Au Service du Diable

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Il n’y a aucun mal à changer ses habitudes, et puisque les gars d’Artus ont déjà largement puisé dans le puits du bis rital pour leur collection Les Chefs-d’oeuvre du Gothique, voilà qu’ils s’en vont patauger dans la flaque du fantastique à la belge (mais un peu italien quand même, on ne se refait pas). Pas la plus nauséabonde des idées : Au Service du Diable (1971), malgré quelques boutons ça et là, a plutôt bon teint.

 

 

Dans le court (6 minutes), mais intéressant car sincère, entretien du réalisateur Jean Brismée trouvable dans le combo DVD/BR (avec en prime 64 pages informatives de Christophe Bier) que vient de nous pondre Artus, le Belge exprime sa frustration de vivre dans un plat pays dont le vocabulaire cinématographique se résume à « film intello ou social ». Une norme à laquelle le bonhomme ne se plie certainement pas avec son long-métrage aux multiples patronymes (La Nuit des Pétrifiés, Le Château du Diable, La Plus Longue Nuit du Diable… on vous laisse choisir), pure percée à la belch’ dans le cinéma d’exploitation le plus galapiat. Certes, on trouvera une certaine poésie dans cette introduction en noir et blanc, lors de laquelle une Allemande accouche sous une chute d’obus, et qui voit le malheureux papa, le Baron von Rhoneberg (Jean Servais), transpercer le nouveau né d’un coup de dague. Et il est indéniable que la conclusion, noire et courageuse, de ce que les Américains nomment The Devil’s Nightmare l’éloigne du tout-venant de la Série B gothique. Reste que si la tête d’Au Service du Diable n’oublie pas un lyrisme très européen et délicat, et que ses jambes tiennent le tout grâce à un climat éthéré peu fréquent dans la production du cinoche de genre, le ventre compile bon nombre d’éléments bientôt indissociables des low budget horrifiques.

 

 

Outre des caresses saphiques sur les vieux matelas d’un manoir isolé, que l’on peut finalement croiser dans tous les recoins des cinémas de quartier de l’époque, on notera ici un nouvel acte de naissance pour une structure narrative se reposant sur un nombre de victimes élevé, éliminées de façons diverses et variées. Si ce n’est pas la première fois que de jeunes gens (ils sont ici sept : la froussarde, la nympho, le vieux râleur, le séminariste, le conducteur d’autocar glouton, la riche demoiselle et son mari volage) se retrouvent perdus en terrain miné – difficile de ne pas songer au culte Des Vierges pour le Bourreau et à quelques autres gothiques spaghettis de la même période, puisque les vieilles pierres sont une fois encore les témoins privilégiés d’exactions commises par de vieilles légendes urbaines – force est de reconnaître que l’ensemble a rarement paru aussi moderne. On pense par exemple aux Night of the Demons, B-Movies dans lesquels une séduisante démone usait de ses charmes pour décimer de l’adolescent en rut. Même chose ici, avec près de deux décennies d’avance : quelques voyageurs s’égarent dans le castel des Von Rhoneberg, le baron leur offre le gîte et le couvert, et une attirante succube (Erika Blanc fait bien monter la température) vient se jouer de ces invités d’une nuit, qu’elle tourmente et trucide en jouant sur leurs péchés et obsessions. Le gros mangeur s’étranglera donc en avalant la langoustine de trop, tandis que la plus cupide se noiera dans des sables mouvants dorés. Un avant-goût des délires à venir d’un certain Fred Krueger ? Il ne serait pas fou de le penser, d’autant que Brismée ne se refuse pas à un humour pince sans rire qui deviendra la norme quelques dix ans plus tard. Voir cette scène montrant le majordome, ancien soldat allemand, présenter leurs chambres aux invités, expliquant dans chacune que telle ou telle personne y fut égorgée ou poignardée voilà quelques centaines d’années. Ou les palabres du pépé aigri, tout fier de se présenter comme un athée pur et dur, mais qui conclut sa phrase par « Dieu merci ».

 

 

Si Au Service du Diable devance le peloton de la production eighties, il ne saurait être rabaissé à un simple brouillon de toute la vague de Série B à l’américaine. Ne serait-ce que par son âme typiquement européenne, avec cette représentation sans esbroufe de Satan, joué par le génial Daniel Emilfork, ou cette photographie tantôt chaleureuse et très latine, tantôt cendreuse comme un pain gris sortis des fours d’Eurociné. D’ailleurs, les carences du film sont aussi bien de chez nous, comme une postsynchronisation limite pour les seconds rôles (mais excellentes pour les premiers, qu’on se le dise) et quelques passages un peu longuets, les différentes discussions autour d’un porto ou d’une cuisse de poulet n’étant, pour la plupart, guère inspirées. Et puis, 97 minutes peut paraître excessif pour une pelloche de ce calibre, même si une heure et demie en compagnie d’Erika Blanc ou d’Ivana Novak ne peut être véritablement dérangeante… Alors c’est sûr, La Nuit des Pétrifiés ne demandait peut-être pas un tel traitement de faveur que celui de la coûteuse HD, et un DVD avec les mêmes bonus (Alain Petit toujours au rendez-vous, et Erika Blanc pour partager quelques mémoires) et le même livret aurait largement suffit. Mais on ne va pas bouder notre plaisir : la surprise Au Service du Diable est belle et mérite une petite damnation.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Jean Brismée
  • Scénarisation : Jean Brismée, Pierre-Claude Garnier, Patrice Rohmm
  • Production : Pierre-Claude Garnier, Zeljko Kunkera
  • Pays : Belgique, Italie
  • Acteurs : Erika Blanc, Jean Servais, Daniel Emilfork, Ivana Novak
  • Année : 1971

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