Oraison Funèbre pour Chair Blême n°2

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Qui ne connaît pas Yannick Maréchal ne mérite pas d’entrer en Toxic Crypt… Rappel express pour les cancres : en 2017, le gars publiait Reggae & Horror – The Black Curse of Bloody Island, ce pavé de fanbook sacrifié aux affinités du reggae et du cinéma d’horreur (plus de 200 pages quand même). D’abord, il fallait y penser… et puis le faire surtout. Beaucoup prirent alors la mesure de leur inculture en la matière, dont votre serviteur… Bien parti sur sa lancée, le mec accouchait ensuite d’Oraison Funèbre pour Chair Blême (au printemps 2018), macro fanzine « au tirage limité nanoscopique, dédié au cinéma Fantastique sous toutes ses formes et aux représentations graphiques de l’Horreur« . OFPCB pour les intimes, dans un titre tout en mélancolie macabre et en romantisme noir, tout en ambiance gothique et en langueur maladive… Amis poètes, bonsoir, mais restez quand même hein, car si l’intitulé fait mal au moral, le contenu fait du bien partout ailleurs…

 

 

Ainsi, l’ami Yannick prenait avant moi les sillons d’un replay dans son opus 1, qui dressait de manière totalement subjective le bilan transitoire d’une vie de monster maniac, et racontait le parcours euphorique d’un fantasticophage comme il se qualifiait alors. En un mot, l’exploration scripturale d’une histoire personnelle, depuis les âges d’une enfance 70’s jusqu’à l’ère d’une adolescence 80’s… tout cela via le prime ô combien fondateur du cinoche qu’on chérit. Egozine OFPCB, fondu dans le marbre gris d’une nostalgie douce-amère ? Non pas vraiment, car si l’on en apprend sur la trajectoire du bonhomme, et si l’on s’identifie forcément un peu, Yannick parvenait à transformer son itinéraire cinéphile en un sommaire intime dirons-nous, dans lequel le lecteur pouvait aller picorer des parts de savoir et des portions de culture pop’. Bref, OFPCB n’a rien d’une autobiographie creuse en mode fanzine, mais le truc sent à plein nez l’effluve domestique et la bonne odeur du vécu dans ses choix éditoriaux, reliés toujours aux marottes et aux passions profondes de Yannick.
Vous aviez donc aimé l’opus 1 ? Vous adorerez le volume 2, né en ce mois de juin 2019 – soit un peu plus d’un an après son grand frère. D’abord la forme et l’objet : plus ramassé dans la menotte (72 pages glacées couvertures comprises, au lieu des 142 que comptait le précédent volet), et format A3 plié/agrafé qui remplace avantageusement la reliure spiralée. La maquette n’aura pas changé néanmoins, et tant mieux pour tout dire (car tel est aussi l’empreinte génétique d’un fanzine) : simple et dépouillée par tous les côtés, qui assure ce confort essentiel de lecture… mais avec la surprise du chef cette fois, puisque les illustrations sont tout couleur. Et pour les sujets qu’aborde là notre Yannick, le choix de l’enluminure est suprêmement idoine !

 

 

