Peur Bleue (Silver Bullet)

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Au sommet de la chaîne alimentaire du milieu fantastico-horrifique depuis près de 50 ans, et prêt à casser à nouveau la baraque dans les multiplexes avec la deuxième partie de Ça, Stephen King est aussi un visiteur régulier de nos écrans plats, avec plus ou moins de succès selon les cas. Avec Peur Bleue (1985), alias Silver Bullet, on ne tombe ni vraiment dans la pleine réussite ni dans le sombre ratage, cette entrée mineure dans l’univers filmique du romancier étant appréciable tout en nous laissant avec la certitude qu’il y avait matière à faire mieux…

 

 

Ses fans les plus acharnés le savent : la petite nouvelle Circle of The Werewolf n’est pas franchement une œuvre de première importance dans la carrière de King, celle-ci faisant partie d’une entreprise modeste visant à mêler les écrits de l’auteur de Carrie aux dessins de Bernie Wrightson (les comics Swamp Thing, Creepy ou Eerie). Le Stephen ne s’en est jamais caché : s’il a accepté l’idée, c’était en bonne partie parce qu’il n’en était pas à son premier verre ce soir-là. En sortira néanmoins une histoire de loup-garou intéressante, découpée en douze parties pour autant de mois de l’année et d’attaques du grand vilain loulou. Une occasion pour l’écrivain de s’adonner à son exercice préféré, c’est-à-dire la description d’un petit patelin riche en personnalités variées. Et vous savez ce qu’on dit : lorsque Stephen King rédige une liste de courses, un producteur passe par là, la lui chipe et en fait un téléfilm, une mini-série ou une grosse production pensée pour faire hurler des salles entières. Ce producteur, c’est Dino De Laurentiis, nabab derrière Halloween 3, Amityville 2, Conan le Barbare et le Dune de David Lynch, qui propose au milieu des années 80 au roi de l’effroi encré de rédiger le scénario de son propre récit. Pas rancunier, Stephen accepte alors que le Dino avait pourtant balayé d’un revers de la main son script pour Dead Zone. Le résultat sera donc Peur Bleue, pondu par un Daniel Attias bientôt devenu l’un des plus importants rouages de la production télé puisqu’il tournera un peloton d’épisodes pour des séries aussi variées que Melrose Place, Beverly Hills 90210, Six Feet Under, Dr. House, Homeland, The Killing ou True Blood. Excusez du peu…

 

 

D’ailleurs, les réserves que l’on éprouve au sujet de Peur Bleue ne concernent en rien le boulot d’Attias. Si sa réalisation ne laisse pas une empreinte particulière et qu’il paraît évident que le gazier vise l’efficacité plutôt que l’originalité, il a tout de même la bonne idée de ne pas montrer trop franchement son homme-loup. Si nous nous serions plains de ce choix pour n’importe quel autre creature feature – car après tout, à quoi bon s’enfiler un film de monstre si c’est pour ne jamais voir la bête ? – on félicite cette fois Attias, peut-être embarrassé par la bestiole que lui amène un Carlo Rambaldi (aux effets sur Alien, E.T. et, dans un registre plus bis, Chair pour Frankenstein, Du Sang pour Dracula et Frankenstein ‘80) pressé par le temps et qui, moins qu’un vrai werewolf, livre un tas de poil évoquant surtout un ours. Le réalisateur fera dès lors de son mieux pour ne pas trop le montrer en full frontal, se concentrant sur ses yeux, pattes velues ou griffes acérées, le temps de séquences peut-être un peu chiches mais efficientes. De même, on ne pointera pas notre doigt inquisiteur sur le casting, plutôt à sa place : Corey Haim (Génération Perdue) rappelle qu’il était bel et bien l’une des stars en culottes courtes des années 80, Everett McGill (Dune, Le Sous-sol de la Peur) fait le taf’ en révérend inquiétant et, last but not least, cette vieille baderne de Gary Busey (L’Arme Fatale, Predator 2) fait profiter Silver Bullet de sa bonhomie, le bon gars qui se retrouvera quelques années plus tard à cachetonner chez Charles Band dans Gingerdread Man ne comptant ici jamais ses efforts en matière de grimaces. Ne nous y trompons pas : la star de Peur Bleue, ce n’est pas l’animal nocturne tétanisant cette habituelle petite bourgade, mais bien le vieux Gary !

 

 

Non, le réel problème de Silver Bullet – titre au double sens puisqu’il évoque bien entendu la fameuse balle en argent servant à liquider les lycanthropes, mais également la chaise roulante trafiquée de Corey Haim, paraplégique dans le film – c’est le script de King. Forcé de jouer la synthèse pour faire rentrer ses écrits dans un long-métrage avoisinant les 90 minutes, l’homme à lunettes raccourcit son histoire et se concentre quasi-exclusivement sur le sort de son garnement vissé sur son fauteuil roulant. Pourquoi pas, sauf que pressé par le sablier, il simplifie aussi les liens familiaux particuliers qui unissaient le môme à sa tribu dans la version papier. Oui, sa sœur reste jalouse de ce marmot trop choyé par sa mère, et celle-ci en fait beaucoup trop pour le protéger, mais on ne ressent jamais réellement les personnages, qui ne semblent présents que pour faire passer le temps en attendant que le lupus sorte de sa niche. Un ennemi pas forcément mieux traité : visiblement conscient de ses actes, le tueur au poil dru semble même utiliser sa condition de maudit pour dézinguer de nuit ceux qu’il n’oserait approcher de jour, comme une femme aux tendances suicidaires qu’il compte bien « sauver » en la déchiquetant avant qu’elle puisse se donner la mort, et donc voir les portes du paradis se refermer devant elle. Intéressant, et un soupçon de psychologie qui aurait pu faire oublier que Peur Bleue ne peut rivaliser avec les efforts de Joe Dante et, surtout, John Landis question spectacle. Las, cette belle piste ne sera qu’effleurée le temps d’une ou deux lignes de dialogues, et restera lettre morte pour laisser la pelloche se blottir dans la fourrure du werewolf movie lambda. Il est également permis de se poser des questions quant à cette scène malaisante voyant la sœur du héros faire la collecte de bouteilles, alors que tous les hommes de la région la reluquent comme des prédateurs, qui n’aboutit à rien et semble catapultée dans le film sans raison… La logique est donc implacable et le constat amer : tout sympathique soit-il, et aidé par un rythme satisfaisant, Silver Bullet n’en reste pas moins un essai inabouti et majoritairement frustrant.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Daniel Attias
  • Scénarisation : Stephen King
  • Production : Matha de Laurentiis, Dino de Laurentiis, John M. Eckert
  • Pays : USA, Pays-Bas
  • Acteurs : Corey Haim, Gary Busey, Everett McGill, Megan Follows
  • Année : 1985

One comment to Peur Bleue (Silver Bullet)

  • Roggy  says:

    Complètement d’accord avec ton analyse de ce film sympatoche mais pas extatique non plus comme tu l’expliques.

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