Cérémonie Sanglante

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Quelques semaines à peine après sa visite au Moulin des Supplices, Artus remet ça avec Cérémonie Sanglante (1973), bisserie gothique partie vérifier si une certaine Comtesse Bathory récure correctement sa baignoire. Ce n’est pas vous gâcher la surprise que de préciser qu’on y trouve encore quelques traces de la sève écarlate des vierges du voisinage…

 

 

En bons termes avec le cinéma de l’Espagnol Jorge Grau, malheureusement décédé en décembre 2018, Artus continue sa bonne résolution d’éditer ses œuvres – rares tant le metteur en scène était peu prolifique – après avoir déjà fait un tour dans son cimetière via l’excellent Le Massacre des Morts-Vivants (1974). A Cérémonie Sanglante d’y passer, l’ours de l’édition française lui offrant en sus ses bons soins, désormais habituels : passage à la haute définition, médiabook qui fait joli dans la bibliothèque (à Didier Médusa Lefèvre de le remplir de ses mots), quelques scènes coupées et module vidéo d’une vingtaine de minutes avec Alain Petit à la barre. On ne change pas une équipe qui gagne, ni une recette dont les preuves ne sont plus à faire. Ceremonia Sangrienta vient donc compléter encore un peu plus la collection Ciné de Terror lancée voilà maintenant quelques années avec Jacinto le velu, ou Molina le bossu, c’est selon. Et plutôt joliment. D’abord parce que la bande fait partie des peu visionnées dans nos contrées, ensuite parce qu’elle fait figure de belle et nouvelle entrée dans l’univers écarlate de Bathory, légendaire bourgeoise réputée – peut-être à tort – pour avoir fait trempette dans des bassins remplis du sang de jeunes pucelles en vue de retrouver sa peau de bébé. Coincé le cul entre deux chaises, Grau, auparavant connu pour ses nombreux documentaires et que l’on devine attaché à une certaine véracité, se retrouve néanmoins à devoir emballer un long-métrage d’épouvante tout en ne jetant pas aux douves les velléités historiques de l’entreprise.

 

 

Ambitieux, Cérémonie Sanglante s’offre dès lors deux visages, mais évite de peu la schizophrénie. Il était de toute manière compliqué de faire cohabiter un cahier des charges horrifique connu de tous et des contours plus politiques, le réalisateur, également co-scénariste, étant de toute évidence parti planter sa tente dans le pavillon d’Erzebeth Bathory pour en extirper une critique sociale. Ainsi, à notre droite, nous aurons tout l’attirail obligatoire du cinoche fantastique de l’époque, pas encore tout à fait détaché de l’influence de ses pères (la Universal, la Hammer, Mario Bava) et dont les suçons vampiriques laissent encore bien des traces, puisque The Legend of Blood Castle (titre ricain, vous l’aurez compris) s’engouffre dans une intrigue parallèle voyant certains morts sortir de leurs cercueils pour s’en aller suriner les plus appétissantes demoiselles du patelin. A notre gauche, Grau se prend d’amitié pour les plus démunis et dépeint la noblesse comme un amas de bêtes fourbes, des prédateurs posant leurs regards lubriques et insistants sur les formes des paysannes et les avoirs de leurs parents, qu’ils pillent via des astuces honteuses, avant d’aller manger un steak saignant à l’aide de couverts dorés. Un trop grand écart thématique ? Une bouillie incompréhensible et incohérente où l’horreur poussiéreuse se mêle maladroitement aux discours tranchants dans le lard de l’aristocratie ? Il n’en est heureusement rien, et Grau prouve une nouvelle fois son adresse, déjà remarquée dans le plutôt hippie Le Massacre des Morts-Vivants, en ficelant correctement son intrigue. Ainsi, les clichés du genre (exhumation d’un prétendu vampire, chauve-souris retrouvées dans les draps de lit des victimes, torture rappelant les films d’inquisiteurs, villageois en colère sortant avec des torches sous le bras, apparitions fantomatiques) ne viennent pas ringardiser un discours moderne mais le nourrissent : c’est bien parce que la populace, superstitieuse au possible, croit en ces mythes macabres que les personnalités et autorités peuvent leur proposer l’idée d’abandonner leurs maisons et terrains à l’État. Et c’est dans des parodies de procès que virevolte tout ce beau monde, les avocats et autres pontes interrogeant des morts enfermés dans leur caisson sur leurs prétendues sorties nocturnes avant de les décapiter, faute de réponses satisfaisantes…

