libre n’est pas oublié : sur le ring, Santo vs Atlas – le fils du méchant (pendant six minutes… oui quand même). Le pittoresque du genre dira-t-on, et l’inscription identitaire d’un cinéma singulier dans le paysage de l’exploitation. Peut-être le final du film est-il un peu vite enquillé, mais après pareille démonstration, on ne fera pas la fine bouche.

 

 

 

Ce qui charme d’emblée dans Santo et le Trésor de Dracula, c’est bien ce mariage de la carpe et du lapin, ce mélange fantaisiste de scientisme foldingue et de tradition déférente au fantastique le plus classique, que seuls les Mexicains peuvent pousser à ce point. Le motif du vampire est en effet convoqué tout du long, à laquelle nous habitua d’ailleurs le cinéma du cru, et de la plus belle des façons : qu’on se souvienne des Proies du Vampire par exemple (1957)… Ici, le récit enchâssé du premier tiers puise clairement à la source Hammer Film et au Dracula de Bram Stoker : la belle Noelia est donc projetée à la fin du XIXe siècle, dans la peau de Luisa, victime consentante du vampire Alucard. Les noms changent (Van Roth en lieu et place de Van Helsing, Luisa à la place de Mina, Mara qui remplace Lucie…), mais les tenues de nuit sont toujours aussi vaporeuses, les décors aussi cossus, et les rebondissements identiques. Le gui s’est certes substitué à l’ail, mais à part ça… A part ça, ledit trésor du titre (vite oublié d’ailleurs à la fin du film) qui n’empêche pas d’emprunter au folklore immémorial du vampirisme traditionnel : cimetière sous la lune nimbé d’un brouillard étrange, caveau profond où gisent de belles vampires, fille jeune et jolie mordue au cou, brume surnaturelle, reflets invisibles dans les psychés, chauve-souris en plastique virevoltant dans les cieux nocturnes, pieu dans le palpitant du monstre récalcitrant, pouvoir hypnotique de la créature et magnétisme sexuel de la bête. Rien ne manque, même le comte étranger venu s’installer aux Amériques, loin de son antique pays d’Europe centrale. Un comte au costume très lugosien et au sex-appeal très Christopher Lee dans son jeu et ses canines. CQFD.

 

 

Mais voilà, nous matons là El Vampiro y el Sexo, et pas le Santo pour les enfants. Comprendre que ça chauffe (un peu) dans les caleçons et que tous les potards sont poussés à fond, comme si la Hammer avait dégrafé les corsages et baissé les culottes de ses girls vampirisées… et comme si le romantisme noir des vieux mythes était soudain cuisiné à la sauce la plus bis qui soit. A compter donc, deux minutes de plus dévolues au culte du gros sein et de la fesse ronde… Concentrées dans les premier et dernier quarts du film, ces séquences ajoutées ou plus déshabillées enclosent de belle manière notre El Vampiro… : un culte blasphématoire dans un décor cryptique, avec le grand Maître au centre de ses maîtresses dépoitraillées, puis entièrement nues à l’issue de la cérémonie. Il n’y alors que l’embarras du choix pour le spectateur ravi : des brunes, des blondes et des rousses volcaniques à l’écran. Joli ! A noter encore, cette séquence au cours de laquelle l’impatiente Luisa attend la visite nocturne du comte : la voilà qui se caresse les seins – qu’elle a gros de surcroît – en gémissant d’aise, avant que le vampire ne vienne frotter sa frimousse à la poitrine de la nana. Oui c’est osé, et la scène surprend dans un Santo (réitéré qui plus est, dans un rêve érotique à la fin du film). Le corsage de la servante est lui-même ouvert à un autre moment, gratuitement pour le coup ; mais telle est bien la logique du cinéma d’exploitation, dont le charme est aussi et surtout dans cette gratuité putassière… S’il ne devait en rester qu’un, ce serait donc bien ce El Vampiro y el Sexo, film stupéfiant dans sa version « uncut », qui réunit les ingrédients les plus réjouissants de la bisserie accomplie : érotisme, action, SF, épouvante et ambiance pulp à jamais disparue. Un must du rayon, parmi les films les plus excitants du cinéma populaire mexicain. Merci Bach Films.

David Didelot

 

 

  • Réalisation : René Cardona
  • Scénarisation : Alfredo Salazar
  • Production : Guillermo Calderón
  • Pays : Mexique
  • Acteurs : El Santo, Aldo Monti, Noelia Noel, Roberto Rivera
  • Année : 1969

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>