Deranged

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Dans l’imaginaire collectif, ce vieux coquin d’Ed Gein sera toujours un maniaque avec de la terre de cimetière éternellement collée aux talons plus qu’un décorateur de génie, dont les lampes et fauteuils mériteraient bien leur place dans un salon Conforama. Dommage pour l’artiste sommeillant en lui, mais tant mieux pour le scénariste Alan Ormsby (les scripts de La Féline en 82, Le Mort-Vivant en 74 ou les différents opus de la franchise The Substitute), qui se retrouve avec un sujet en or entre les mains.

 

 

Si les années 70 ont autant la cote auprès des cinéphages, c’est pour le vent de liberté qui souffla sur lors de la décennie, pour cette impression, souvent vérifiée, que tout était permis, surtout l’improbable. Les cuisses se décroisaient, les coups de hachoir ne se terraient plus dans les trous du hors-champ, et le classicisme d’antan laissait sa place au guerilla filmmaking, plus précaire sur le strict plan technique, mais aussi bien souvent dispensaire d’atmosphères plus sordides que ce à quoi l’épouvante nous avait habitués jusque-là. Et surtout, l’époque voyait arriver des producteurs ou réalisateurs d’un jour, pris par une fièvre créatrice subite, par cette irrésistible envie de se noyer dans les rushs. Les magiciens manchots pouvaient ainsi devenir les créateurs de Série B rurales, tandis que les restaurateurs d’hier seraient peut-être les petits nababs de demain. C’est le cas de Tom Karr, promoteur de concerts de groupes de rock comme ceux de Led Zeppelin, dénué d’expérience question septième art mais qui fera tout de même le grand saut. Intéressé par le cas Ed Gein – célèbre tueur en série qu’il n’est plus nécessaire de présenter, dont les méfaits servirent de base à la saga Massacre à la Tronçonneuse – depuis plusieurs années, il s’associe à Bob Clark (Le Mort-Vivant, Black Christmas) pour produire Deranged (1974), qui sera réalisé par Alan Ormsby et Jeff Gillen. Deux proches du vieux Clark, croisés soit à la machine à écrire, soit à l’écran pour de petits rôles, dans plusieurs films du bonhomme, et qui font ici leurs débuts comme metteurs en scène. Des carrières de courte durée en la matière, Gillen n’allant pas beaucoup plus loin que la ferme de Gein, tandis que Ormsby ne fera que deux autres longs-métrages, dont un auquel il ne sera pas crédité (Popcorn). Des parcours modestes et à l’abri des regards, pas franchement mérités à la vision de Deranged, considéré durant des années comme la plus crédible des plongées dans l’univers au doux fumet de charogne restée trop longtemps au soleil du poto Ed.

 

 

Non sans peur de voir quelques avocats venir frapper à leur porte, la paire Gillen/Ormsby reprenant certes les faits commis par Mister Gein, mais en modifiant les noms de tous les intervenants quand même, le maboul de service devenant ainsi Ezra Cobb, dit Ez. Mais du reste, l’histoire du Boucher de Plainfield est plutôt fidèlement reconstituée, débutant d’ailleurs par le décès de sa mère, vieille bique aigrie dont le passe-temps favori est de mettre Ez en garde contre les dangers de la gent féminine, visiblement à l’origine de tous les maux du Monde. Pas surprenant que le fiston développe peu à peu une mentalité misogyne… Reste que aussi sévère soit la mère Cobb, son grand gamin de soixante piges y tient, au point qu’une fois celle-ci morte et enterrée, il tombe dans la déprime avec un grand D. Peu aidé par un ami d’enfance/patron (Ez étant pour ainsi dire son homme à tout faire) qui s’inquiète pour lui mais ne se retient pas pour autant de le rabaisser à l’occasion, Ez plonge les pieds joints dans la détresse sentimentale, et décide de récupérer celle qu’il aimait tant. Direction le cimetière pour une séance d’exhumation, et retour au bercail pour Madame Cobb, une année après sa mise en bière. Autant dire qu’elle n’est plus de première fraîcheur (big up à Tom Savini, qui fait du bon taf question dead corpses) et qu’elle devra se soumettre à un sérieux contrôle technique… Heureusement, Ez a de la suite dans les idées et décide d’aller déterrer d’autres vieilles dames pour leur emprunter leur écorce et offrir un visage vaguement plus présentable à sa daronne. Le doigt pris dans l’engrenage, notre body snatcher finit peu à peu par délaisser les morts pour concentrer ses efforts sur les jeunes filles bien vivantes. Et si elles sont jolies, ça ne gâche en rien sa fête…

