L’Île du Docteur Moreau (Nick Mothra et Jonathan Malherbe)

Category: Livres Comments: No comments

A l’entame de l’album, l’éditrice Caroline de Borchgrave remet en contexte la genèse de L’île du Docteur Moreau, troisième roman de H.G. Wells. L’histoire imaginée par l’auteur répondait à un débat qui enflamma la haute société victorienne à la fin du XIXe siècle, et qui fait encore rage aujourd’hui : la vivisection animale, à des fins scientifiques et médicales… A l’heure de l’antispécisme et des partis animalistes, inutile de dire que les enjeux thématiques et politiques du roman sont encore d’une brûlante actualité… D’autant que Nick Mothra – dessinateur de cet album – me disait que lui et son scénariste avaient « choisi de garder l’idée de la vivisection, plus douloureuse, imprimée dans la chair, plutôt que le principe de mélange d’ADN, un peu trop lisse à [leurs] nos yeux ! » Plutôt le scalpel que le sérum en d’autres termes, plutôt la chirurgie insane que la mutation proprette… Autant d’intentions qui signent le retour aux gènes malsains et aux sources sinistres du roman, et promettent quelques planches terriblement graphiques… mais d’une beauté rare dans leur conception. Nous y reviendrons.

 

Tout le monde ou presque connaît L’Île du Docteur Moreau, roman publié en 1896, soit un an avant le Dracula de Bram Stoker et un an après l’invention du cinématographe (il est de ces périodes folles dans l’histoire des Arts…) : au moins par ses adaptations cinématographiques, paraphées l’une Don Taylor (1977), un autre John Frankenheimer (1996), mais surtout Erle C. Kenton en 1932, pour l’un des plus beaux films de l’Âge d’Or, avec Charles Laughton, Bela Lugosi, Richard Arlen et compagnie. En l’espèce, les mots de Jean Boullet à propos de ce chef-d’œuvre claquent pertinemment dans le ciel critique : « Les créatures mi-hommes, mi-bêtes de ce film sont certainement ce qui a été montré de plus malsain et de plus révoltant sur un écran pour tout individu normalement constitué« . Avis partagé, et l’un de mes films favoris toute catégorie confondue : je bénis encore Elephant Films d’avoir sorti la chose dans un splendide combo DVD/Blu-ray en 2016. Il faut dire que le mythe est d’une richesse dingue, et d’une fécondité impressionnante : le motif de l’île maudite et hostile d’abord, puis le Docteur Moreau lui-même comme l’un des modèles incontournables du savant fou, la figure quasi allégorique de cette « science sans conscience« , qui « n’est que ruine de l’âme » comme disait l’autre. « La science n’avance pas à coups d’état d’âme » déclare-t-il à Pendrick, car Moreau est cet homme-Dieu qui décide la création d’une nouvelle espèce : les « humanimaux » comme il est dit dans l’avertissement, « la pureté de l’animal transcendée par la conscience » comme le souligne encore le savant… En d’autres mots, le choix fou d’une segmentation de l’être, entre esprit articulé et animalité de son enveloppe.

 

Les enjeux philo-scientifiques posés par le roman sont vertigineux dès lors, et lorsque Nicolas Tsiligas me fit parvenir son ouvrage, mon sang « humanimal » ne fit qu’un tour, et dans la meilleure des directions : celle de la pure contemplation esthétique d’abord, puis de la dévoration littéraire ensuite. Millésimé 2018 et publié aux éditions bruxelloises Street/Book, L’Île du Docteur Moreau – l’album nous vient donc du plat pays… comme une évidence finalement. Au générique, Nick Mothra pour le dessin (avec un pseudo pareil, ça sent forcément bon !), alias Nicolas Tsiligas. Et puis Jonathan Malherbe à l’écriture scénaristique, d’après le roman éponyme de H.G. Wells bien sûr. Pour en savoir plus sur les papas de la chose, se reporter à l’appareil paratextuel de l’ouvrage, qui fait toute la lumière sur le cursus des deux (trois) hommes.
Déjà, la forme même de l’objet, le grammage et la texture du papier exploité, ce plaisir simple des pages feuilletées et du toucher : l’ouvrage a une gueule folle dans sa matérialité même, ce qui n’est encore rien comparé au contenu… L’écriture de l’intrigue épouse donc le patron initial, découpé ici en trois chapitres distincts (en sus du prologue, le naufrage d’Edward Prendick) : Le Réveil, L’Île et Le Crépuscule. Evidemment, l’histoire contée ne dépaysera pas l’amateur, qui suivra le fil d’Ariane du héros dans ce cauchemar insulaire : l’arrivée sur l’île, Montgomery, la découverte du « village », le nouveau « décalogue » psalmodié par la nouvelle espèce (« C’est la Loi« ), la transgression des règles, la confrontation du créateur et de ses créatures, puis la fuite de Prendick vers d’autres cieux… Il s’agit bien là d’un roman graphique comme on dit, décliné tout entier en mouvements et en violence (notamment dans la troisième partie), dont le tempo ralentit peu tout au long de sa lecture.
Roman graphique donc, mais « BD filmique » aussi, si l’on ose le concept : en effet, le découpage de l’action embrasse ici une logique purement visuelle de l’intrigue et impose une vision « Cinémascope » du récit. Il est de grandes portions de l’album sans phylactères d’ailleurs, ne carburant qu’à l’image et au dessin (tout le début du deuxième chapitre, l’exploration de l’île), car priorité est donnée au cadre, à l’atmosphère (délétère) qui exhale des lieux… L’album est par exemple ponctué de véritables tableaux pleine page, comme autant de « paysages état d’âme » et de « décor intérieurs » qui subliment les humeurs noires du héros. De même, ses cauchemars scandent aussi l’histoire, petites séquences sécables et effrayantes qui imitent la texture parfaite du mauvais rêve… Bref, tout est cinématographique dans cette Île du Docteur Moreau, des cadres choisis à la lumière, des angles appliqués au trait ultra précis. Mention spéciale à la représentation des monstres eux-mêmes, dont le dessin parvient à faire sentir toute la complexité tératologique : répulsion et horreur certes, mais compassion sincère pour l’être a-typique…
« Ne sommes-nous pas des Hommes ? » répète à l’envi « the Sayer of the Law ». On se le demande après un tel cauchemar… Mais ce dont on est sûr, c’est que Nicolas Tsiligas et Jonathan Malherbe sont de sacrés artistes, dont on attend avec impatience la suite des aventures.

David Didelot

(Pour plus de détails sur l’œuvre de Nicolas, c’est par ici que ça se passe)

 

  • Auteurs: Nick Mothra, Jonathan Malherbe
  • Editeur: Street/Book
  • Pays: Belgique
  • Année: 2018

Tags:  

Leave a reply

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>