Certes, la sobriété commande encore une couverture « à l’ancienne » – photo superbe du Docteur Phibes démasqué, sans autre texte que le titre du zine -, mais l’intérieur ravivera les couleurs du genre, exploré ici par toutes les routes possibles. Le gars est pressé d’ailleurs (pas d’édito, le menu parle de lui-même) et il fonce dès la page 3 : un hommage incroyable au Shock Monster, masque américain des âges farouches vendu par la société Topstone à partir de 1958 aux gosses de l’époque… et même aux autres. Tout un monde advient alors sous nos yeux, celui de Famous Monsters of Filmland, de l’émission Shock Theater et des antiques Halloween parties… L’univers de Yannick en réalité, pour qui l’horreur et le fantastique ne sont pas que cinéma mais se divisent aussi en traditions culturelles, objets, affiches, musique, comics… et trading cards : quand c’est vintage, c’est encore mieux à ses yeux, et le gars y va donc de son petit inventaire des fameuses cards de monstres au pays de l’Oncle Sam (de 1959 à 1970 pour être précis), série Funny Monsters en tête. A chaque fois, des pelletées d’images closent bellement lesdits articles, dont certaines particulièrement rares ce me semble. Oui, le fantastique est une culture qui embrasse bien plus que la pellicule, et Yannick Maréchal en est son guide le plus cultivé, à force d’infos récupérés, d’objets collectés et de références accumulées… Chapeau mec. D’ailleurs, cette nouvelle rubrique conclusive (La Cave aux Reliques du Fandom) en dit assez long sur la méthode et les obsessions du gars : « Les passionnés ont la manie de tout garder » écrit-il, « absolument tout… Surtout ce qui est inutile et que personne d’autre ne penserait garder. » La preuve par l’image avec cette petite galerie de coupures de presse et de couvertures oubliées qui ferme le numéro. Nous confirmons donc par deux fois, fétichistes que nous sommes, et que nous serons encore.
Mais l’ADN d’un zine, c’est aussi ses récurrences et ses points de fixation, ses tics et ses tocs pour ainsi dire. On sait déjà le goût de Yannick pour la belle image et le chouette design (sacrément doué lui-même, et que je remercie encore pour ses illustrations Gore… Il me comprendra), mais le mec est aussi fieffé lecteur, et collectionneur de papiers en tout genre – bouquins, zines et mags : dans OFPCB n°1, Yannick sacrifiait quelques pages au décorticage de Star Ciné Vidéo : ce magazine so 80’s de l’Érotisme et de l’Épouvante, dont il passait en revue les onze numéros qui égayèrent les années 83 et 84. Rebelote ici, mais avec les Vidéo 7 Spécial Fantastique cette fois – à cheval sur les décennies 80 et 90. Waouh ! Nostalgie quand tu nous tiens, car les souvenirs remontent alors aux méninges et à la mémoire, et l’on se prendra vite à fouiller son grenier après lecture d’un tel hommage… au cas où l’on ait conservé ces vestiges de l’âge VHS. Là encore, les images couleur concluent un beau papier – qui nous font (re)pénétrer dans les jungles de la K7 et de ses innombrables éditeurs. Un vrai bain de jouvence.

 

 

Bref, Yannick plante les jalons culturels de son itinéraire dans OFPCB, en revenant sur les objets qui firent son histoire et formatèrent ses inclinations : au premier chef de ses passions, la musique bien sûr, et les BO du cinéma qu’il aime. Comme dans OFPCB n°1, le comparse Renaud Alquier prend alors la baguette via deux superbes articles consacrés l’un à la collaboration Jesus Franco/Bruno Nicolai, et l’autre dévolu à La Petite Musique des Classiques de l’Horreur de 1960 à 1965 : comprendre ces films mémorables dont le score fut presque aussi révolutionnaire que le fond des œuvres lui-même (Les Yeux sans Visage, Le Voyeur, Carnival of Souls… Oui c’est du lourd).
Et la pellicule pour la pellicule ? Bien sûr que Yannick s’y arrête, au chapitre José Mojica Marins cette fois : personnage haut en couleurs d’un cinéma d’horreur terriblement jouissif, dont on connaît surtout les incroyables A Minuit, je Posséderai ton Âme (1964) et Cette Nuit, je m’Incarnerai dans ton Cadavre (1967). Le Brésil, l’autre pays des démons… et l’Italie, l’autre nation des lycanthropes. Déroulant à nouveau les fils ténus qui unissent les arts et les supports, Yannick part du fumetto Ulula (L’Héroïne Lupine) pour entreprendre ce Petit Voyage au Cœur de la Lycanthropie au Féminin. Si c’est pas du dossier ça, d’autant qu’on y croisera une Louve Sanguinaire de bien belle mémoire (film signé Rino di Silvestro), qui inspira probablement ladite série Ulula. En bonus et en dessert, les joies simples de la pure contemplation, celles des couvertures Ulula justement et de leurs traductions folles chez Elvifrance. De toute façon, un Yannick sans loup-garou n’est pas un Yannick… Le gonz’ me comprendra (encore), s’il pense à une fameuse Collection Gore.
Bref, il faudra désormais compter sur Oraison Funèbre pour Chair Blême, zine absolument sûr de sa ligne et de ses choix éditoriaux, publication parmi les plus excitantes et les plus abouties du moment. Dans un Monde qui tourne rond, OFPCB mériterait d’ailleurs plus de « visibilité » et de « reconnaissance ». Mais si le Monde tournait rond, ça se saurait depuis belle lurette… (Pour en savoir plus, contacter directement le collègue Maréchal : https://www.facebook.com/yannick.marechal.106)

David Didelot

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