 

 

Ca se sent : Grau se plaît à filmer l’hystérie collective de gens simples, si occupés à clouer des pipistrelles sur les arbres et barricader leurs fenêtres de peur que des cousins éloignés de Vlad Tepes ne viennent se glisser sous leur couette, qu’ils n’en remarquent plus que ceux qui les saignent véritablement sont leurs souverains. Au milieu de tout cela, un drame, celui d’Erzebeth Bathory (Lucia Bosé), en pleine déprime depuis que sa peau se flétrit et que son époux, Karl (Espartaco Santoni), la reluque moins que ses femmes de chambre. Découvrant avec surprise que l’hémoglobine de ses servantes n’ayant pas encore vu le loup lui redonne un épiderme soyeux, et (mal) conseillée par une vieille bique, Dame Bathory décide de tirer jusqu’à elle les plus jeunes, qu’elle allégera de quelques litres de gros rouge… Si la critique sociale de l’ami Jorge est plaisante à suivre, c’est dans cette tragédie romantique qu’il fait néanmoins des merveilles, le couple Erzebeth/Karl se révélant passionnant tant les époux accumulent les rendez-vous manqués. Déjà éloignés au début du film et ne partageant pour ainsi dire aucune scène en commun, le marquis et sa femme dorment sous le même toit mais ne vivent plus ensemble depuis des lustres, Monsieur partant au plus vite s’occuper de ses faucons tandis que Madame se morfond de voir les années passer toujours plus vite devant sa glace. Et alors qu’ils deviennent chacun des tueurs en série de leur côté, l’une par nécessité et l’autre par nature, qu’ils retrouvent une osmose sexuelle et pourraient même devenir le couple parfait – Karl pouvant très bien s’épanouir dans le meurtre en offrant les restes de ses victimes à une Bathory qui saura en faire bon usage -, les voilà séparés une fois encore. Par la curiosité d’un Karl à l’égard d’une petite souillon dont il envie la simplicité, et pour laquelle il se sent prêt à quitter tout, domaine de luxe et serviteurs dévoués compris. Taquin, le destin lui met en fait dans les pattes une gamine se rêvant princesse, et qui lui avoue bien vite qu’elle n’est intéressée par lui que parce qu’il pourra lui apporter richesses et beaux manoirs, tandis que l’épouse avec laquelle il aurait put vivre l’entente absolue songe à faire éclater sa jalousie dans la violence…

 

 

Plus qu’un bis gothique ou qu’une œuvre le nez constamment plongé dans ses livres d’Histoire, Cérémonie Sanglante est avant tout une romance macabre et une belle étude de caractères. Peu galant, Grau offre d’ailleurs le rôle le plus intéressant non pas à la fameuse Bathory, mais bien à son sinistre mari, prédateur pur parfaitement croqué : lorsqu’on le découvre en train d’observer une pauvre colombe se faire déchiqueter par l’un de ses faucons, on imagine bien vite quelle menace il sera dans les minutes à venir… Si l’ensemble n’est pas parfait et que Grau fait parfois plier son film sous le poids d’un casting à deux doigts de la surpopulation, et que les animalistes que nous sommes se seraient volontiers passé de ces plans de chauves-souris clouées et brûlées ou d’oiseaux s’entretuant, les bons points l’emportent toujours sur les mauvais. Reste que c’est ici au regret de primer : celui de ne pas avoir plus d’essais du même genre de la part de Grau à se caler sous les molaires, l’hispanique livrant ici de sacrées séquences (celles avec le trou dans le plafond, la scène de la petite fille, la glaçante conclusion) et rappelle quel excellent artisan il était.

Rigs Mordo

 

 

  • Réalisation : Jorge Grau
  • Scénarisation : Jorge Grau, Juan Tébar, Sandro Continenza
  • Production : José María González-Sinde
  • Titre Original : Ceremonia sangrienta
  • Pays : Espagne, Italie
  • Acteurs : Lucia Bosé, Espartaco Santoni, Ewa Aulin, Ana Farra
  • Année : 1973

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