Le Corbeau

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Le cinéma horrifique est une affaire d’obsessions, de passions, qui tournent souvent mal. Demandez à Béla Lugosi, lui qui interprète un chirurgien qui ne vit que pour l’estimé Edgar Allan Poe et ses tortures raffinées, au grand malheur du pauvre Boris Karloff qui aurait mieux fait d’entrer dans un cabinet voisin…

 

On (et par « on » vous devez comprendre « je ») l’a déjà dit mais Le Chat Noir est indiscutablement l’un des films macabres les plus réussis des années 30, un classique à la hauteur des Frankenstein et Dracula, dans un registre diffèrent. Le duo Lugosi/Karloff y faisait des étincelles dans leur duel psychologique, celui de deux êtres devenus fous, l’un tombant dans une tristesse vengeresse alors que l’autre prend du plaisir en faisant le mal dans tous les domaines possibles et imaginables. Guère étonnant de les voir à nouveau réunis dans une œuvre qui, une fois encore, tente de faire le lien avec Poe. Un lien bien entendu fin comme une lame de rasoir mais qui permettra au film d’avoir un petit surplus de respectabilité. Dans Le Chat Noir, c’était le fameux matou qui servait de liaison avec le romancier, dans Le Corbeau ce sera Poe lui-même puisqu’il est la grande passion du Dr Vollin (Lugosi). Chirurgien de génie désormais retiré pour étudier Poe et les arts de la torture, le brave homme est coupé de toute vie sociale, préférant rester dans ses quartiers à faire on-ne-sait-quoi. Une vie en solitaire qui va être chamboulée par un banal accident de la toute…

 

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Cet accident, il est pour Jean Thatcher (qui a déjà joué avec Lugosi dans Chandu), qui tombe dans le coma. Aucun chirurgien ne se sent capable de la sortir de son état végétatif mais tous s’accordent à dire qu’une seule personne peut l’aider: Vollin. Le père de la jeune fille, un juge, part donc à la rencontre du médecin retiré pour le convaincre d’opérer sa descendance. Vollin finit par accepter et sort effectivement Jean du coma, lui permettant de redevenir une danseuse célèbre. Plutôt jolie, la demoiselle ne laisse pas le doc’ indiffèrent, qui tente bien vite de séduire la jeune fille, un manège qui n’échappe pas au juge, qui demande à Vollin de sortir de la vie de sa gosse. Colère de l’intéressé, qui commence à perdre la raison et n’admet pas d’être ainsi rejeté. C’est juré, il obtiendra vengeance ! Et cette vengeance, c’est peut-être Bateman (Boris Karloff) qui pourra la lui apporter. L’homme vient effectivement sonner à sa porte dans l’espoir de se voir offrir une chirurgie esthétique des mains du génie de la médecine. Hideux (dans le film du moins car ce n’est pas franchement évident à l’écran, on a des stars bien plus moches aujourd’hui et pourtant considérées comme des modèles de beauté…), il est persuadé que les personnes affreuses commettent des actes affreux, le gaillard étant lui-même coupable de meurtres et tortures. Vollin fait mine d’accepter mais ce n’est que pour mieux rouler le pauvre homme puisqu’il le défigure, le forçant à le venger de la famille Thatcher s’il veut un jour retrouver un visage humain…

 

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Le Corbeau est sans surprises assez proche du Chat Noir, bien que le réalisateur soit diffèrent (c’est ici Lew Landers qui tient la caméra, le réalisateur retrouvera d’ailleurs Lugosi dans The Return of the Vampire). Nous retrouvons donc une lutte de pouvoir entre Lugosi et Karloff, les rôles s’inversant puisque c’est cette fois le hongrois qui est le grand salaud de l’histoire là où Boris était largement plus maléfique que lui dans The Black Cat. Comme son grand-frère, The Raven n’est pas un film d’horreur au sens classique du terme: pas plus gothique que cela, limite hi-tech pour l’époque, nous sommes surtout face à un thriller assez macabre, surtout pour les années 30. Peu habitué à ce genre de spectacle qui mêle tortures et pauvres hommes défigurés, le public n’apprécia guère le film de Landers, un thriller trop dur qui fut même interdit pendant un temps en Grande-Bretagne. Tombant en plus au mauvais moment, celui où la Universal commence à se désintéresser de l’horreur, le film ne marche pas vraiment et reste tenu à l’écart pendant quelques temps. Heureusement, quelques fans de cinéma d’époque peuvent désormais en profiter avec sa sortie DVD, le film étant souvent couplé au Chat Noir dans les coffrets. Logique puisque les deux films sont les deux faces de la même pièce, deux jumeaux horrifiques qui constituent un excellent double-programme…

 

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Si Le Corbeau n’est pas aussi bon que son prédécesseur, il n’en reste pas moins l’un des meilleurs films d’épouvante de son époque, sans doute l’un des plus malsains aussi. On ne va pas comparer un film de 1935 avec des Saw et autres Torture-Porn mais il faut bien souligner que le Dr Vollin pourrait être considéré comme l’ancêtre de Jigsaw. Après tout, il enferme un couple dans une pièce aux murs qui se rapprochent pour les écraser comme des insectes et fait subir à un pauvre vieux le supplice du pendule… Les scènes de torture ne sont pas nécessairement les meilleurs moments, le clou du spectacle étant probablement le réveil de Bateman qui se rend compte que Vollin l’a défiguré et enfermé dans une pièce remplie de miroirs. Le pauvre homme, redevenu la créature de Frankenstein le temps de quelques instants, ne peut que laisser exploser sa rage sur ses reflets, le tout sous les rires déments du sadique chirurgien. Si Karloff volait un peu la vedette à Lugosi dans Le Chat Noir, le vampire reprend la main ici, incarnant avec malice un homme brillant devenu fou et persuadé que la torture des autres pourra le sauver de celle que son esprit supérieur lui inflige… Un Lugosi-Show, l’acteur en faisant forcément beaucoup, mais c’est aussi ce qu’on aime chez lui. Ce qui ne veut pas dire que Karloff n’a pas droit de cité. Tragique et miséreux, le pauvre homme semble être maudit, déjà laid à la base (je me répète mais je le trouve plus beau qu’un Channing Tatum par exemple), il semble avoir été détesté par tous, toute sa vie, le poussant à commettre l’irréparable. Persuadé que sa laideur le pousse à faire le mal, il prouvera le contraire en se rebellant contre Lugosi alors qu’il n’a jamais été aussi laid. Un maquillage qui rappelle le Morpho de L’Horrible Docteur Orlof qui sortira 25 ans plus tard. Jess Franco, fan du Corbeau ? On ne va pas lui en vouloir, nous aussi !

Rigs Mordo

 

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  • Réalisation: Lew Landers
  • Scénario: David Boehm
  • Titre original: The Raven
  • Producteur: Universal Pictures
  • Pays: USA
  • Acteurs: Béla Lugosi, Boris Karloff, Irene Ware, Leste Matthews
  • Année: 1935

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