 

 

Les grandes lignes sont donc respectées, mais à dire vrai, Ez pourrait subitement parler japonais ou se lancer dans une collection de figurines Marvel qu’on n’en tiendrait pas rigueur aux forces créatrices derrière le projet. Car l’important n’est pas tant dans la rigueur historique que dans la reconstitution d’un climat délétère, dans l’arrivée dans nos narines du fumet de ces macchabées que Gein, pardon, Cobb, aligne à sa table pour tenir compagnie à la dépouille de sa vieille mère. En cela, rien à redire, Gillen et Ormsby n’hésitant pas à dérouler leurs sacs de couchage dans la plus sale des benne à ordures, leur Deranged élevant la crasse au rang d’art, et y va franco en la matière. C’est presque sans gêne que le duo scrute les faces en putréfaction de la famille recomposée d’Ez, et on comprend sans mal que la censure ait décidé de sortir les cisailles, cette scène (disponible en bonus sur le DVD édité chez nous et vendu en pack avec Mad Movies à l’époque) voyant notre mad butcher retirer les globes oculaires de son institutrice décédée, avec ce succulent jus noirâtre qui coule des orbites, avant de la scalper et de s’en faire un joli masque, a de quoi transformer les estomacs mal préparés en lessiveuses. Et plus généralement, cette perpétuelle grisaille, ce sentiment qu’Ez vit dans une décharge où les détritus se mélangent aux cadavres, a de quoi mettre mal à l’aise. Paradoxalement, Deranged ne court jamais réellement après le choc facile, là où il aurait facilement pu glisser dans le domaine de l’abattage sanglant à la H.G. Lewis. Ainsi, si ce n’est cette efficace séquence voyant une future victime découvrir que le Ez qu’elle pensait si sympathique utilise la peau des morts comme d’un costume trois pièces, passage qui peut en remonter à un Massacre à la Tronçonneuse pas forcément supérieur au présent métrage, le malaise prend généralement le pas sur l’action.

 

 

Un choix judicieux de la part des deux réalisateurs, tant ils se montrent plus à leur aise lorsqu’il s’agit de montrer Ez tourner autour des cocottes qu’il a dans le collimateur, que lorsqu’il faut presser le pas et montrer la traque en tant que telle. Au suspense relatif (car l’on sait par avance que cela se finira mal pour ces demoiselles) d’une course-poursuite dans une forêt enneigée, on préfère ce tête-à-tête à l’envers entre Ez et l’adolescente nue – et morte – qu’il pend par les pieds dans sa grange, et qu’il saigne pour mieux la transformer en un amas de peaux mortes dont il saura faire bon usage. Un instant presque calme, dont la folie ne semble transparaître que via le regard halluciné de Roberts Blossom, incroyable acteur qui parvient à donner toute sa dimension à cet american killer, sympathique et presque attachant de par son côté gauche le jour, et froide faucheuse aux yeux exorbités une fois la nuit tombée. Il est aussi et surtout celui par qui vient l’équilibre, ses poussées de violence venant rompre le filmage du reste très apaisant de Gillen et Ormsby, fait en majorité de plans fixes et garni d’une bande-son presque consolante, aux accents religieux. De l’art du contraste (et en la matière, on relèvera quelques pointes d’humour noir bienvenues, comme ce long sketch avec la médium), mais c’est en adéquation avec le sujet, celui d’un vieil homme que personne ne soupçonne, et qui déchaîne pourtant les enfers lorsque l’occasion se présente. L’éternelle eau qui dort… En la matière, avec son style naturaliste ne forçant pas les sentiments, Deranged fait office de parfait exemple de psychokiller movie, de ces odes à la grisaille où les coups de sang sont remplacés par le sinistre quotidien d’une âme en peine, véritable trou noir attirant toute chose en son sein pour mieux la détruire. A réhabiliter, car si ce n’est les intrusions, audacieuses mais pas tout à fait satisfaisantes, d’un soi-disant reporter ayant enquêté sur le cas de Gein, c’est le sans-faute.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Alan Ormsby, Jeff Gillen
  • Scénarisation : Alan Ormsby
  • Production : Tom Karr, Bob Clark
  • Pays : USA
  • Acteurs : Roberts Blossom, Cosette Lee, Leslie Carlson, Pat Orr
  • Année : 1974

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